jeudi 5 septembre 2019

Scrabble de Michaël Ferrier dans La Cause Littéraire


« J’eus une enfance de sable et de poussière. La vie nous avait posés là, sans crier gare, entre la savane et la steppe ».
« C’est ici que j’ai pris langue avec les bêtes et avec la terre, et ce négoce ne m’a jamais quitté ».
« La guerre s’approchait mais nous le savions pas. Elle chemine toujours ainsi, à petits pas. C’est une louve qui a perdu ses petits et qui est prête à tout pour dévorer ».
 
Scrabble est un lumineux livre de l’enfance, d’Une enfance tchadienne, tous sens en éveil. Une enfance placée sous le regard des hommes et des bêtes. Une enfance au ras de la terre pour mieux s’en inspirer, l’enfance d’un écrivain, béni des dieux africains. Michaël Ferrier offre ici des Traits et Portraits (1) de cette enfance unique et exceptionnelle entre la savane et la steppe. Ce livre est étourdissant de beauté, il grouille d’images, de sons, d’odeurs, de couleurs, de parfums d’Afrique, de mots et de gestes.
 
En écrivain à l’oreille affutée, à l’œil vif, aux gestes précis, aux mots justes, Michaël Ferrier livre ces instants de son enfance : ses découvertes, ses éblouissements, ses étourdissements, ses rires, ses sourires, ses émois, avant que le feu de la fureur des hommes ne se déploie sur N’Djamena. L’enfance est un jeu, ici le Scrabble, cette première aventure romanesque, où des lettres cachées dans un sac vont en un instant achever un mot, ou en faire naître un autre. Des mots naissent ainsi, portés par le hasard et la chance.
« Maintenant, la partie s’anime et la grille s’ouvre. Les lettres glissent sur les chevalets, les consonnes s’échangent et les voyelles permutent, les chiffres s’additionnent ».
 
« Le nez en l’air, je hume les odeurs qui m’entourent : l’odeur sèche et brûlée de la brousse, l’odeur froide et humide de la forêt. La senteur immense et limpide du matin, avec son petit goût de frais ».
 
Scrabble est aussi le livre de Saleh, le boy, l’homme à tout faire de la maisonnée, l’homme à tout dire – Pendant des années, il nous abreuvera de légendes, une différente chaque soir, à la lumière de la lampe à pétrole et dans toute la richesse des ombres sur le visage. Le livre des amis d’enfance, Abdel – doué d’une acuité visuelle phénoménale. On le surnomme l’Aigle, Youssouf aux-pieds-légers. C’est aussi le livre de ce paradis, cette maison que protège Saleh et ses chiens, le livre des corps et des voix féminines, Amaboua et Awa. Scrabble est le livre d’une vie qui se transmet, d’un savoir ancien, comme un conte ou une légende. Michaël Ferrier possède l’art de la composition, en quelques phrases il révèle, il fait littéralement voir ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent. Trois touches, quatre mesures, et le souvenir vif s’anime, comme la brousse s’anime quand le soleil décline et qu’un silence romanesque s’installe. Scrabble est le livre de l’enfance heureuse, celui de famille je vous aime, une famille ouverte et vagabonde. Une famille lumineuse, au verbe réjouissant, aux regards salvateurs, avant que le feu et la douleur ne s’abattent sur le Tchad.
 
« Les femmes : c’est une riche bijouterie de jaunes, de verts, de rouges, une grande baie vitrée de phénomènes et de sons. Même un enfant s’en rend compte. Quel bonheur de s’approcher de ces parfums et de ces corps, de ces radiations ».
 
Il y aura la joie et le bonheur, une certaine insouciance heureuse, puis, après l’alerte lancée par le feu du ciel, la guerre, des soldats partout, et partout des armes. Une guerre qui ne se raconte pas, alors l’enfant qui a grandi dans la lumière partagée de son voisinage est saisi, retourné par la violence et le sang. Scrabble devient alors le livre des rafales d’armes automatiques, du sang, des animaux blessés, des cris, et du corps de Youssouf qui entre dans la nuit sous les yeux de Michaël Ferrier. L’enfance déchirée par les éclats d’acier, c’est aussi cela Scrabble, toutes les lettres s’emboitent, s’alignent, et dessinent le plus beau des mots que l’homme a inventé : l’enfance.
 
Philippe Chauché
 
(1) La Collection Traits et Portraits est dirigée par l’écrivain Colette Fellous, qui a aussi durant des années produit et présenté sur France-Culture « Carnet nomade », qui pourrait être le beau nom d’une collection littéraire.

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samedi 31 août 2019

L'éternel printemps de Marc Pautrel dans La Cause Littéraire



« Nous nous décrivons nos royaumes respectifs, et chacun de ces pays est un délice pour l’autre. Nous nous faisons la cour mutuellement. La conversation française est bel et bien une forme de pratique érotique ».
 
L’éternel printemps est un roman d’amour et de séduction. Un roman parfait, une vie princière, un voyage humain, l’écrivain possède, comme son éditeur, l’art rare de savoir choisir les noms qu’il donne à ses livres. Comme il possède celui de composer ses romans, et c’est bien de cela dont il s’agit, de composition, comme on le dit pour la musique et la peinture. Marc Pautrel possède cet art d’écrire avec la précision d’un artisan joaillier, chaque geste est pesé, chaque phrase millimétrée, chaque mot choyé. L’éternel printemps est un roman qui mise sur l’amour et la littérature, comme l’on mise sur la vie. L’éternel printemps est le portrait à la plume d’une femme aimée, aimée sur l’instant, pour le timbre de sa voix, cette intonation, cette tessiture, pour ses doigts fins comme des crayons-mines, la grande mèche de cheveux qui lui barre le front, avec ce mouvement réflexe adorable dont je ne me lasse pas, mais aussi pour ses pertes d’équilibre – Je guette ses secondes de folie, les éclairs durant lesquels elle quitte la route et s’envole pour quelques minutes –, et sa conversation, cet art de vivre si Français. L’éternel printemps est un roman de la conversation, de la fréquentation.
Ils se fréquentent, comme nous disions au siècle passé, et fréquentent les livres et les auteurs anciens, lui écrit, elle conserve et préserve des livres qui continuent d’éblouir leurs lecteurs : Descartes, Alexandre Dumas, Voltaire, Stendhal, Baudelaire, les Bibles, Rabelais, des incunables, des in-folio, des in-plano, tout un univers qui vit et raisonne sur les étagères de sa librairie, et par rebond dans les phrases du roman. Des livres immortels, qui n’ont pas fait leur temps : deux êtres se rencontrent, et la plus belle bibliothèque du monde s’ouvre à leurs yeux.
 
« Elle me fait penser à ces cerfs-volants que je vois l’été devant l’océan, si leur fil est tenu trop court, ils restent à quelques centimètres de hauteur, comme couchés, ils ne se dressent pas dans le ciel à cheval sur le vent, ils tournent en cage, à droite, à gauche, se plantant sans arrêt dans le sable. Le plus beau cerf-volant est celui dont on coupe le fil et qui part vers le firmament, très haut, très loin ».
 
L’éternel printemps est un roman attentionné, attentif aux mots, aux gestes et aux silences, attentif aux tressaillements de cette libraire d’exception, que le narrateur apprivoise. Attentif au motif : un visage, un regard, le mouvement d’une main, une rue, une table de restaurant, un ciel. Marc Pautrel porte autant d’attentions à sa libraire, qu’il en portait dans ses romans précédents à Blaise Pascal, Jean-Siméon Chardin, ou Ozu. L’éternel printemps est un roman bref et vif, musical, qui danse – on pense à Vivaldi et ses mandolines –, il pourrait s’intituler Le romancier de Paris, ou encore La Romance de la Seine. L’éternel printemps est le roman portrait d’une femme, d’une étoile, que le narrateur ne peut totalement saisir, vérifiant ainsi que l’on ne peut jamais tout saisir de l’être aimé, l’aventure amoureuse est celle d’un saisissement chaque jour renouvelé. Marc Pautrel fidèle à ses brèves incises romanesques – il écrit, tel un cavalier galopant sur les collines et les chemins de l’art du roman, à vive allure, embrassant du regard les paysages qui s’offrent, les parfums qui volent, et les éclairs qui strient le ciel, le regard d’une femme en devenir d’amour –, nous offre là, une belle pierre bleue, un diamant aux 29 carats taillé par un orfèvre aux mains bénies, un éternel printemps romanesque.
 
« Nous longeons les Tuileries, chaque jour nous vivons naturellement au milieu de la beauté incroyable de cette ville, qu’à force d’habitude nous ne voyons plus, et que devront nous rappeler involontairement les amis italiens, japonais ou américains, lorsque la découvrant ou redécouvrant ils resteront devant nous comme tétanisés, et pris dans une euphorie continue ».
 

Philippe Chauché

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vendredi 23 août 2019

Ordesa dans La Cause Littéraire




« Le passé est la vie déjà livrée au saint office de l’obscurité. Le passé ne part jamais, il peut toujours reparaître. Il revient, revient sans cesse. Le passé est porteur de joie. Le passé est un ouragan. Il représente tout dans l’existence des gens. Le passé est aussi porteur d’amour. Vivre obsédé par le passé ne nous permet pas de profiter du présent, et pourtant profiter du présent sans que le poids du passé chargé de désolation fasse irruption dans ce présent n’est pas un plaisir mais une aliénation. Il n’y a pas d’aliénation dans le passé ».
 
Ordesa est le troublant journal radical d’un espagnol d’aujourd’hui, d’un écrivain qui porte tout le passé de l’Espagne, et offre son présent turbulent. Il ne fait pas de cadeau à son époque, à son pays, à son passé, à ses contemporains et à lui-même, mais avec la manière. Pas un mot plus haut que l’autre, pas une phrase qui ne déroge aux belles règles du style, son humeur vagabonde, mais elle reste classique. Manuel Vilas a la politesse de bien écrire, et de bien rire des situations parfois ridicules où il s’aventure. Ordesa est le roman d’une vie, celui d’un enfant du siècle né durant une dictature, qui a connu la transition démocratique, Juan Carlos et son fils Felipe VI, et qui ne cesse de se souvenir de ses parents et de l’odeur des cigarettes qu’ils fumaient, comme si la crémation n’était pas autre chose qu’une dernière cigarette fumée jusqu’au filtre.
 
Ordesa est le livre de la Nostalgie, en écho à celui de l’Intranquillité de son turbulent voisin Fernando Pessoa. Un livre que l’on aurait tort de ne pas prendre pour un roman. Quand un éditeur précise qu’il publie ce livre dans une collection baptisée « Non-Fiction », il faut s’en méfier, et finalement s’en réjouir. Ordesa a tout pour séduire l’amateur de roman, comme nous le dirions de l’amateur de vin. Le vin, cette magnifique fiction baignée de réel : la terre, l’eau, le ciel et la main inspirée du vigneron, cet écrivain dont le crayon est un sécateur. Il sait que ses ceps de vigne retrouveront leurs vitalités, lorsqu’ils seront séparés des sarments qui les « encombrent », l’écrivain fait de même avec ses phrases inutiles, il allège et rajeunit. Manuel Vilas taille son livre comme une vigne, et ses phrases en sont plus colorées, la vendange est abondante et le vin s’annonce exceptionnel. Ordesa est le roman des invisibles, des oubliés, des espagnols dont les villages ont disparu ou ont été désertés, le livre des paysans, et des pauvres, qui préféraient le silence à la révolte, le livre de la classe moyenne-basse espagnole. Comme dans tout grand livre, la mort rode dans Ordesa, la mort que le narrateur tente vainement d’apprivoiser – sans en faire un slogan criminel comme les franquistes et leur Viva la Muerte de la guerre d’Espagne –, celle de ses parents – A la mort de mes parents, ma mémoire est devenue un fantôme irritable, effrayé enragé –, et celle très symbolique de son couple, son divorce, cette faillite amoureuse qui se rembourse éternellement et qui ne cesse de faire écrire – Parfois, je confonds mon divorce avec un veuvage –, et si la mort rôde, tout comme la maladie réelle ou imaginée – Il y a de la beauté dans l’hypocondrie… –, c’est bien la vie qui l’emporte et qui rythme ce livre, qu’ouvre Gracias a la vida, la chanson de Violeta Parra. Un merci à la vie, qui est aussi : un merci à la littérature.
 
« Ils étaient beaux. Tous les deux. C’est pour ça que j’écris ce livre, parce que je les vois.
Je les ai vus à l’époque, quand ils étaient beaux, et je les vois maintenant qu’ils sont morts.
Que mes parents aient été aussi beaux est ce qui m’est arrivé de mieux dans la vie ».
 
Ordesa est le livre du père et de la mère disparus, celui de leurs habitudes, de leurs mots, leurs regards, leurs attentions, des instants partagés dans la joie, qui illuminent le livre de Manuel Vilas : « L’été, ma mère se levait tôt pour manger des fruits. C’est comme si je la voyais ». Les grands morts de Manuel Vilas sont finalement ses grands vivants, leur présence irradie le roman – persistons à le nommer ainsi –, ils ne cessent d’accompagner leur fils, et l’on se demande si c’est vraiment lui qui les invite, ou si ce sont eux qui le protègent de leur rassurante présence : « La dernière fois que je les ai vus, ils étaient morts, pas en même temps, mais séparément dans le temps, ma mère a encore vécu neuf ans après la mort de mon père ». Manuel Vilas construit son livre comme une cathédrale, pierre à pierre, colonne à colonne, vitrail à vitrail telle la Sagrada Família, sa Famille Sacrée, qui ne peut jamais s’achever, tant sa construction n’est plus du ressort des hommes. Ordesa est ainsi fait, c’est sa profonde constitution, sa matière et son style et nous ne cesserons de le visiter.
 
« Mon père s’est converti en électricité, en nuage, en oiseau, en chanson, en orange, en mandarine, en pastèque, en arbre, en autoroute, en terre, eau.
Je le vois dès que je veux le voir ».

Philippe Chauché

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samedi 13 juillet 2019

Ernest Pignon-Ernest et André Velter dans La Cause Littéraire










« Tenir Parole à bras le corps dans La Lumière et dans La Force ».
« Toujours & Toujours Attiser le Feu qui nous jette en Avant ».
« C’est le même Corps dans le Décor qui joue sa peau sans y penser ».
 
Ernest Pignon-Ernest et André Velter sont deux archers. Leurs flèches : pour l’un le fusain, la plume et le pinceau, pour l’autre la phrase et les mots acérés, ils se croisent, se lient et fécondent la poésie et le dessin. L’image chante dans son mouvement et la phrase l’illumine. C’est une main ouverte comme une offrande – on pense évidemment à celle du torero José Tomás (1) –, un pied ailé, un œil fermé de femme ombré de noir, un corps nu aux bras ouverts, comme une divine présence, un voilier dans le lointain, suspendu sur l’océan, comme les mouettes qui l’accompagnent : « Pour annoncer la couleur rien ne vaut le noir et blanc ».
 
 
 
« La main pense, l’œil écoute, les lèvres divaguent, les tempes s’évadent, l’imaginaire passe à l’acte ».
 
Annoncer la Couleur est un nouveau livre de deux complices à l’art affuté, ils dessinent et écrivent, comme s’ils se connaissaient depuis la nuit des temps, et nous n’avons aucun mal à les imaginer dans l’obscurité complice d’une grotte – c’est à leur façon leurs mains négatives –, dans une rue de Nice, à Certaldo en Italie, au Cap, à Paris, à Nîmes, dans la fraîcheur d’un temple chinois, où dans une pièce dérobée du Palais des Papes (2). Ils y invitent des anonymes, des Saintes, Pasolini et Rimbaud.
 
 
 
Ernest Pignon-Ernest et André Velter calligraphient et dessinent leurs grandes passions, et leurs belles colères. La feuille blanche, une fenêtre s’ouvre sur un monde nouveau, une joie, une douleur, une réjouissance, une clairière : « Pour arriver à percer le mur invisible qui toujours là, entoure » (Henri Michaux, Par les traits), ainsi de surprise en surprise la couleur s’annonce, comme un éclair qui traverse un nouveau livre, qu’ils écriront et dessineront.
 
André Velter publie également René Char allié substantiel (Rencontres et Correspondances, Photographies de Marie-José Lamothe), et Le babil des dieux, Oracles et chamans du Ladakh, Le Passeur Editeur :
« Nos cerfs-volants, pour peu que le Rhône, en sa pauvre sagesse nouvelle, les retienne en vue de Viviers ou de Tain, arriveront presque en même temps en vos mains, car les poèmes de 1975-1977 deviennent en ce moment un petit livre qui s’achève… Je vous l’enverrai sans tarder, le paquet ouvert » (René Char, 11 sept. 77).
 
« Aujourd’hui, ce sixième jour du septième mois de l’année tibétaine a été choisi, en fonction de la maturité de l’orge et du blé, pour être celui du début de la moisson, et les habitants de Shey ont rendez-vous avec l’apparence et le verbe de leur déité protectrice » (André Velter, Shey, 9 août 1981).
 
Voyages pour l’un en pays provençal chez René Char, aux Busclats, sa maison de l’Isle-sur-la-Sorgue, et pour l’autre dans la vallée de l’Indus au nord-est de l’Inde, lieu de croyances, de traditions magiques, lieu de transmissions.
 


 
« Quand nous quittons la pièce des oracles, sur cet édifice perdu du Toit du Monde, le soleil marque midi. Et je m’amuse à brouiller les comptes que j’ai eu tant de peine à ordonner. Et je bats les cartes du temps avec ce plaisir profond d’être pleinement au présent, pleinement là, ce quinzième jour du premier mois tibétain, au neuvième jour des rituels, avant que ne se réalise la sixième transe des Ihapa » (Matho, 10 mars 1982).
 
Ces deux livres flirtent avec deux Toits du Monde : l’un bien réel dans le Petit Tibet, l’autre tout autant vertigineux, celui de l’un des poètes les plus fulgurants du siècle passé, vertiges des alliances naturelles, et des éclats du verbe tout aussi vertigineux que les gouffres où l’on peut chuter si l’on n’y prend garde.
 
« Tes ailes sont flammes défuntes,
Leur morfil amère rosée.
Vient la pluie de résurrection !
Nous vivons, nous, de ce loisir,
Lune et soleil, frein ou fouet,
Dans un ordre halluciné »
(René Char, D’un même lien, Dans la pluie Giboyeuse, œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1983)
 
Philippe Chauché
 
(2) Ecce Homo, 400 œuvres exposées au Palais des Papes d’Avignon jusqu’au 20 février 2020.


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samedi 29 juin 2019

Thibault Biscarrat dans La Cause Littéraire





« Sur ton bras une marque, un signe : voici le Verbe et les soixante-dix noms sacrés.
Voici le Livre de mémoire.
J’envelopperai la Terre de lumière et les rayons embraseront les rivages.
Nous susciterons le pourpre et le point étincelant. Nous susciterons l’encore et le poème.
Mystérieux infini d’où le Tout se déploie. Trois sortant d’Un, Un étant dans le Trois ».
Le Livre de mémoire s’ouvre sur une citation du Zohar : Ecoutez cieux, ce que je vais dire… Le Zohar ou le Livre de la splendeur, essentiel dans la mystique juive, ouvrage qui étudie, et interroge l’humain et le divin.
Thibault Biscarrat s’en inspire, il porte sa voix au plus haut, comme une adresse à l’homme raisonnable, qui sait la place que tiennent le Verbe et la Parole dans la poésie. Il interroge et étudie le Livre, le Verbe et ce qui s’offre à son regard, cette floraison qui parfume la vie. Page à page, l’écrivain musicien s’accorde à la joie, à une voie douce, à un parfum, à une fontaine d’eau vive, aux étoiles, aux nuages, à la lumière, au feu, à l’air et à l’eau, au sacré dans son flamboiement. Le poème se déploie comme un chant, un long chant, un canto, un cante jondo, un chant profond saisi par ce que les espagnols appellent le Duende, cette illumination, ce miracle qui ne se produit qu’une fois. Le Livre de mémoire donne le sentiment de toucher des yeux et des lèvres, une révélation, une vision, où chaque phrase sonne et résonne comme une voix qu’amplifie la nature : J’ai embrassé l’aube d’été, écrivait Rimbaud. Le Livre de mémoire est une prière, comme on l’entend de la poésie, et de la musique, une vibration, un éclair, une vive aventure romanesque.
« Voici la première et la dernière joie. Voici la fin, le commencement.
Qui dira l’immuable, l’inaltérable ? Le Verbe seul est sans origine.
Il se cache, se revêt de lui-même : tout est vie, présence, tout entier à jamais.
Des figures vivantes s’élancent vers les sept lumières éclatantes.
Un mot ouvre les yeux
qui étaient fermés ».
Thibault Biscarrat poursuit avec Le Livre de mémoire ce qu’il laissait entrevoir dans Dolmancé, son premier livre : écrire ce long chant, cette immense phrase prométhéenne, règne de la matière, des métamorphoses, mais la perspective a changé. L’écrivain reste imprégné de l’effraction romanesque et poétique unique de Lautréamont, aujourd’hui il laisse celle d’Hölderlin éclairer son livre : Le vent du nord-est se lève, / De tous les vents mon préféré / Parce qu’il promet aux marins / Haleine ardente et traversée heureuse. / Pars donc et porte mon salut ; A la belle Garonne…, le féconder, et embraser son écriture. Thibaut Biscarrat nous offre un réjouissant petit livre, à la parole révélée, autrement dit qui s’accorde à la terre, aux sources d’eau vive, aux corps, à la lumière, à l’Esprit vif. Un livre qui rend visible l’invisible et le sacré. Le Livre de mémoire est un bain de jouvence.
Philippe Chauché

samedi 15 juin 2019

Le Roman du Tour de France dans La Cause Littéraire



Christian Laborde, l’écrivain gascon, est un passionné de vélo. On lui doit notamment un Dictionnaire Amoureux du Tour de France (Plon), et plus récemment Robic 47 (Ed. du Rocher). Il a reçu en 2015 la médaille du Tour de France pour l’ensemble de ses livres consacrés aux Géants de la route, des mains de Bernard Hinault, le quintuple vainqueur de la Grande Boucle.
Il s’agit d’un Tour de France aux mille entrées, où l’on croise Louis Aragon – le goût violent de vaincre la nature et son propre corps, l’exaltation de tous pour les meilleurs. René Fallet – Prince du comptoir, des syllabes et du braquet… Laurent Fignon – Il rayonne dans l’exploit, l’attaque, l’assaut, n’assiégeant que les plus hautes citadelles… Mais aussi Antoine Blondin – Le général de Gaulle est le président des Français onze mois sur douze. En juillet, c’est Goddet. Ou encore Lance Armstrong – L’on reproche souvent à Lance Armstrong d’être hautain. Il l’est. Hautain : doué pour les hauteurs. Et enfin – mais une fin toute provisoire – Nico Mattan – Le 13 juillet 2000, le Belge Nico Mattan fait son miel du col de Notre-Dame des Abeilles avant de laisser Marco Pantani-Korsakov interpréter Le vol du bourdon dans le Ventoux.
Ce Tour de France est une escapade, une escapada, une échappée, d’où se détachent quelques figures héroïques de cette aventure unique : Géminiani, Fignon – Il a tellement de classe, tellement « la troisième jambe » qu’il remporte le Tour de France lors de sa première participation. Armstrong – Je ne roule pas pour le plaisir, je roule pour la douleur. Froome – Le 20 juillet 2017, dans la montée du col de l’Izoard au sommet duquel se juge l’arrivée de la 18e étape, Christopher Froome répond aux accélérations et aux attaques de ses rivaux par une pédalée frénétique, un ainsi-Froome-Froome-les petites-manivelles qui les écœure tous.
C’est en somme des hommes et des Dieux, c’est piquant, réjouissant, souvent drôle, touchant, savant et savoureux.
 
entre Pau et Avignon, les Pyrénées et le Ventoux, mai 2019 rencontre avec Christian Laborde

Philippe Chauché : Christian Laborde, d’où vient cette mémoire vive du Tour de France, de ses héros et de ses anonymes, des corps stylés, des cols et des échappées, qui sonnent chez vous, comme des Odyssées ? Comment est née cette passion ?
 
Christian Laborde : Elle vient de mon enfance, de la cuisine de mon enfance : la toile cirée, les verres Duralex, la bouteille de rouge, et mon père qui me raconte les exploits des héros du Tour, Vietto, Gaul, Lazaridès… Mon père était un fabuleux conteur. Et les héros dont il me parlait durant l’hiver, je les voyais passer devant moi, en juillet, dans les lacets du Tourmalet. Ça a commencé là, ça a commencé comme ça.
 
Ph. Chauché : Quand on évoque le Tour de France, on pense immédiatement aux Pyrénées, comme si cette chaîne de montagnes était née pour le vélo ?
 
Ch. Laborde : Elle est née pour le vélo, bien sûr, vous avez raison. Les livres d’histoire disent que Dieu a créé les Pyrénées pour séparer les Français des Espagnols. Billevesées que tout cela ! Il s’en fout, Dieu, des frontières et des états. Il a créé les Pyrénées pour distinguer les grimpeurs des non-grimpeurs. Car « Dieu s’intéresse aux courses cyclistes », comme l’écrit Marcel Aymé.
 
Ph. Chauché : Le Tour de France est un rendez-vous unique pour les sportifs, les professionnels, les journalistes – le Tour avant les images, ce sont des voix à la radio, ce que vous faites durant le tour sur les ondes de RTL –, les amateurs, les curieux, des milliers de français sur les bords des routes ou devant leur poste de télévision. Un rendez-vous avec parfois la fantaisie, souvent la douleur et la joie. Un rendez-vous également avec le verbe, peu de sports – avec le tennis, la boxe, et parfois le rugby – n’offrent autant d’échappées belles aux écrivains. Le Tour fait parler et fait bien écrire. Vous en connaissez les raisons ?
 
 
Fausto Coppi
 
 
Ch. Laborde : Le Tour est source d’inspiration pour les écrivains, et la raison, la voici. Que fait le Géant de la route ? Il tente une échappée, une « fuga » comme on dit chez Fausto Coppi. Bref, le Tour de France, ou d’Espagne, ou d’Italie, c’est l’art de la fugue. L’écrivain reconnaît, dans le champion, quelqu’un qui lui ressemble, quelqu’un qui, comme lui, s’enfuit. Il s’agit, par l’exploit ou par l’écriture, de sortir du peloton, de s’échapper, d’échapper à l’usine, à la ferme, à son milieu, à la société, à soi-même. C’est bel et bien cette fuite capitale, héroïque qui fascine et inspire les écrivains. Cette échappée, qui plus est, est poétique lorsqu’elle naît dans le Tourmalet, c’est-à-dire dans une nature redevenue hostile, une nature qui se défend, aidée par la pluie, l’orage, le froid. On n’est donc plus dans le sport, mais dans l’épopée, mot qui désigne à la fois l’exploit et le texte qui le raconte. Ajoutons que le Tour fait aussi le bonheur du romancier en lui offrant des personnages colorés. Ecoutons Raymond Mastrotto parlant d’une défaillance survenue dans le Tourmalet, en 1967 : « Dans le Tourmalet, je suais tellement que je graissais la chaîne ». Où parle-t-on de la sorte : à Roland Garros ? Non, chez Audiard.
 
Ph. Chauché : Le Tour est donc une affaire de mots et de langue, les surnoms que l’on donne aux coureurs, cet incroyable bestiaire : Le Bison, La Gazelle de Peyrehorade, Le Blaireau, Le Taureau de Nay, Le Sanglier, de noms de cols, des coureurs, dont en quelques phrases vous offrez un souvenir, une image, un éclat, dans une langue virevoltante : Luis Ocaña qui fait parler la poudre… les géants du Tour parfois se querellent, prennent leurs maigres gants pour des gants de boxe, le bitume pour un ring. Je me souviens que votre ami musicien gascon Bernard Lubat disait que Coltrane devait jouer avec l’accent, vous diriez la même chose des Géants du tour, ils pédalaient et pédalent avec l’accent ?
 
Eddy Merckx dans le Ventoux
 
 
Ch. Laborde : Qu’est-ce que l’accent ? Si j’en crois Michel Serres, « l’accent c’est la trace d’une autre langue dans la langue ». Cette autre langue, cette langue ancienne, les Géants du Tour la parlent quand ils pédalent. C’est une langue vivante, un désordre verbal absolu, hautement subversif, qui s’oppose aux mots d’ordre, ceux des communicants, et ceux des agents du marché qui nous somment de nous taire et de consommer, une langue qui secoue de l’intérieur la langue régnante, globale, fade et tyrannique. La langue ancienne, c’est la langue des légendes, de la démesure, les mots de l’âme enchâssée dans la « viande » (terme lubatien), la langue de Pantani, la langue de l’enfance. Que Pantani s’envole dans l’Izoard, et l’enfance tout à coup reprend ses droits.
 
Ph. Chauché : Les « entrées » de votre Tour de France sont truffées d’anecdotes – choses inédites et petits faits curieux dans son premier sens –, de courtes histoires, qui pourraient à chaque fois devenir des romans d’aventure. Si je vous dis que vous auriez pu baptiser votre livre Les romans du Tour de France, ou alors Le Tour de France de la saveur et du savoir, vous êtes d’accord ?
 
Ch. Laborde : Les romans du Tour de France : oui ! Car chaque entrée raconte, comme vous le dites, une histoire, laquelle peut faire trois lignes ou deux pages, ou prendre la forme d’un dialogue ou d’un slam. Les Romans du Tour de France, oui ! Ou bien Les Contes du Tour de France. Car je demeure profondément un conteur. Je n’oublie pas que savoir et saveur ont la même étymologie…
 
Ph. Chauché : L’aventure se poursuit en juillet prochain, nouveau Tour et nouvelles escapades sportives et littéraires, vous le suivrez ? Et bientôt un nouveau roman ?
 
Ch. Laborde : L’aventure se poursuit et, en juillet, j’ai rendez-vous avec l’enfant émerveillé que j’étais, à Aureilhan, dans la cuisine, quand mon père parlait, ou dans le Tourmalet quand Bahamontes passait, seul. Un nouveau roman bientôt ? Probablement, mais laissons les mots décider, cher Philippe. Et faisons nôtres ceux d’André Breton : « Après toi, mon beau langage ! »
 

Philippe Chauché

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vendredi 31 mai 2019

Pascal Boulanger dans La Cause Littéraire







« Aragon a été rimbaldien : Je ressentais vivement l’espoir de toucher à une serrure de l’univers : si le pêne allait tout à coup glisser. Rimbaud : J’ai seul la clé de cette parade sauvage. Et puis Aragon a renoncé, il est tombé dans les bras de maman Triolet et du Parti communiste (à l’inverse Artaud n’a jamais cédé, mais au prix de la folie) ».
 
Les chemins de Pascal Boulanger ne sont jamais de charmants layons ombragés et odorants, il goûte plus profondément les sentiers escarpés, les chemins caillouteux où à chaque pas on risque la chute. Les à-pics, les falaises, l’océan en furie au pied du tombeau de Chateaubriand. Il s’y aventure sans complaisance, comme il s’aventure sur les plages près de chez lui en Bretagne, écrire c’est aussi entendre le silence du vieil océan.
L’écrivain poète croise le fer avec le réel et l’histoire, ne ruse pas avec son siècle, mais lui rend coup pour coup. Il sait que le style est l’arme la plus affutée des poètes,  il sait que pour bien écrire, il faut savoir bien lire, que se soit Aragon, Rimbaud (dont il partage l’écoute précise avec Marcelin Pleynet), de Gaulle et Debord (le co-fondateur de l’Internationale Situationniste s’amusera à détourner le Général dans Panégyrique : Toute ma vie, j’ai n’ai vu que des temps troublés… quand de Gaulle écrit : Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France), Lautréamont, Claudel (Un poète regarde la Croix… La Croix, le vertical de la transcendance et l’horizontal de l’immanence se croisent sur un corps jeté en pâture, autrement dit, sur l’actualité comme reconduction de l’Enfer), Claude Minière, Philippe Muray et Arno Schmidt. Ils l’accompagnent, il vérifie à leurs côtés la pertinence de leur singulière présence dans ces carnets acides et heureux.
 
 
 
 
« Je suis issu d’une famille nombreuse : Baudelaire, Rimbaud, Claudel, Léon Bloy, Péguy, Pasolini, Louis Calaferte… La liste est longue, je cite ceux-là à dessein. Voilà des témoins qui ne s’embarquent pas dans la nef des fous, bouche béante et langue vide ».
« Je suis en avance… J’aime aimer d’avance ».
« Le mal aimé est mal armé ».
 
 
 
 
C’est bien, ici, comme dans sa lumineuse Anthologie 1991-2008 (L’œil habillé d’une paupière n’est pas dans la tombe. D’ailleurs, placé en ce lieu de parole qui fait parole, Rien ne meurt qui a commencé), une affaire de style qui prévaut, le style comme une arme aiguisée à souhait. Pour bien frapper, il faut frapper juste et avec la rapidité de l’éclair. Face à ce qu’il qualifie de nihilisme actif ou passif, aux concessions à la platitude, à l’épuration technique (…) qui gagne en effet, et depuis des années, les médiathèques avec la complicité de la plupart des nouveaux bibliothécaires incultes, à la débâcle collective, il porte le fer. Ses armes : les grands complices de la pensée, de la poésie et de la littérature, des mots et de phrases explosives. Si vous vous demandez : Pascal Boulanger combien de divisions ? Nous répondons des siècles de romans et de poèmes, de dictionnaires et d’encyclopédies, de penseurs et de poètes, de romanciers et de saints.
 
« Pourquoi j’apprécie tant le catholicisme de la Contre-Réforme ? Parce que l’incarnation est une poésie grandiose…
Le sang qui baigne le cœur est pensée (Empédocle) ».
« Chaque jour, avec nos yeux de chair grands ouverts, sur la musique, sur les ruines de la ville, chaque jour est un miracle ».
 
Jusqu’à présent je suis en chemin va aggraver cette mauvaise réputation du poète, trop à droite diront certains, trop conservateur ajouteront d’autres censeurs embusqués, trop chrétien pourra-t-on peut-être lire ici, et d’autres compliments qui ne manqueront pas à l’appel, mais Pascal Boulanger ne s’en émeut pas, il lit, il écrit, il griffe, il convoque, compare, admire et raille, il est en guerre. C’est un nouvel acte de la guerre du style qu’il partage avec un Girondin des Lettres.


Philippe Chauché

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mercredi 29 mai 2019

Bonnard dans La Cause Littéraire



« Bonnard remplissait ses agendas comme des carnets de notes et de croquis, les ayant toujours à portée de main pour saisir un motif sur le vif, poursuivre une recherche graphique ou écrire une pensée, à côté d’annotations triviales de la vie de tous les jours », Céline Chicha-Castex, Les agendas de Bonnard.
 
« Le dessin c’est la sensation. La couleur, c’est le raisonnement », Pierre Bonnard, Observations sur la peinture.
 
Nous sommes en 1927, le 3 octobre, le peintre va avoir 60 ans, il a acheté Le Bosquet au Cannet, ce sera sa maison et c’est aujourd’hui son musée. Il peint, il dessine, et tient son agenda, on y lit : « beau temps doux très beau paysage bleu du port. Couleur – lumière – couleur – couleur ». Tout est là, toute peinture peut advenir : le ciel, le port, la lumière, les couleurs seront au rendez-vous, le peintre est doté d’une vue sur-aiguisée, il voit cette lumière, qui demain, loin du motif, sera sa lumière unique, ses lumières.
Mais ce ne sont pas des carnets préparatoires, c’est tout autre chose, ce sont des carnets de présence au temps. L’œuvre d’art, un arrêt du temps (Pierre Bonnard, 16 novembre 1936, Observations sur la peinture, L’Atelier Contemporain, 2015).
 
 
 
1929 : Pierre Bonnard est à Arcachon, sur son carnet au mois de janvier il y dessine le port, des bateaux et une barque et il note : « brumeux froid brouillard et beau ». Rien de plus simple, rien de moins démonstratif, trois mots, deux dessins au crayon noir, et la vie s’illumine. Le geste est précis, la notation parfois surprenante, le peintre se contente de saisir et de se saisir de ce qu’il voit. Les voiles d’un bateau, le visage de Marthe, les esquisses de son corps, Marthe, qui sera sa régulière et profonde inspiration.
 
Le 8 novembre 1930 : « beau brumeux – dessin – la main légère – formes de l’ombre », un an plus tard, au mois d’avril « tout effet pictural doit être donné par des équivalents de dessin. Avant de mettre une coloration, il faut voir les choses une fois, ou les voir mille ». Au Cannet sous ses yeux, des arbres : cerisier, amandier, saule, mimosas, glycine, rosiers, les toits rouges, la mer en contrebas de la colline et le ciel, une palette de bleus.
 
« Si Bonnard a choisi le dessin, c’est que celui-ci est devenu de plus en plus pour lui le sismographe aussi bien du mouvement intérieur que du choc intérieur, de la secousse de l’émotion originelle », Alain Lévêque, De l’apparence à l’apparaître.
 
Pierre Bonnard par Henri Cartier-Bresson
 
 
« Ces petits agendas, qui sont des trésors d’émotions, ont accompagné Bonnard de 1927 à 1946 ; ils ne sont pas à proprement parler le journal de sa vie, ils sont plus que cela », Véronique Serrano.
 
Cette somptueuse édition donne la part belle à ces carnets au fil des jours, reproduits en pleine page aux côtés de tableaux de Bonnard, et par le miracle de l’imprimerie, nous sommes face aux regards qu’ils nous portent – on sait que ce sont les tableaux qui nous regardent et non l’inverse : Les Voiliers, Régates, vers 1932, une Marine, Cannes, 1931, Le Bateau jaune, 1938, Nu à la chaise, vers 1935-1938, Bord de mer. Champ rouge, vers 1938, et ce ne sont qu’explosions de couleurs, rouges, jaunes, bleus et gris, la peinture est un mouvement permanent, comme chez son ami Matisse, et comme chez Cézanne, il y a des incendies qui couvent sous la matière des couleurs.
 
Le 13 février 1936, Bonnard note pluvieux, le lendemain, nuageux, la nature vidée de son utilité, un peu plus tard, ce sera beau, rose, vert, bleu orange des dessins de Marthe, sa grande et belle nature. Le peintre n’a jamais été aussi vivant.
 
 
 
L’Atelier Contemporain publie également : Au Pont du Diable, Croquis 1990-2010 d’Alexandre Hollan (2019, 25 €) : « Très souvent, tout à coup je ressentais la vie qui animait une personne. C’était une impression très vivante et chaque fois en mouvement ». La préface de ce beau carnet de dessins est signée Yves Michaud : « (Non) ses dessins sont là pour voir et faire voir, pour sentir et saisir des moments de vision et de sensation, dans une étonnante absence de distance avec les personnages dessinés ». Le peintre des arbres dessine ce qu’il voit, loin du tumulte, dans la précision du regard. La main est libre, comme chez Bonnard, une ligne, une courbe, et voici une femme au visage dressé, un chien, un homme qui fume, nous sommes au bord de l’Hérault, au pied du Pont du Diable, en plein soleil. Alexandre Hollan saisit sur le vif, un profil, un visage, un corps allongé : « Une ligne, c’est tout le dessin », Yves Michaud.
 
Philippe Chauché
 
 
 
 
 

jeudi 23 mai 2019

Rolin - Sollers dans La Cause Littéraire

 






« Patricia Boyer de Latour : Besoin de silence, dites-vous…
Dominique Rolin : Oui, vivre pour moi, c’est considérer le silence comme le matériau premier de l’atmosphère. Je peux rester silencieuse très longtemps. C’était comme ça du temps de Bernard, c’est comme ça aussi avec Jim. Nous pouvons rester des heures sans parler. A Venise, nous pouvons travailler en nous tournant le dos, sans nous voir, tout en ressentant la force magnétique du silence qui est là. Le silence est offert à tout individu, mais beaucoup le négligent sans se rendre compte de cette merveille » (Plaisirs).
« Josyane Savigneau : Beauté est un de vos livres qui échappe au Diable…
Philippe Sollers : Oui, puisque la beauté lui échappe. Le Diable ne peut rien contre la beauté sauf l’assassiner s’il en a l’occasion. Ou la falsifier » (Une conversation infinie).
 
Deux livres pour deux histoires d’amitiés, d’affinités électives, deux histoires singulières de camarades de combat (Sollers), deux histoires d’écoutes mutuelles. Patricia Boyer de Latour et Josyane Savigneau ont l’oreille fine, c’est parce qu’elles savent écouter, quelles savent lire et écrire, et en ces temps de bavardage infini, c’est reposant, et inspiré. La première rencontre a lieu à Venise au milieu des années 90, point d’ancrage et de rencontres entre Dominique Rolin et Patricia Boyer de Latour – Patricia aussi est un de mes anges, discret, efficace et ravissante. La rencontre entre Philippe Sollers et Josyane Savigneau est tout autre, elle lit ses livres et lui ses critiques. Elle lui propose de collaborer au Monde des livres qu’elle dirige. Alors, chaque mois, durant dix-huit ans, l’écrivain pose pierre après pierre, de ce qui va devenir La Guerre du Goût, une cathédrale, une encyclopédie vivante et réjouissante où l’on croise entre autres Voltaire, Rimbaud, Sade, Joyce, Marivaux, Balzac et Stendhal, on ne saurait trouver meilleure compagnie.
« Jo. S : Si je vous dis Dieu, spontanément que répondez-vous ?
Ph. S : Je réponds « nature » en suivant Spinoza : Deus sive natura… Vous me dites Dieu et immédiatement je me sens plongé dans une sensation très vive de la nature ».


 

« P. B. L. : Journal amoureux est un livre à la fois très musical et très libre… Ecrit sous le signe de Bach et du jazz ?
D. R. : Je crois qu’il y a des correspondances entre ces deux univers musicaux. Tout joue d’une manière extrêmement discrète. L’être est transformé dans le temps à mesure qu’il est nourri de musique. Je suis habitée par elle depuis si longtemps, elle me modifie peu à peu et se reverse sur ce que j’écris ».
Deux livres comme deux Suites musicales inspirées et inspirantes – On porte Bach en soi. On le sent. On le respire. Il va plus loin que votre mémoire (1) – deux Suites françaises et italiennes, deux livres illuminés par une Passion fixe. Deux livres qui se rencontrent, se croisent, l’un plus actuel, plus politique, qui traque mensonges et dissimulations, qui entre au cœur de l’amour, de la fidélité, du sexe et croise le fer avec le Diable – Une conversation infinie –, l’autre irradiant de bonheur, et qui laisse les douleurs anciennes se fondre dans l’ode à la vie que sont Plaisirs et Messages secrets. Les deux écrivains ne cessèrent et ne cessent d’habiter leurs secrets, leur amour, et deux passeurs, deux contrebandiers des lettres qui les connaissent bien, qui savent s’accorder à leur musique, écoutent et offrent les traces indélébiles de ces rencontres éternelles, infinies, et cela tient du miracle.
Les amitiés littéraires sont des fidélités au Temps et à la vie, à l’amitié, à l’amour, à la littérature, au silence, à la musique, à l’enfance et aux rêves. Patricia Boyer de Latour et Josyane Savigneau portent haut les couleurs de ces fidélités admiratives – qui n’excluent évidemment pas les désaccords entre Josyane Savigneau et Philippe Sollers –, de ces admirations électives, de ces instants partagés, de ces regards, de cette complicité vive et gracieuse. Cette grâce illumine le regard que porte Patricia Boyer de Latour à son amie Dominique Rolin, et elle s’entend dans ce livre.
Qui douterait que les écrivains disparus ne poursuivent encore longtemps ce dialogue secret avec leurs lecteurs, qui douterait que cette énergie de vie – que l’on nommera l’art du roman – ne s’infuse chez le lecteur attentionné et silencieux, et l’accompagne longtemps ? Patricia Boyer de Latour et Josyane Savigneau sont ces lectrices privilégiées et attentionnées.
« Ce que je vis à l’instant en parlant, en écrivant, n’a rien à voir avec l’ordure de la mort ; au contraire, je la neutralise en faisant un saut de gymnaste dans l’or du temps. Ce saut, il faut accepter de l’accomplir, car c’est dans ce saut que tout se joue » (Message secret, Dominique Rolin).
« La résurrection c’est maintenant, il n’y a pas besoin de mourir pour ça. La faute, c’est qu’on ne parle plus de deux choses, parce que ça fait peur : le Diable et la résurrection des corps. La résurrection c’est tout de suite, sinon c’est la paresse » (Dieu, Philippe Sollers).
 
 Philippe Chauché
 
(1) Triomphe de Bach, Théorie des Exceptions, Philippe Sollers, Folio



vendredi 29 mars 2019

Le Nouveau de Philippe Sollers dans la Cause Littéraire





« Pour les séances en mer, Le Nouveau, petit format, traînant derrière lui sa barque, fera l’affaire. Ancrage à 100 mètres, on part très tôt le matin avec la marée, rentrée le soir avec le retour de l’eau. Louis a prolongé cette tradition, qui se retrouve avec moi dans l’encre bleue, le matin et en fin d’après-midi, face au large. Les mouettes commencent leur ballet fou, elles crient dans le ciel d’orage. Je pense à Edna, ma belle Irlandaise. Sa photo est là, sur la cheminée. Elle à l’air gaie ».
 
Pas surprenant lorsque l’on habite une île, et que l’on est Bordelais, d’avoir des passions marines, pas surprenant lorsque l’on est écrivain, et grand lecteur de Conrad, de souvent prendre le large, à Venise, faisant sienne la devise de Joyce : « Le silence, l’exil, la ruse ». La maison de l’Ile de Ré s’invite souvent sur la pointe des pieds dans les romans de Philippe Sollers. Silencieuse, habitée de silence et de mémoire, elle ne fait pas de vagues, elle est là, comme une boussole, un pôle, qui abrite « L’Isolé absolu » (1). Dans ce film pour la télévision, l’écrivain montre de la main gauche des pages de son cahier, écrites à l’encre bleue :
« Si je vais très bien, c’est fluide, ça vient exactement comme ça doit être, c’est-à-dire, le souffle, et le poignet et la main, le vent et l’eau sont à égalité. Voilà du repos, voilà quelque chose qui dort bien. Je dois cet endroit, je pense souvent à lui, à un arrière-grand-père qui était marin à Bordeaux ». Le marin se prénomme Henri, il avait baptisé son bateau Le Nouveau, un nom qu’il donne également à l’annexe qu’il utilise pour le rejoindre. Le Nouveau vogue encore, malgré les apparences, la mer est calme, les mouettes l’accompagnent, c’est aujourd’hui un roman. Et l’écrivain va bien, cela se voit, c’est fluide, léger, dansant, il s’appuie sur Henri, sur Edna, l’Irlandaise, son arrière-grand-mère, sur Louis, son grand-père, l’escrimeur, et Lena, sa mère, la magicienne, et invite William Shakespeare, qui sait comme personne affronter les tempêtes et les furies humaines, manier le verbe, comme Louis le fleuret et le sabre, c’est un témoin très vivant, qui surgit dans le roman : « The readiness is all », « Le tout est d’être prêt ».
 
« Je repense à la barque du Nouveau, dont j’ai gardé, pendant des années, les rames blanches et les rames noires au fond du garage. Entre 12 et 15 ans, j’ai passé un temps fou, pour rien, à ramer, à dériver, à rêver. Dormir en flottant sur l’eau, se retrouver très loin, souquer pour rejoindre la côte, telle a été mon activité d’été. Nager, courir, marcher, oui, mais surtout ramer, écoper, traîner, écouter. Etre là, simplement là, était ma préoccupation constante. Ma boussole était d’être là ».
 
Avec de tels ancêtres, un monde nouveau ne peut que s’inviter, et il s’invite avec l’intensité des coups de vent venus du large, ou des marées d’Equinoxe. Philippe Sollers embrasse et embrase du regard bleu de son stylo à plume, tout ce qu’il lit et tout ce qu’il touche. Les grands vivants sont là. Ils écrivent, vous les avez déjà croisés, Jacques Rivière : « Le passage de Rimbaud ici-bas est une des aventures les plus extraordinaires qui soient arrivées à l’humanité » ; Joyce, Shakespeare, le phare de ce roman rare, comme on le dit d’une pierre précieuse : « Son visage était comme les cieux, un soleil et une lune y brillaient, éclairant ce petit O, la terre » ; Antoine et Cléopâtre : « Il faut la voir arriver sur son navire étincelant qui pourrait s’appeler en grec Le Nouveau. L’or et l’argent est partout, les parfums grisent les vents, et Cléopâtre, pareille à Venus, ouvre une brèche dans la nature » ; Ophélie d’Hamlet : « Elle chante, elle va se noyer. Les fleurs conduisent très vite aux cimetières, qui, eux-mêmes, sont des manuscrits sans fin ».
Les fleurs, elles aussi sont souvent de la fête dans ses livres : « Les fleurs ont, paraît-il, des intentions amoureuses. Il suffit de les faire parler (et, même si ce n’est pas le cas, le récipiendaire des fleurs est une femme). Voici comment on s’exprimait au dix-neuvième siècle : Amarante, rouge brun, amour durable, rien ne pourra me lasser. Coquelicot, ardeur fragile, aimons-nous au plus tôt. Pivoine, vigilance, mon amour veille sur vous, veillez sur vous » (2).
 
« Edna a été une catholique distante, Henri un voyageur magicien, Louis un libre penseur sportif, Lena une catholique humoristique, Pierre, son mari, un athée discret. Leur art de vivre aura été indiscutablement : le vin, Montaigne, Montesquieu, les livres, la navigation, l’épée, la voile ».
 
Le Nouveau tient du miracle, il transforme les phrases en vin des plus grands châteaux Girondins, il file au près, face au vent, dans une mer qui se lève, abat ses voiles – Shakespeare toujours ! –, lorsque le monde en furie se déchaîne, puis en un instant, un éclat, un rayon, tout devient solaire, un vent opportun se lève et Le Nouveau glisse à belle allure dans un calme absolu. Il traverse les siècles, et les griffures du Temps, les offenses faites à la langue et à la vie, ne l’affectent pas, il ruse, et du haut de sa tour, où s’étend sa librairie, face à l’océan, il écoute le rire des mouettes qui passent au-dessus du roman qu’il est en train d’écrire.
Quoi de neuf dans le roman français ? Philippe Sollers !
 
Philippe Chauché
 
(1) L’Isolé absolu, film d’André S. Labarthe, Un siècle d’écrivains, 1998
(2) Fleurs, Philippe Sollers, Hermann Littérature, 2006