samedi 7 décembre 2013

L'Ecrivain de l'Incertitude


" Et même si parfois les phrases de Montaigne, laissent croire à une diplomatie concertée de la dissimulation, du " dire à demy ", il est plus fructueux, je crois, de chercher du côté de l'incertitude, de l'hésitation, du questionnement. La phrase qui était mienne, dont je percevais les linéaments et pressentais les suites potentielles, du seul fait de sa transition, soudain s'est sclérosée et m'a échappé. Je ne comprends plus ce que j'avais en projet, tout un avenir de pensées possibles se restreint sèchement à une formule banale ou peu compréhensible : 

Ceci m'advient aussi : que je ne trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l'inquisition de mon jugement. J'aurai eslancé quelque subtilité en escrivant. (...). Je l'ay si bien perdue que je ne sçay ce que j'ay voulu dire : et a l'estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m'advient, je me desferoy tout. Le rencontre m'en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celuy du midy : et me fera estonner de mon hésitation (I, X, 40).


L'écrit m'a en quelque façon rendu étranger à moi-même, en sorte que dans ces lignes que j'ai écrites à un autre moment et que me voici en train de lire ou relire, il y a une chance que je me surprenne " du dehors ", que je voie " comme un autre ", ce qui peut-être suffisant pour défaire l'adhérence spontanée de la croyance naturelle. Tout au contraire de la complaisance à soi qui noie les distinctions et les détails dans un flou homogène, cette relecture de soi produit un l'écart indispensable : " Je ne m'ayme pas si indiscretement et ne suis si attaché et meslé à moy que je ne puisse distinguer et considérer à quartier : comme un voisin, comme un arbre " ( III, XVIII, 942 )

Jean-Yves Pouilloux, connaît Montaigne sur le bout des doigts, des lèvres, et de l'oreille,  il tourne et retourne les phrases du gascon vivace, montre en quoi le voyageur de l'intérieur, qui n'ignore rien de ce qui se joue à l'extérieur de sa tour, nous est essentiel. Pour ce bien connaître, il faut non seulement se bien écrire, se bien relire et se bien contredire, sans oublier d'en sourire.

à suivre 

Philippe Chauché 


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