dimanche 20 octobre 2019

Lionel Bourg et Jérôme Lafargue dans La Cause Littéraire




« La géographie ne ment pas.
Elle énumère, élague, codifie, répertorie mais son vocabulaire, la dépression stéphanoise ne déroge pas à la règle, définit avec rigueur les paramètres psychosomatiques des paysages auxquels il adjoint la poésie la plus expressive » (C’est là que j’ai vécu).
 
 
 
C’est là que j’ai vécu, est à sa manière follement talentueuse, le roman de la destruction d’une ville, Saint-Etienne, où s’entend entre les lignes celle de Paris (1). Un livre romanesque et politique, où le passé ne passe pas dans la mémoire du narrateur, et où le présent s’emploie pourtant à l’effacer.
Le narrateur écrivain, le romancier piéton explore sa ville, la ville où il a vécu, marché et lu, la ville où il marche aujourd’hui, sur ses pas et ses traces, et sur celles de ceux qui l’on faite, dans les pas de ceux qui l’ont un jour embrassé ou embrasé. Il en donne cette belle définition : Flâne. Improvise une romance ou rêvasse au pied des immeubles qu’éventrent les démolisseurs… Il marche et écrit, en mémorialiste, en géographe, en architecte, en poète, en lecteur, en écrivain, principe romanesque par excellence. Sa ville lui colle à la peau, il la revisite, curieux, trompé, désolé, heureux, comme si le temps, malgré ses ravages, lui rendait ses rues et ses places, ses héros, et ses dieux. C’est là que j’ai vécu est un roman miné, comme ceux de Thomas Bernhard, un roman explosif, qui explore les traces d’un passé et les ombres vibrantes de fantômes qui ne semblaient attendre que Lionel Bourg pour se lever : (On) M’accusera d’appartenir à l’engeance des esthètes rétrogrades, soulignant que le passé me dévore, que j’arpente à loisir l’espace clos d’un cimetière et que la mort (…) me tire par la manche…
Les grands déferlements de la honte, de la douleur, des trahisons, des crimes, des destructions traversent ce roman fastueux et facétieux, la monstruosité ne hiérarchise pas ses goulags, comme le traversent des paroles et des actes gravés dans la pierre. Ils s’avancent, ces aventuriers célestes, apparaissant à la dérobée d’une rue : le Maréchal Grouchy, la belle Rachel (…) actrice de son état, et l’inénarrable Jules Barbey d’Aurevilly, insatiable pourfendeur des « Bas-Bleus », Jules Vallès, Rémy Doutre, roi des « goguettes » où les poivrots trinquaient avec les internationalistes, les conscrits fusillés « pour l’exemple », rue des Martyrs de Vingré, Je t’écris mes dernières nouvelles. C’est fini pour moi. J’ai pas le cran. Le narrateur avale en romancier les rues de sa ville, comme Chateaubriand le fit des contrées françaises lors de ses multiples périples romancés dans ses Mémoires (Roman des siècles s’il en est). Mais ici, aux grands absents, aux fantômes curieux, s’adossent ses contemporains, et rien n’échappe à la plume armée de Lionel Bourg. C’est là que j’ai vécu est un défi, à la littérature, à la poésie, et sa ville, ses traits et ses songes, inspire l’écrivain, qui en fait une œuvre au noir, à la composition subtile, aux accords ciselés, aux humeurs rageuses. Le style de Lionel Bourg est brillant, sec et vibrant, ses passions urbaines et historiques sont aussi des passions littéraires, et comme il sait bien lire, il sait bien écrire. Comme la géographie, le roman ne ment pas.
 
« On ne vit qu’en exil. De soi comme des autres. D’un fol amour ou des désirs qui ne sont plus que des moisissures dans le fatras de nos lâchetés. Au Clapier. Ailleurs. A Vladivostok ou à Roche-la-Molière. Dans les faubourgs de Bangkok, à Syracuse, quelque part où l’on eut aimé n’est que ça, du temps, des fagots de temps, l’or et la chair du temps carbonisés sur le bûcher des songes » (C’est là que j’ai vécu).
 
 

Le temps est à l’orage est un roman touché par les légendes, éclairé par des lucioles, un roman où l’on respire la forêt landaise, où l’on entend le soupir des animaux, et le chant des oiseaux qui marque le retour du soleil. Joan est un ancien tireur d’élite, un militaire qui a déposé les armes, préférant ses chansons, sa forêt et ses lacs et sa fille, mais le tigre ne dort que d’un œil. Un direct à la gorge, assené avec assez de force pour le neutraliser sans qu’il ne s’étouffe et meure.
 
« Orages de légende, trombes féroces frappant sans relâche depuis une semaine, crachins et bruines refoulant les éclaircies les rares jours d’espoir. Un ciel de rouille et de cendre rencognant hommes et habitations, ectoplasmes perdus dans une tourmente au ralenti, sans cesse recommencée » (Le temps est à l’orage).
 
 
 
Cet orage qui gronde, s’insinue, se devine, puis éclate, éclaire les Landes de ses feux, illumine la forêt, fait trembler les hommes, et annonce le réveil des bêtes. Un autre éclate à l’issue de cette histoire landaise, un orage salvateur qui frappe des hommes malvenus au monde, et nourris de haine. Le temps est à l’orage est l’histoire d’un orage qui couve, puis déploie ses armes qui strient le ciel. L’histoire d’une fidélité ancestrale à un jeune vieux grognard de l’armée napoléonienne, un tireur précis, devenu musicien et luthier, fidélité à l’ami soldat tué par un snipper sur un théâtre des opérations, et à quelques fantômes bienveillants, dont la forêt regorge. Des disparus qui ne le sont jamais pour les belles imaginations, l’art du roman est de les faire entendre. Le roman sait se défaire de la mort et de ses chausse-trapes.
Le temps est à l’orage est un roman de guerre en temps de paix. Le roman d’un jeune militaire, d’un guerrier, d’un tireur d’élite, qui s’est reconverti en gardien de lacs, de forêts et d’animaux. Un roman des fougères, des sentiers, des frôlements, des étangs, des cascades et d’un hêtre géant. Le roman d’un jeune veuf, qui sait qu’un fauve n’est jamais domestiqué, qu’il reste aux aguets, prêt à bondir, quand l’adversité devient dangereuse, quand des monstruosités s’invitent. Alors il frappe, c’est net et précis, sans appel, les coups sonnent juste, comme l’instrument sauvage de Guilhem.
 
« Un hêtre géant a alors crû, protégé par l’entrelacs de ruisseaux, d’étangs et de cascades. L’un de ses rejetons, celui-là même situé à proximité de la maison, s’est approché de la mer, comme pour s’acquitter d’une dette ancienne. Au fil des siècles, des inondations et des bouleversements géographiques, deux autres lacs sont venus tenir compagnie à l’étang des Lucioles, s’établissant sur les plateaux dominant la plaine et la côte océane à plus de trois cents mètres de hauteur. Chacun avec son histoire, sa toponymie, sa légende » (Le temps est à l’orage).
 
Le temps est à l’orage est le roman d’un solitaire accordé à la forêt, aux arbres et aux animaux, qui d’une étrange façon le chargent de remettre de l’ordre dans le désordre malsain et furieux qu’ils subissent. Quand il ne garde pas ses bois et ses lacs, quand il ne joue pas avec sa fille, quand il ne lit pas, ne s’aventure pas dans sa forêt, il fredonne des odes à l’océan, la montagne et la forêt dans d’obscurs cafés, où l’alcool joue des tours à la lucidité et au courage. Le temps est à l’orage est un roman aux aguets, sur la défensive, un roman tendu comme un arc. Le passé ne s’oublie pas, il s’invite, se glisse sous la peau, donne au cœur son rythme de vie, Joan et son chat immortel, porte l’héritage de Guilhem Hossepount, son aïeul soldat musicien qui s’est inventé un nom et un destin, mais aussi celui de ses chers disparus. Le présent romanesque électrise le narrateur, la douleur est un signe que lui offrent sa terre, et ses légendes, alors il y répond comme un guerrier.
 
Philippe Chauché

 
(1) Destruction de Paris, Georges Pillement (Grasset), et In girum imus nocte et consumimur igni, Guy Debord (Gallimard)



https://www.lacauselitteraire.fr/c-est-la-que-j-ai-vecu-lionel-bourg-le-temps-est-a-l-orage-jerome-lafargue-par-philippe-chauche

samedi 12 octobre 2019

L'Ovalie de Daniel Herrero dans La Cause Littéraire




« Blanco inventa des trajectoires loufoques qu’il rendit lumineuses sans effort apparent, créa des figures originales comme autant de pieds de nez aux règles du rugby classique et sema le danger aux quatre coins du terrain. Son jeu aux formes inimitables lui valut tous les honneurs et les surnoms les plus flatteurs. Blanco le magicien, l’artiste, le funambule… » Serge Blanco.



 
Le Dictionnaire amoureux de l’Ovalie ne pouvait être imaginé et écrit que par un troubadour de la langue, un détrousseur de mots, un sudiste, un flibustier des pelouses toulonnaises, un pirate méditerranéen des vestiaires, un jongleur des métaphores et des coups de gueule. Daniel Herrero n’en est pas à son premier essai, la Passion ovale qui l’enflammait sur les terrains et dans les vestiaires, cet Esprit du jeu, où le savoir n’a rien perdu de sa saveur originelle, s’est mué en passion littéraire, et il sait comme d’aucuns faire voler ses phrases comme un ballon, les faire swinguer, leur offrir de réjouissantes métaphores. Daniel Herrero sait tout de ce jeu solaire et terrien, de ce ballon aux rebonds aléatoires, des corps et des cœurs qui chantent.
 
Le rugby, comme le vélo (1) inspire et aspire les écrivains, ses mots et ses noms deviennent des mots et des noms de romans : Ellis Park la « fosse aux lions », Aplatir, après tant d’efforts pour rejoindre la terre promise, le ballon est alors symboliquement « aplati » : vidé de ses forces, crevé. Le Maul est brouillon, il s’improvise, s’ébauche, s’enroule et se déroule comme une œuvre expérimentale. Le Dictionnaire amoureux de l’Ovalie est plus qu’un dictionnaire, avec ses 261 entrées, c’est un roman aventurier du savoir faire et du savoir être, un voyage savoureux et savant dans le monde du rugby, sur ses rives les plus lointaines, au cœur battant de ses pays, de ses villages, de son histoire, de ses héros, de ses rituels secrets, et de ses règles qui fondent sa liberté de mouvement, et des aventures rusées qui se déploient des avants aux ailes, des ouvreurs aux arrières.

 
 
« Leur style imprévisible et classieux portait le germe de l’insolite. André et Guy confirmèrent sur le terrain que le beau jeu est aussi affaire de sentiments, et que, quand on s’aime, on est plus fort », Les frères Boniface.
 
Le Dictionnaire amoureux de l’Ovalie est un livre gouleyant, aux milles parfums et saveurs, un livre pétillant qui fait vivre et revivre les noms qui ont enflammé stades et petit écran : Tana Umaga – Ses cheveux tressés flottent en vrac, coiffe éminemment poétique au temps des athlètes au crâne d’œuf ; Richard McCaw – Il est ce que j’appellerais un « empanaché flamboyant », capable d’aller dans le sombre, mais toujours en faisant preuve d’élégance ; Jean-Pierre Rives – Capable d’arrêter tous les chars d’assaut se trouvant sur la route du XV de France, il plaqua la terre entière, et bien plus s’il l’avait fallu ; Gareth Edwards – Aussi rapide qu’endurant (on disait qu’il avait trois poumons !), téméraire et inventif, il avait surtout une excellente vision panoramique ; Frédéric Michalak – Il cueillera un bouquet de Boucliers et soulèvera la Coupe d’Europe. Il tordra les Blacks à lui tout seul. Il fera un temps la guerre en Afrique du Sud où sévissent les mâles dominants.


 
Ce bel ouvrage met le rugby aux lèvres : mêlée, essai (il est merveilleux de se rappeler qu’au rugby un but se dit un essai, qu’il faut ensuite transformer), touche, plaquage, ses équipes les plus prestigieuses, ses stades, ses hommes de lumière (comme on le dit des toreros, Daniel Herrero ne se cache pas cette passion commune), son école et ses complices.
 
« Blondin le gringalet côtoya les vestiaires et les tribunes, essaima les pubs et traîna ses rêves dans d’interminables cascades d’anis. Guy Boniface, l’enfant sauvage aux courses échevelées, l’accompagna dans de nombreux méandres nocturnes, et Jean-Pierre Rives le sortit de l’oubli sur ses épaules généreuses, alors qu’Un singe en hiver et Monsieur Jadis qui avaient fait sa gloire n’étaient plus que des œuvres inestimables, enfouies », Antoine Blondin.




 
 
Comme l’on parle de beau jeu, on peut dire de ce dictionnaire qu’il s’agit d’un bel ouvrage, d’un livre affuté, qui raffute les mots de l’Ovalie et leur donne les mêmes éclats que Serge Blanco ou Jonah Lomu donnaient à leurs fulgurants débordements, comme autant d’éclats de douce folie conquérante.
 
(1) http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-philippe-chauche-et-christian-laborde

Philippe Chauché

ttp://www.lacauselitteraire.fr/dictionnaire-amoureux-de-l-ovalie-daniel-herrero-par-philippe-chauche

mercredi 2 octobre 2019

Fabien Ribery - Didier Ben Loulou dans La Cause Littéraire




« La quête est ici de l’ordre de l’indicible et d’une levée de voiles, de l’accueil du fragile comme puissance et  d’une recherche d’unité quand la parole commune est devenue assassine », Fabien Ribery (Des intensités de mystères en introduction aux Entretiens).
« Il faut aller puiser au plus profond de soi pour être capable de la moindre image. Cela oblige à une sorte de tabula rasa de tous nos repères, à une concentration extrême. On avance sur un fil, dont on peut chuter à la moindre perturbation. On passe des journées sans prononcer un mot. Le travail sur les lettres hébraïques parle de prendre des images où l’écriture arrive comme un surgissement », Didier Ben Loulou.
 
Mise au point est un livre de photographes. L’un, Fabien Ribery, interroge l’art photographique dans son blog, son livre ouvert, baptisé L’intervalle, l’autre, Didier Ben Loulou, photographie depuis plus de trente ans Israël et la Méditerranée, et ne cesse de questionner cette œuvre en mouvement, c’est de leurs échanges parisiens qu’est né ce livre.
Mise au point est un livre qui provoque de menues jubilations (Roland Barthes, La Chambre claire), le plaisir de regarder les photographies de Didier Ben Loulou (villages, lettres hébraïques, visages plongés dans la lumière rouge), de lire ces échanges profonds et subtils, sur l’acte de photographier, ses raisons, ses doutes et finalement ses passions éternelles. Mise au point se nourrit du savoir de l’amateur de photographies, des saveurs du photographe arpenteur des rives de la mare nostrum, et inversement. Le beau souci des photographes est la mise au point, rendre de la netteté et de la lumière (la lumière permet de voir juste), le point donne à voir ce qui est en train d’être fixé par le photographe dans l’œil de l’appareil. L’œil voit, et l’image doit montrer ce qui est vu. Mise au point est le livre de la Mémoire, celle des lettres carrées, des pierres tombales, des visages, des rues de Jérusalem, le livre du Livre partagé, des doutes, des colères, des amours, des saisissements, des obstinations, de la grandeur d’un Pays, des rives ombrageuses de la Méditerranée qu’arpente le photographe, et des images cadrées et révélées.
 
 
 
 
« Tandis que j’empruntais un chemin au bout duquel je découvrirai d’anciennes inscriptions sur le bleu d’une pierre tombale, entre les buissons, je compris que j’étais en quelque sorte conduit. J’avais l’impression d’entrer dans un royaume dans lequel on m’indiquait à de rares moments ce que j’avais à photographier. Ce fut une expérience troublante : une part d’invisible, d’irrationnel, agissait sur moi », Didier Ben Loulou.
 
Mise au point est le livre de l’apprentissage du photographe en devenir, en sommeil comme l’on parle de nature endormie, de l’expérience du kibboutz, de l’étude de la pensée hébraïque – Je fus témoin de débats passionnants entre Benny Levy, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut, autres fondateurs de l’institut (Institut d’études levinassiennes de Jérusalem). « C’est l’un des rois cachés de notre temps », a pu dire de lui BHL –, de l’immersion en Grèce et aujourd’hui en Corse, de la solitude, du passage du noir et blanc et à la couleur, de la peau, de Jérusalem et de Jaffa.
 
Le photographe se dévoile, soulève ce drap noir qui l’enveloppait, comme les premiers photographes munis de ces chambres photographiques se protégeaient de la lumière pour la saisir à travers l’objectif fixe de leur appareil. Ce dévoilement, Didier Ben Loulou déjà l’opérait notamment dans Un hiver en Galilée (1) – Le sommeil des objets, des lettres gravées dans la pierre, chaque photographie doit le recueillir sur cette autre rive qui est celle de ce regard intérieur. Le photographe se définit comme un contrebandier qui se demande comment habiter le monde, à partir de quoi le regarder, le contempler, malgré la finitude. Il faut se souvenir qu’à la frontière pyrénéenne entre la France et l’Espagne, les contrebandiers avaient très bonne réputation, les basques les nommaient les travailleurs de la nuit. Didier Ben Loulou et Fabien Ribery sont deux travailleurs de la nuit, dont la pensée pour l’un, les photographies pour l’autre, éclairent la nuit et la rendent poétiquement habitable.
 
 
Philippe Chauché
 
 

http://www.lacauselitteraire.fr/mise-au-point-entretiens-fabien-ribery-didier-ben-loulou-par-philippe-chauche

jeudi 26 septembre 2019

Frédéric Schiffter dans La Cause Littéraire





« Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité, à savoir que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité », Epicure, Lettre à Ménécée, traduction de Octave Hamelin revue par Frédéric Schiffter.
« Quand tu écris cela, je me demande si tu le penses vraiment tant la réalité est tout autre. C’est nous qui ne sommes rien pour la mort car même notre corps une fois sous terre ne s’appellera plus cadavre. Il deviendra un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. C’est parce que nous savons que la mort nous anéantira un jour tandis que nous nous laissons aux séductions de la vie, qu’elle nous obsède tant. Nous la voyons œuvrer sans relâche en temps de guerre comme en temps de paix », Ménécée à Epicure, traduction de Frédéric Schiffter.
Frédéric Schiffter se présente comme traducteur d’une lettre inconnue de Ménécée, adressée à Epicure, que l’écrivain pourfendeur du Blabla et du chichi des Philosophes (1), s’est procurée. Lettre issue d’un fichier numérisé par la Bibliothèque Nationale, et provenant d’une fouille d’archéologues. Elle s’ouvre par cette phrase : « Ménécée à Epicure, salut », en réponse à la première missive : « A Ménécée, salut». Du tac au tac, dirions-nous ! La lettre d’Epicure, également connue sous le nom de Lettre sur le bonheur, affirme quelques principes de vie, s’appuie sur quelques conseils avisés du Maître à son disciple. Conseils de vie que Frédéric Schiffter retourne à la manière de Montaigne (2) qu’il fréquente en vagabond lettré et amusé – Comme l’effrayant dans la mort, n’est autre que « son naturel », au lieu de la chasser de notre esprit, mieux vaut en faire l’invitée permanente de nos plaisirs et de nos jours…–, ou encore de Schopenhauer. Les invitations et les bon conseils d’Epicure : ne pas craindre les dieux – ne pas craindre la mort – bien choisir entre nos besoins et nos désirs, ceux qui sont nécessaires et profitables à notre équilibre – savoir agir avec discernement, trouvent de savoureuses réponses pétries de style.
« Comment ne serions-nous pas effrayés par cette rôdeuse qui met dans le même sac ce qui, à nos yeux de mortels, a de la valeur et ce qui n’en a pas ? », Ménécée à Epicure, traduction de Frédéric Schiffter.
Les angles sont tracés, les principes et les règles « du bien vivre » posées, et tout portait à croire qu’à ces doctes injonctions, reposant notamment sur la prudence, Ménécée préférerait le silence. Mais c’était mal le connaître, et mal connaître le Philosophe sans qualités, qui fréquente les pires dynamiteurs de la pensée hédoniste, et du bien être, qui prospèrent en ces temps sur l’Agora. La lettre à Epicure n’est pas un leurre, Frédéric Schiffter nous assure qu’il en a eu connaissance, par quelques avantages dont il dispose, notamment celui de bien écrire, de bien se faire entendre et comprendre et sûrement d’être bien renseigné. Plus Grec que jamais, le philosophe amateur de vagues et de surf (3), ne pouvait manquer une telle occasion de régler quelques comptes avec Epicure, mais aussi d’appuyer certaines remarques de son maître, et cela, en toute amitié. Car, il convient de réserver l’épée à ses pires ennemis. Cet échange épistolaire questionne, plus qu’il ne conclut, car on a affaire ici à deux penseurs de bonne composition. Les dieux et les croyances dont se parent les hommes est le premier exemple mis en avant dans cette lettre retrouvée : Le superstitieux dérange peut-être son entourage avec ses délires, mais il ne nuit qu’à lui même. Tout change quand une superstition est partagée par une foule –, la seule évocation de troubles d’une extrême violence qu’a connu la Syrie, cette machine de guerre redoutable, nous plonge dans une terrible actualité récente, les noms changent, les horreurs demeurent. L’art de vivre avec la mort, de s’en accommoder, de la redouter, de l’écarter tout en sachant qu’elle aura le dernier mot et la dernière sentence, habitent également cette lettre retrouvée – qui n’est rien pour nous –, le verdict est alors net et clair et n’aurait déplu ni à Schopenhauer, ni à Cioran, et encore moins à Clément Rosset que le philosophe balnéaire fréquente avec assiduité : « Je ne vois qu’une circonstance où la mort n’est pas à craindre et s’avère désirable : quand la vie laisse augurer plus de douleurs que d’agréments ». Ce voluptueux inquiet n’est autre que Frédéric Schiffter, le double contemporain de Ménécée, et cette lettre est nourrie de l’art de la flèche que nous admirons tant chez Gracian et Cioran.
(1) " Pas de pensée propre qui ne soit une appropriation, voire une expropriation ; pas de pensée nouvelle qui ne soit une reprise. C'est le style ou le ton qui fera, peut-être, l'originalité de ce que l'on écrit et qui, comme cela est souhaitable, fera l'agrément du lecteur. " Sur Le blabla et le chichi des philosophes - Perspectives critiques - PUF - 2002.
(2) " Car raisonner, avant tout, c'est douter, et notre doit porter davantage sur nos certitudes que sur les vérités. " Le Plafond de Montaigne - Milan - 2004
(3) " Nul ne surfe jamais deux fois la même vague. " Petite philosophie du surf - Milan 2005
Philippe Chauché

ttp://www.lacauselitteraire.fr/menecee-le-voluptueux-inquiet-reponse-a-epicure-frederic-schiffter-par-philippe-chauche?fbclid=IwAR0PSwHCTvE2c_mzSOJk05_oOnBTegiDm6qtTrDOTh0VLRAsifyAZhzcEx0

dimanche 22 septembre 2019

Duetto dans La Cause Littéraire








Carson McCullers - Josyane Savigneau
 
« J’ai passé trois ans en compagnie de Carson, et après avoir fini cette biographie, Carson McCullers, Un cœur de jeune fille (Stock), j’avais envie de reprendre cette phrase qu’un étudiant lui avait lancée à la fin d’une conférence : “Mrs McCullers je vous aime” ».
Josyane Savigneau a des principes et du talent, principes dans ses passions littéraires (Marguerite Yourcenar, Philip Roth, Simone de Beauvoir, Philippe Sollers, Dominique Rolin (la clandestine), Françoise Sagan : cette femme qui était pour moi le meilleur écrivain, le plus sensible en tout cas, de l’Amérique d’alors : Carson McCullers), et le talent pour saisir en deux phrases et trois remarques ce qui fait l’originalité et la force de l’écrivain du Sud : ce Sud qui l’obsède, qu’elle rejette et vers lequel elle revient toujours. Un art du roman (La passion des écrivains, Gallimard), qui effleure, parfume, envoûte, trouble le lecteur, une musique unique, le style, la composition – comme dirait son ami Philippe Sollers –, parfois un tressaillement, un tremblement magnifique, une leçon d’écriture.
 
 
 


Jean-Claude Izzo, Jean-Marc Matalon :

Une ville, comme passion commune : Marseille. Jean-Marc Matalon et Fabio Montale, l’ombre littéraire de Jean-Claude Izzo, la connaissent sur le bout des doigts, aucun quartier ne leur échappe, Le Panier, la Cannebière, le Palais du Pharo, le Vieux Port, les rues de Marseille la frondeuse, gardent la silhouette de l’ancien journaliste de La Marseillaise devenu auteur à succès de la Série Noire : « Total Khéops, Chourmo, Soléa… Trois enquêtes à tiroir dans lesquelles les mêmes personnages surgissent et s’effacent dans l’ombre de Fabio Montale pour composer la trilogie marseillaise de Jean-Claude Izzo. Soixante ans après celle de Pagnol, le journaliste devenu romancier ne parle en réalité que de sa ville à travers ces trois histoires gorgées d’amour et de mort ».
Les grands écrivains de romans policiers sont des géographes et des sismologues, leur mémoire vibre quand leurs pieds arpentent une rue, quand leur regard se pose sur le large, loin du sang, des trahisons et du désespoir. Leurs biographes doivent avoir les mêmes exigences, se livrer aux mêmes dérives, avoir du flair, et l’oreille fine, Jean-Marc Matalon en regorge.





Belmondo et moi Noblesse du barbecue, Thomas Morales (Duetto, hors collection), Un été chez Max Pécas (Pierre-Guillaume de Roux, juillet 2019, 15 €) :

« Catherine Deneuve est enfin devenue une femme et pas cette blondinette asexuée des années 70. Je me garde bien de l’avouer à Julia qui ressemble à Deneuve dans L’Africain et roule en Mini. Belmondo porte des chemises à carreaux avec les manches retroussées sur l’île de la Réunion dans ce film de Truffaut. Là aussi, il est le seul à pouvoir se permettre cet accoutrement », La Sirène du Mississippi, 1969.
« Bon ou mauvais, on ne saurait dire, fruité ou pétillant, on s’en fout, charpenté ou léger, ça reste un mystère, le rosé ne se déguste pas, ne s’explique pas, il se boit dans les rires sous les parasols », Noblesse du barbecue.
Thomas Morales a l’art de tout dynamiter sur son passage, son arme : l’humour et la dérision ; ses cibles : les tenants du charabia artistique, les mauvais joueurs, les intellectuels qui s’écoutent radoter ; et dans le désordre, ceux qui d’un mot envoient en enfer, le Tour de France et Yvette Orner : Des Hautes-Pyrénées à Nogent-sur-Marne, on la reconnaissait et l’estimait comme un témoin essentiel de notre vie. Aussi solide qu’une borne Michelin. Les films de Max Pécas : Ce documentariste des vacances fantasmées où le rigolo s’allie à la bimbo n’a aucune limite. Les comédies avec Jean-Paul Belmondo, les maîtres censeurs, les courtisans, et les petits coqs qui s’agitent de leur suffisance, le tout dans un grand éclat de rire.
Thomas Morales est le feuilletoniste de nos temps modernes, l’écrivain nostalgique d’un temps où l’on prenait le temps de ne pas trop se prendre au sérieux, le chroniqueur stylé et racé d’un monde qui sombre.
Thomas Morales est à la littérature ce que Groucho Marx est au cinématographe : agile, piquant, impertinent, élégant, séducteur et follement amusant.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/trois-auteurs-et-quelques-livres-duetto-et-pierre-guillaume-de-roux-par-philippe-chauche?fbclid=IwAR1cUKpP1P7d8dlT_z82wYWkryH3qnorGaSyAP9O56nX250qdXxf6p_ibYU





Rencontre avec l’éditeur Dominique Guiou qui dirige la Collection Duetto, des éditions Nouvelles Lectures : il s’agit de petits livres numériques où des écrivains sont invités à dire leur découverte et leur admiration pour un autre écrivain. Duetto compte aujourd’hui 50 livres. 50 livres en cinq ans.
 
Philippe Chauché, La Cause Littéraire : 50 livres en cinq ans, des petits livres numériques, courts, ramassés, et musclés ; comment est né ce projet littéraire, quelles en étaient et en sont les contraintes ?

Dominique Guiou, Duetto : La collection Duetto est née d’une idée toute simple : proposer à un écrivain d’écrire sur un auteur qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. À la façon d’un écrivain. Les textes sont de véritables petites œuvres d’écrivain, on les lit comme des nouvelles, et on découvre des histoires qu’on ne lira pas ailleurs.
Chaque Duetto est signé par un passionné de littérature qui raconte sa rencontre avec un écrivain qui l’a bousculé. Ce sont des livres-passion, des livres incarnés, écrits au fil de la plume, où l’émotion, les souvenirs personnels l’emportent largement sur l’analyse ou l’explication.
Cinquante écrivains ont à ce jour rendu hommage à l’écrivain qui a le plus compté pour eux. Chaque Duetto est unique, car chaque écrivain s’est approprié le concept pour en faire une œuvre littéraire, brève et inhabituelle. Au-delà de l’admiration, évidemment nécessaire, il y a aussi le lien établi entre l’écrivain qui écrit le Duetto et son sujet. Jean-Claude Lalumière a trouvé chez Blondin le lien de la mélancolie. Patrick Grainville raconte son amitié avec Marguerite Duras, c’est aussi le cas de Franz-Olivier Giesbert avec Julien Green. Jean Chalon nous raconte avec son immense talent de conteur (nous n’avons pas oublié ses grandes biographies à succès de Marie-Antoinette et de George Sand) toute une vie passée avec Colette, auteur qui l’accompagne depuis son adolescence.
Des auteurs aussi différents que Stendhal, Roger Vailland, San Antonio, sont ainsi évoqués par Emmanuelle de Boysson, Philippe Lacoche, Hubert Prolongeau. Sans oublier des monuments de la littérature étrangère : Haruki Murakami, Stefan Zweig, et Joyce Carol Oates, sont ainsi racontés par Minh Tran Huy, Ariane Charton, et Astrid Eliard.
J’ai ouvert la collection au cinéma, en publiant un magnifique texte de Thomas Morales sur le cinéaste Philippe de Broca. Le rock est présent aussi avec Patti Smith par Bruno Corty, et Leonard Cohen par Chantal Ringuet.
 
De Patrick Modiano à Marcel Pagnol en passant par François Mauriac, Molière, Carson McCullers, ou encore Sacha Guitry, Kawabata Yasunari, Marguerite Yourcenar, Franz Kafka, Georges Perec et Jean-Claude Izzo, c’est une bibliothèque unique qui se dessine dans votre maison d’édition. Ce ne sont pas des biographies mais de petits romans d’admiration. Vous seriez d’accord avec cette définition ?
 
Merci d’avoir trouvé cette formule qui convient parfaitement aux textes de la collection Duetto : des petits romans d’admiration. C’est tout à fait ça. D’ailleurs, certains auteurs n’ont pas hésité à romancer leur Duetto, je pense tout particulièrement au Stendhal d’Emmanuelle de Boysson, une courte fiction dont l’auteur de La Chartreuse de Parme est le héros.
Ma plus grande satisfaction, dans ce projet, a été de constater que tous les auteurs ont écrit leur texte dans une espèce d’euphorie. Une romancière m’a dit qu’écrire son Duetto avait été pour elle comme une « psychanalyse littéraire ».
Je n’ai pas hésité à publier des textes d’inconnus, quand la passion et le talent étaient au rendez-vous. Et je me réjouis de voir que ces auteurs qui n’avaient jamais publié avant leur Duetto ont signé chez de grands éditeurs.
 
Parmi les auteurs qui signent ces courts portraits, il y a Josyane Savigneau : « Dans tout ce qu’elle écrit, Carson McCullers a la grâce » ; Fabrice Lardreau : « Aussi banal que cela puisse paraître, Vladimir Nabokov m’a appris à (réellement) lire, c’est-à-dire à savourer toute la beauté, toutes les dimensions possibles contenues dans une œuvre littéraire » ; ou encore Antoine Gavory : « Si je devais résumer Sacha Guitry à un seul mot, je dirais exigence. Celle des mots, mais aussi celle des silences ». Sans oublier Jean-Marc Matalon qui « prend le pouls et mesure les fractures de Marseille » sur les traces de Jean-Claude Izzo. Feriez-vous le même constat que Paul Claudel : « Le but de la littérature est de nous apprendre à lire » ?
 
Je vais paraphraser cette belle citation de Claudel, « Le but d’un Duetto est de nous faire rencontrer un écrivain ». Chaque Duetto raconte un long compagnonnage. Depuis le lancement de la collection, le concept n’a pas évolué : le Duetto est un texte court, vif, dense, personnel, adapté au format numérique. Vite écrit, vite lu. Un texte qui donne envie de découvrir des auteurs que l’on connaît peu, ou mal, ou que l’on croit poussiéreux ou ennuyeux. On ne voit plus Simone de Beauvoir avec les mêmes yeux après la lecture du Duetto que lui a consacré Bénédicte Martin. Ces livres sont destinés à tous ceux qui pensent que les grands écrivains peuvent nous apprendre à vivre, à penser, à aimer, à être heureux, ou à tout le moins, à être moins malheureux.
 
Vous venez de la presse écrite quotidienne, vous avez été le rédacteur en chef du Figaro Littéraire, lu beaucoup de livres, écrit sur des écrivains, sur les « rentrées littéraires », je me demande si le souhait d’éditer vient de là ?
 
Quand j’ai quitté Le Figaro, il y a cinq ans, j’ai eu envie de faire autre chose que de la critique littéraire. J’ai lancé cette maison d’édition numérique avec de petits moyens. Cette maison est devenue avec le temps davantage un club de passionnés qu’une entreprise. Cela me convient parfaitement, et je crois que mes auteurs ont bien compris, eux aussi, qu’ils écrivaient pour un petit cercle d’amateurs.
 
Comment se porte votre collection aujourd’hui ? Cette aventure va-t-elle se poursuivre et avec quels nouveaux écrivains, quelles nouvelles rencontres biographiques ?
 
Je pensais que le numérique allait se développer. Cela n’a pas été vraiment le cas. L’ebook existe, mais il n’est pas encore entré dans les habitudes. La collection en souffre, bien sûr. Mais nous continuons, malgré la faible audience. L’important c’est de partager une passion. J’offre aux écrivains la possibilité de rendre hommage à un aîné. Les Duettos à paraître à la rentrée reflètent l’éclectisme de la collection : Paul Léautaud par Serge Safran, Mishima par Nicolas Gaudemet, Annie Ernaux par Patrick Froehlich, et Michel Déon par François Jonquères. Cinquante auteurs ont participé à cette belle aventure, de tous âges, de tous horizons… Leurs textes sont des invitations amusantes, mélancoliques, inattendues à découvrir cinquante écrivains.
 
Philippe Chauché
 
Les ebooks publiés par les Editions Nouvelles Lectures sont en vente dans toutes les librairies en ligne (Amazon, iBooks, Kobo, Numilog…). Il suffit de taper le mot Duetto dans le moteur de recherche et de faire son choix.
 
 
 
 

samedi 14 septembre 2019

Roland Jaccard est dans La Cause Littéraire





« S’il est vrai que John Wayne a tourné dans quatre-vingt-trois westerns, c’est bien l’homme à abattre. D’autant que, comme l’affirment certains béotiens, quand on en a vu un, on les a tous vus. Face à ce gendre d’abrutis, la Winchester 54 peut être du plus grand secours ».
 
John Wayne n’est pas mort et Roland Jaccard est toujours de ce monde. Plus vivant que jamais, d’une rare agilité, n’ayant peur de rien, n’en déplaise à ceux qui prendraient un rare plaisir à aller cracher sur sa tombe. Roland Jaccard est un cinéphile à l’ancienne, on l’imagine mal lisant chaque mois Les Cahiers du Cinéma, préférant peut-être Positif. L’ami de Cioran, le lecteur d’Amiel, l’oisif, l’exilé intérieur, l’amateur de palaces et de jeunes femmes, s’arme ici d’une plume aiguisée comme une flèche Comanche pour défendre John Wayne. L’acteur et réalisateur de Alamo et des Bérets Verts est accusé de mille maux par mille mots, et Roland Jaccard règle leur compte à quelques fâcheux peu instruits de ce que ce genre a apporté à l’histoire du cinématographe américain. Roland Jaccard n’est pas seul, il avance accompagné, c’est toujours conseillé en territoire hostile : le pétillant cinéaste Luc Moullet (1), le savoureux écrivain Luc Chomarat (2), quelques amies, Clément Rosset, s’échauffant après quelques verres de saké, et Louise Brooks :
En fait, John Wayne correspondait à la définition que Henry James a donnée de la plus grande des œuvres d’art : un être parfaitement beau.
 
 
 
« Tous ceux, pourtant, qui ont connu John Wayne, même les plus opposés à ses idées politiques, ont été forcés d’admettre qu’il n’était pas le sectaire décrit par la presse. Ils étaient au contraire surpris par sa bonne humeur, son éloquence, son talent de joueur d’échecs et sa profonde connaissance de l’art, de l’histoire et de la littérature ».
 
 
 
 




 
John Wayne est l’homme à abattre, trop à droite, réactionnaire, trop viril, trop américain finalement, trop proche de l’US Army, raciste disent-ils, les insultes fusent, et très vite s’effondrent, confrontées aux faits. John Wayne est au bout du compte trop bon comédien et Roland Jaccard plus que jamais pétillant et piquant. Dès qu’il apparaît dans un western, c’est un mythe qui se met à galoper, à tirer au Colt 45 ou la Winchester 54, à embrasser du regard un désert, des montagnes, des rivières sauvages, à croiser le regard d’indiens et de bandits pilleurs de banques et embrasser celui de Maureen O’Hara.
 
John Wayne incarne l’Amérique, les Amériques des Chevauchées fantastiques, du désert et de sa Prisonnière, l’or du cinéma d’Hollywood, façonné par son ami John Ford, le « big boss », et Roland Jaccard lui rend là un bel hommage à poings fermés, hommage au Dernier des géants.
 
« Il a soixante-dix ans. Il rédige son testament, dans lequel il demande qu’on inscrive sur sa tombe ces simples mots : « Feo, fuerte y formal », ce qui signifie : « Pas beau, mais fort et digne ».
 
 Philippe Chauché
 
(1) Brigitte et BrigitteAnatomie d’un rapportGenèse d’un repasLes Naufragés de la D17.
(2) Les dix meilleurs films de tous les temps (Matest Editeur). On lui doit également L’Espion qui venait du livre (Rivages Noir) ou encore Le Polar de l’été (La Manufacture de livres).


https://www.lacauselitteraire.fr/john-wayne-n-est-pas-mort-roland-jaccard-par-philippe-chauche

samedi 7 septembre 2019

Le Général a disparu de Georges-Marc Benamou dans La Cause Littéraire




« Il n’a pas fermé l’œil depuis dix jours ; et cela se lit sur ce masque dont les cernes semblent marquées au burin ; ces yeux rougis, enfoncés, minuscules qui accentuent le caractère éléphantesque de sa physionomie. Depuis les évènements, et son retour de Roumanie, il a passé toutes ses nuits en alerte, dans la pénombre du Salon doré, en robe de chambre où, faute d’un gouvernement capable, il tenait là, en solitaire, ses réunions d’état-major ».
 
Le Général a disparu est le roman d’un Pays et d’un Vieux militaire. Nous sommes en mai 1968, ce mois qui fait trembler le Général, un mois de barricades et de révoltes, un mois où les pavés dansent, et où le doute se glisse dans les pensées du Président. Il consulte, il écoute. Ils sont tous là, autour du Général : Louis Joxe – allure chic du grand serviteur de l’Etat – Messmer – un légionnaire pour la vie –, Fouchet – cette âme molle dans une enveloppe de rugbyman –, et lui De Gaulle. De plus en plus seul, s’isolant, et cherchant une solution pour sortir de cette crise, de cette révolution, pour en sortir enfin.
 
Alors, se dessinent des scénarios, se construisent des romans, et se nouent des intrigues. La France est ainsi faite, elle dit et écrit ce qu’elle vit, ce qui s’annonce – Saint-Simon –, ses affres et ses révoltes, ses colères et ses joies sont ses romans nationaux. Elle se projette, elle imagine. Ce roman politique est fait de cette pierre, de ce tremblement, de ces silences, qu’affectionnent les grands acteurs politiques, les héros, surtout lorsque la fatigue les gagne. De Gaulle va disparaître, se réfugier un temps à Baden-Baden, comme l’on se réfugie auprès de fidèles ou de moines silencieux. Un refuge pour choisir, un refuge auprès d’un vieux para, Massu, l’un des premiers fidèles, un grognard, qui a été de tous les combats.
 
« Il est avec eux, ce 23 novembre 1944, à 7h15 du matin. Il est avec Leclerc, dont c’est le quarante-deuxième anniversaire ; avec Massu, fourbu, qui arrive tard, et vient seulement de se frayer un chemin dans la ville. Il est avec ces clochards épiques qui ont osé ce serment fou. Il est partout, et même au sommet de la cathédrale ; tout là-haut ; sur un rebord de la pointe, près du paratonnerre, avec le soldat qui plante le drapeau tricolore, bricolé dans l’urgence ».
 
Le Général a disparu est le roman de toutes les tentations : l’abandon, le renoncement, la fuite, l’exil en Irlande – Pour Balzac, et pour moi aussi, Daniel O’Connell, c’est aussi grand que Napoléon. C’est le libérateur de l’Irlande au XIXe, et plus encore. Un héros de roman ! –, ou alors l’action militaire, une (re)prise du pouvoir. C’est en écrivain que Georges-Marc Benamou s’empare de cette histoire, qui a fait l’Histoire du Général. Cette disparition, ces hésitations, ces doutes, et finalement cette profonde détermination d’être là où il doit être, quoi qu’il arrive. Du Palais à Baden-Baden, ce roman pressé est un combat de boxe, tout va très vite, on retient son souffle, on est admiratif de la prouesse romanesque de la construction, de la composition, par les portraits de ces hommes d’action ou de pouvoir, par le regard aiguisé de l’écrivain, les esquives, les éclats, la vision romanesque d’un homme qui tremble et qui est sur le point de tomber.
 
 
Ce n’est pas un livre de plus sur le Général de Gaulle, c’est un roman du pouvoir qui chancelle et qui se redresse par la grâce stratégique de Massu, l’homme qui a su parler au Général. Le vieux soldat – l’écrivain en dresse un portrait troublant de vérité et de force, ce qui est d’autant plus admirable qu’il s’agit là du mal aimé, du para honni – qui a convaincu le vieux Général. Ce n’est jamais la question de la vraisemblance historique qui nous occupe, mais celle de la vérité du roman, et son style, musical, léger, gracieux, éblouissant, le swing de l’écrivain, comme il fut celui du boxeur Mohamed Ali.
 
« Il se dirige vers son bureau, comme le gladiateur va à l’arène. Il se répète, tel un mantra, les paroles de Toto. Il est un para ; il en a vu d’autres ; et cette fois, il ne va pas se faire avoir par le Grand. Il va se faire entendre, se battre, ne rien céder. Ce sera Lui qui sera forcé d’écouter, et Massu va y aller fort sans prendre de gants, sans tortiller. Le dernier combat de sa vie, le plus noble… ».
 
Georges-Marc Benamou n’ignore rien des enjeux, des complots, des intrigues, des coups, des complots naissants, des rancœurs, des règlements de compte, des rares fidélités, comme il n’ignore rien de l’art du roman, de sa force tellurique, qui comme toujours, éclaire l’Histoire. Le Général a disparu se lit comme il s’entend, comme il se voit, l’art du romancier est littéralement de vous faire voir les situations qu’il imagine, les dialogues qu’il compose, de nous faire entendre les voix, celle du Général, de Massu, de Toto, de Pompidou, de Mendès et les silences qui accompagnent cette disparition. Sur le ring de l’Histoire, Georges-Marc Benamou nous offre un étourdissant combat, celui de l’homme du 18 juin face à ses ombres et ses démons.
 
Philippe Chauché
 
 

jeudi 5 septembre 2019

Scrabble de Michaël Ferrier dans La Cause Littéraire


« J’eus une enfance de sable et de poussière. La vie nous avait posés là, sans crier gare, entre la savane et la steppe ».
« C’est ici que j’ai pris langue avec les bêtes et avec la terre, et ce négoce ne m’a jamais quitté ».
« La guerre s’approchait mais nous le savions pas. Elle chemine toujours ainsi, à petits pas. C’est une louve qui a perdu ses petits et qui est prête à tout pour dévorer ».
 
Scrabble est un lumineux livre de l’enfance, d’Une enfance tchadienne, tous sens en éveil. Une enfance placée sous le regard des hommes et des bêtes. Une enfance au ras de la terre pour mieux s’en inspirer, l’enfance d’un écrivain, béni des dieux africains. Michaël Ferrier offre ici des Traits et Portraits (1) de cette enfance unique et exceptionnelle entre la savane et la steppe. Ce livre est étourdissant de beauté, il grouille d’images, de sons, d’odeurs, de couleurs, de parfums d’Afrique, de mots et de gestes.
 
En écrivain à l’oreille affutée, à l’œil vif, aux gestes précis, aux mots justes, Michaël Ferrier livre ces instants de son enfance : ses découvertes, ses éblouissements, ses étourdissements, ses rires, ses sourires, ses émois, avant que le feu de la fureur des hommes ne se déploie sur N’Djamena. L’enfance est un jeu, ici le Scrabble, cette première aventure romanesque, où des lettres cachées dans un sac vont en un instant achever un mot, ou en faire naître un autre. Des mots naissent ainsi, portés par le hasard et la chance.
« Maintenant, la partie s’anime et la grille s’ouvre. Les lettres glissent sur les chevalets, les consonnes s’échangent et les voyelles permutent, les chiffres s’additionnent ».
 
« Le nez en l’air, je hume les odeurs qui m’entourent : l’odeur sèche et brûlée de la brousse, l’odeur froide et humide de la forêt. La senteur immense et limpide du matin, avec son petit goût de frais ».
 
Scrabble est aussi le livre de Saleh, le boy, l’homme à tout faire de la maisonnée, l’homme à tout dire – Pendant des années, il nous abreuvera de légendes, une différente chaque soir, à la lumière de la lampe à pétrole et dans toute la richesse des ombres sur le visage. Le livre des amis d’enfance, Abdel – doué d’une acuité visuelle phénoménale. On le surnomme l’AigleYoussouf aux-pieds-légers. C’est aussi le livre de ce paradis, cette maison que protège Saleh et ses chiens, le livre des corps et des voix féminines, Amaboua et Awa. Scrabble est le livre d’une vie qui se transmet, d’un savoir ancien, comme un conte ou une légende. Michaël Ferrier possède l’art de la composition, en quelques phrases il révèle, il fait littéralement voir ce qu’il vit, ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent. Trois touches, quatre mesures, et le souvenir vif s’anime, comme la brousse s’anime quand le soleil décline et qu’un silence romanesque s’installe. Scrabble est le livre de l’enfance heureuse, celui de famille je vous aime, une famille ouverte et vagabonde. Une famille lumineuse, au verbe réjouissant, aux regards salvateurs, avant que le feu et la douleur ne s’abattent sur le Tchad.
 
« Les femmes : c’est une riche bijouterie de jaunes, de verts, de rouges, une grande baie vitrée de phénomènes et de sons. Même un enfant s’en rend compte. Quel bonheur de s’approcher de ces parfums et de ces corps, de ces radiations ».
 
Il y aura la joie et le bonheur, une certaine insouciance heureuse, puis, après l’alerte lancée par le feu du ciel, la guerre, des soldats partout, et partout des armes. Une guerre qui ne se raconte pas, alors l’enfant qui a grandi dans la lumière partagée de son voisinage est saisi, retourné par la violence et le sang. Scrabble devient alors le livre des rafales d’armes automatiques, du sang, des animaux blessés, des cris, et du corps de Youssouf qui entre dans la nuit sous les yeux de Michaël Ferrier. L’enfance déchirée par les éclats d’acier, c’est aussi cela Scrabble, toutes les lettres s’emboitent, s’alignent, et dessinent le plus beau des mots que l’homme a inventé : l’enfance.
 
Philippe Chauché
 
(1) La Collection Traits et Portraits est dirigée par l’écrivain Colette Fellous, qui a aussi durant des années produit et présenté sur France-Culture « Carnet nomade », qui pourrait être le beau nom d’une collection littéraire.

https://www.lacauselitteraire.fr/scrabble-une-enfance-tchadienne-michael-ferrier-par-philippe-chauche

samedi 31 août 2019

L'éternel printemps de Marc Pautrel dans La Cause Littéraire



« Nous nous décrivons nos royaumes respectifs, et chacun de ces pays est un délice pour l’autre. Nous nous faisons la cour mutuellement. La conversation française est bel et bien une forme de pratique érotique ».
 
L’éternel printemps est un roman d’amour et de séduction. Un roman parfait, une vie princière, un voyage humain, l’écrivain possède, comme son éditeur, l’art rare de savoir choisir les noms qu’il donne à ses livres. Comme il possède celui de composer ses romans, et c’est bien de cela dont il s’agit, de composition, comme on le dit pour la musique et la peinture. Marc Pautrel possède cet art d’écrire avec la précision d’un artisan joaillier, chaque geste est pesé, chaque phrase millimétrée, chaque mot choyé. L’éternel printemps est un roman qui mise sur l’amour et la littérature, comme l’on mise sur la vie. L’éternel printemps est le portrait à la plume d’une femme aimée, aimée sur l’instant, pour le timbre de sa voix, cette intonation, cette tessiture, pour ses doigts fins comme des crayons-mines, la grande mèche de cheveux qui lui barre le front, avec ce mouvement réflexe adorable dont je ne me lasse pas, mais aussi pour ses pertes d’équilibre – Je guette ses secondes de folie, les éclairs durant lesquels elle quitte la route et s’envole pour quelques minutes –, et sa conversation, cet art de vivre si Français. L’éternel printemps est un roman de la conversation, de la fréquentation.
Ils se fréquentent, comme nous disions au siècle passé, et fréquentent les livres et les auteurs anciens, lui écrit, elle conserve et préserve des livres qui continuent d’éblouir leurs lecteurs : Descartes, Alexandre Dumas, Voltaire, Stendhal, Baudelaire, les Bibles, Rabelais, des incunables, des in-folio, des in-plano, tout un univers qui vit et raisonne sur les étagères de sa librairie, et par rebond dans les phrases du roman. Des livres immortels, qui n’ont pas fait leur temps : deux êtres se rencontrent, et la plus belle bibliothèque du monde s’ouvre à leurs yeux.
 
« Elle me fait penser à ces cerfs-volants que je vois l’été devant l’océan, si leur fil est tenu trop court, ils restent à quelques centimètres de hauteur, comme couchés, ils ne se dressent pas dans le ciel à cheval sur le vent, ils tournent en cage, à droite, à gauche, se plantant sans arrêt dans le sable. Le plus beau cerf-volant est celui dont on coupe le fil et qui part vers le firmament, très haut, très loin ».
 
L’éternel printemps est un roman attentionné, attentif aux mots, aux gestes et aux silences, attentif aux tressaillements de cette libraire d’exception, que le narrateur apprivoise. Attentif au motif : un visage, un regard, le mouvement d’une main, une rue, une table de restaurant, un ciel. Marc Pautrel porte autant d’attentions à sa libraire, qu’il en portait dans ses romans précédents à Blaise Pascal, Jean-Siméon Chardin, ou Ozu. L’éternel printemps est un roman bref et vif, musical, qui danse – on pense à Vivaldi et ses mandolines –, il pourrait s’intituler Le romancier de Paris, ou encore La Romance de la SeineL’éternel printemps est le roman portrait d’une femme, d’une étoile, que le narrateur ne peut totalement saisir, vérifiant ainsi que l’on ne peut jamais tout saisir de l’être aimé, l’aventure amoureuse est celle d’un saisissement chaque jour renouvelé. Marc Pautrel fidèle à ses brèves incises romanesques – il écrit, tel un cavalier galopant sur les collines et les chemins de l’art du roman, à vive allure, embrassant du regard les paysages qui s’offrent, les parfums qui volent, et les éclairs qui strient le ciel, le regard d’une femme en devenir d’amour –, nous offre là, une belle pierre bleue, un diamant aux 29 carats taillé par un orfèvre aux mains bénies, un éternel printemps romanesque.
 
« Nous longeons les Tuileries, chaque jour nous vivons naturellement au milieu de la beauté incroyable de cette ville, qu’à force d’habitude nous ne voyons plus, et que devront nous rappeler involontairement les amis italiens, japonais ou américains, lorsque la découvrant ou redécouvrant ils resteront devant nous comme tétanisés, et pris dans une euphorie continue ».
 

Philippe Chauché

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vendredi 23 août 2019

Ordesa dans La Cause Littéraire




« Le passé est la vie déjà livrée au saint office de l’obscurité. Le passé ne part jamais, il peut toujours reparaître. Il revient, revient sans cesse. Le passé est porteur de joie. Le passé est un ouragan. Il représente tout dans l’existence des gens. Le passé est aussi porteur d’amour. Vivre obsédé par le passé ne nous permet pas de profiter du présent, et pourtant profiter du présent sans que le poids du passé chargé de désolation fasse irruption dans ce présent n’est pas un plaisir mais une aliénation. Il n’y a pas d’aliénation dans le passé ».
 
Ordesa est le troublant journal radical d’un espagnol d’aujourd’hui, d’un écrivain qui porte tout le passé de l’Espagne, et offre son présent turbulent. Il ne fait pas de cadeau à son époque, à son pays, à son passé, à ses contemporains et à lui-même, mais avec la manière. Pas un mot plus haut que l’autre, pas une phrase qui ne déroge aux belles règles du style, son humeur vagabonde, mais elle reste classique. Manuel Vilas a la politesse de bien écrire, et de bien rire des situations parfois ridicules où il s’aventure. Ordesa est le roman d’une vie, celui d’un enfant du siècle né durant une dictature, qui a connu la transition démocratique, Juan Carlos et son fils Felipe VI, et qui ne cesse de se souvenir de ses parents et de l’odeur des cigarettes qu’ils fumaient, comme si la crémation n’était pas autre chose qu’une dernière cigarette fumée jusqu’au filtre.
 
Ordesa est le livre de la Nostalgie, en écho à celui de l’Intranquillité de son turbulent voisin Fernando Pessoa. Un livre que l’on aurait tort de ne pas prendre pour un roman. Quand un éditeur précise qu’il publie ce livre dans une collection baptisée « Non-Fiction », il faut s’en méfier, et finalement s’en réjouir. Ordesa a tout pour séduire l’amateur de roman, comme nous le dirions de l’amateur de vin. Le vin, cette magnifique fiction baignée de réel : la terre, l’eau, le ciel et la main inspirée du vigneron, cet écrivain dont le crayon est un sécateur. Il sait que ses ceps de vigne retrouveront leurs vitalités, lorsqu’ils seront séparés des sarments qui les « encombrent », l’écrivain fait de même avec ses phrases inutiles, il allège et rajeunit. Manuel Vilas taille son livre comme une vigne, et ses phrases en sont plus colorées, la vendange est abondante et le vin s’annonce exceptionnel. Ordesa est le roman des invisibles, des oubliés, des espagnols dont les villages ont disparu ou ont été désertés, le livre des paysans, et des pauvres, qui préféraient le silence à la révolte, le livre de la classe moyenne-basse espagnole. Comme dans tout grand livre, la mort rode dans Ordesa, la mort que le narrateur tente vainement d’apprivoiser – sans en faire un slogan criminel comme les franquistes et leur Viva la Muerte de la guerre d’Espagne –, celle de ses parents – A la mort de mes parents, ma mémoire est devenue un fantôme irritable, effrayé enragé –, et celle très symbolique de son couple, son divorce, cette faillite amoureuse qui se rembourse éternellement et qui ne cesse de faire écrire – Parfois, je confonds mon divorce avec un veuvage –, et si la mort rôde, tout comme la maladie réelle ou imaginée – Il y a de la beauté dans l’hypocondrie… –, c’est bien la vie qui l’emporte et qui rythme ce livre, qu’ouvre Gracias a la vida, la chanson de Violeta Parra. Un merci à la vie, qui est aussi : un merci à la littérature.
 
« Ils étaient beaux. Tous les deux. C’est pour ça que j’écris ce livre, parce que je les vois.
Je les ai vus à l’époque, quand ils étaient beaux, et je les vois maintenant qu’ils sont morts.
Que mes parents aient été aussi beaux est ce qui m’est arrivé de mieux dans la vie ».
 
Ordesa est le livre du père et de la mère disparus, celui de leurs habitudes, de leurs mots, leurs regards, leurs attentions, des instants partagés dans la joie, qui illuminent le livre de Manuel Vilas : « L’été, ma mère se levait tôt pour manger des fruits. C’est comme si je la voyais ». Les grands morts de Manuel Vilas sont finalement ses grands vivants, leur présence irradie le roman – persistons à le nommer ainsi –, ils ne cessent d’accompagner leur fils, et l’on se demande si c’est vraiment lui qui les invite, ou si ce sont eux qui le protègent de leur rassurante présence : « La dernière fois que je les ai vus, ils étaient morts, pas en même temps, mais séparément dans le temps, ma mère a encore vécu neuf ans après la mort de mon père ». Manuel Vilas construit son livre comme une cathédrale, pierre à pierre, colonne à colonne, vitrail à vitrail telle la Sagrada Família, sa Famille Sacrée, qui ne peut jamais s’achever, tant sa construction n’est plus du ressort des hommes. Ordesa est ainsi fait, c’est sa profonde constitution, sa matière et son style et nous ne cesserons de le visiter.
 
« Mon père s’est converti en électricité, en nuage, en oiseau, en chanson, en orange, en mandarine, en pastèque, en arbre, en autoroute, en terre, eau.
Je le vois dès que je veux le voir ».

Philippe Chauché

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