mardi 6 septembre 2016

Michel Bernard dans La Cause Littéraire




" Les yeux des amateurs s’étaient rafraîchis à ce vert où baignaient les regards. Son flot débordait le cadre et persistait sur la rétine. Les gens en parlaient encore sur le trottoir et jusque chez eux. Ils appelaient l’œuvre non par sa désignation dans le catalogue officiel, mais par ce qui, en elle, les avait émerveillés, l’accessoire et sa couleur, la robe verte ».

Deux remords de Claude Monet est un roman de l’amitié, Frédéric Bazille, Renoir, Clémenceau. Un roman de l’amour, Camille – son intuition du monde, Monet, sur bien des points, la devait à Camille –, un roman des fleurs et des arbres, des saisons et de la couleur, de la forme, du mouvement, de la joie de peintre sur le motif, Camille et les fleurs. Au cœur de ce roman léger et vif, les deux guerres, celle qui verra mourir l’ami, le peintre Bazille sous les feux des Prussiens, et celle qui était revenue battre de son sanglant ressac le sud de la Picardie, lécher les bords de l’Oise à Compiègne et les forêts du Valois au-dessus de la vallée de l’Automne.
Entre ces deux guerres, il y aura eu des toiles, tant et tant de toiles, l’Angleterre, et une certitude – la même que celle de Picasso – nous faisons de grandes et belles toiles, notre art unique saute aux yeux, le temps joue pour nous, et il jouera pour Monet comme pour Picasso. Entre temps, les huissiers joueront les fâcheux dans la vie du peintre, avant que le temps ne lui donne raison contre ses créanciers. Il y aura la douleur, la mort qui s’invitera, ne cessera de roder et de frapper, puis un autre soleil, d’autres couleurs, d’autres volumes, d’autres formes sur la toile. La peinture sauve, les couleurs sauvent, les nymphéas aussi, et la passion délivre du mal et de la folie, même lorsque la vieillesse fait trembler la main et douter de la précision de son regard.
 
« Quand, dans la lumière du matin, son regard avait trouvé le paysage qui lui plaisait, la rivière bleue aux vibrants reflets blancs, les arbres émeraude aux ombres violettes, l’ocre de la maison du garde-barrière, il s’asseyait, mâchait un brin d’herbe en imaginant ce qui, aux limites de la toile, serait le bord des choses, puis commençait à peindre ».
 
Deux remords de Claude Monet est un roman français, un roman de l’aventure de la peinture française – à chaque siècle la sienne –, un roman de la guerre, des guerres qui ont ravagé les corps et les âmes, la Commune et la Grande Guerre. Roman d’une révolution qui a frappé l’Académie, et les assis du Salon de Paris, son nom : l’Impressionnisme. Révolution multiple, à chaque peintre la sienne, pourrions-nous préciser. Ils sont là, plus vivants que jamais : Monet, le mystérieux Cézanne, Renoir, Pissarro, l’ami Sisley, Bazille. Ils se croisent sous l’œil attentif du maître des Femmes au jardin. Le peintre ne cesse de penser à Bazille, ce camarade à l’œil clair et à la main sûre, un artiste. En exil, Monet a échappé à la guerre, puis il a retrouvé Paris et ses jardins d’hiver, ses saisons, ce printemps dont il se réjouit. Les jardins, autre passion du peintre, il va les penser comme un tableau, par touches et couleurs, aplats et volumes, pour donner à chaque fois une grande et belle place à la lumière, comme dans ses tableaux. La lumière vient des modèles, des courbes, des tissus, et du regard du peintre naturellement, que l’on pense à cet autoportrait de 1917. Ce que rend brillamment ce roman.
 
« Le tableau était admirable, un chef-d’œuvre de l’art français, les robes, les roses, la grâce des jeunes femmes, expression parfaite d’une relation au monde lentement élaborée, merveilleusement épanouie ».
 
Deux remords de Claude Monet est enfin l’histoire de ce tableau qui est aujourd’hui au Musée d’Orsay,Femmes au jardin, 1866, Camille inonde la toile de sa lumière douce et profonde. L’histoire aussi de deux autres toiles, Camille sur son lit de mort, mais aussi Camille, ou La Femme à la robe verte, et enfin Le Déjeuner sur l’herbe. Ces toiles immortelles habitent le roman, elles le traversent et donnent au style de Michel Bernard cet apaisement, cette clarté lumineuse du style, cette manière qui fait trembler la matière romanesque, comme une fleur de nénuphar sous un vent léger. Monet vivant, d’évidence ! L’auteur s’est avec élégance admirative glissé dans sa vie, entre les couleurs, les fleurs, les exils, les saisons, les amours et les drames, et c’est une belle, très belle réussite.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/deux-remords-de-claude-monet-michel-bernard

dimanche 4 septembre 2016

Nicolas Idier dans La Cause Littéraire


« Le calme est revenu. Tu ne sais pas où tu te trouves. Derrière ton grand front dégagé qui déjà a pris la couleur de marbre, de petites rivières de sang débordent de leurs lits habituels. Le vacarme des sirènes de police est remplacé par un vent, un vent très frais qui te soulage enfin de cette température de fournaise. Des vers de Haizi montent depuis le sol, comme la mauvaise herbe qui perce le bitume.
Le vent, si beau / Vent léger, si léger et si beau / Mère nourricière du monde naturel, si belle / L’eau, si belle / L’eau… / Seul au monde, et toi / Comme il est bon de parler ».
 
La Chine nouvelle, celle du marché de l’art, du rock and roll, des éclats et des clameurs, celle de la présence de Mao et de la Révolution Culturelle, celle de la poésie vivante et vivifiante, attendait son roman, le voici. Nouvelle jeunesse est le roman de cette ardente jeunesse chinoise, de nouveaux rêves de lettres et de notes. Le roman de deux phares qui vont se télescoper de front, deux enfances qui vont fatalement se retrouver, dans la tôle froissée et le sang répandu. Feng Lei, le poète, l’albatros accordé aux dissonances électriques des guitares saturées, et Zhang Xiaopo, chauffeur de taxi clandestin et sosie du Grand Timonier qui se rêvait comédien, et qui l’a vaguement été. Deux étoiles se croisent et se percutent.
Le roman peut alors s’élever comme une âme – Lorsque le sage se dépouille de son cadavre, il peut monter au ciel –, bercé encore et toujours par les aventures qui n’ont cessé de porter Feng Lei, de Londres à Pékin, de son plus jeune âge, sous l’œil du père de la Grande Marche, au sourire de Rick. Le grand-père anobli aux yeux de nacre, le rocker infatigable,  dont l’ombre virevolte bien après sa disparition dans les rêves et les poèmes de Feng Lei.
 
« C’est avec Nora que Feng Lei avait découvert l’amour, mais c’est avec la poésie qu’il avait appris à en parler. Il faut écouter beaucoup de rock et lire les sonnets de Shakespeare : telle était la règle de l’éducation selon Rick Springer. Ensuite pour le reste, laisser faire. Le maximum de liberté ».
 
La Chine est cette nouvelle jeunesse dans le roman de Nicolas Idier, et cette jeunesse électrique se livre dans un foisonnant roman familial, à hauteur de la poésie chinoise traditionnelle. Les poètes de la dynastie des Tang s’invitent, effusion de phrases qui croisent celles de Feng Lei, alcools forts, dérives nocturnes à deux pas de la place Tiananmen. Tout va très vite dans ce roman électrique, comme une course folle à travers la capitale, fureur de vivre et d’écrire. Nouvelle jeunesse est un roman qui tourne et retourne dans sa bouche l’histoire moderne de la Chine, de ses éclats poétiques anciens, des arrestations, des camps de rééducation, des purges, des effusions sanglantes de la Place Tiananmen, du sourire de Mao dans les répliques colorées de Warhol, des drapeaux rouges, des cris et des chants, des ordres et des désordres. C’est aussi un roman qui brille de mille perles de joie partagées, de poèmes de Haizi, qui se nourrit de la liberté libre inventée et mise en pratique par un poète français insaisissable et indomptable. La permanence de la poésie rougeoie dans les pages du roman de Nicolas Idier, comme elle éclairait celles de La musique des pierres.
 
« Depuis deux millénaires, la Chine tente régulièrement de brûler ces livres, mais ils ont résisté. Cette langue écrite, formée par des siècles de pratique poétique, tancée du même pinceau que les grands paysages peints, est pour lui le meilleur moyen de reprendre pied dans la terre de son père ».
 
Nouvelle jeunesse est aussi le roman de la poésie de l’âge d’or de la société féodale chinoise, et de celle plus rugueuse des poètes rockers New-Yorkais. Le nouvel âge s’invente tous les jours, semblent dire ces jeunes gens modernes qui ont l’œil braqué sur l’histoire tumultueuse de leur nation, de leur Empire du Milieu, céleste terre de poètes, de peintres, de dictateurs et de révolutionnaires, ils inventent leur Beat Generation. Nicolas Idier, narrateur né, signe la lumineuse épopée des enfants de Tiananmen et du rock and roll, la révolution s’est éloignée, les révoltes sont cotées en bourse, l’art s’achète et se vend avant de voir le jour, seule la mort qui rode ne se plie pas à la mode, et elle ne sonne jamais deux fois.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/nouvelle-jeunesse-nicolas-idier


samedi 27 août 2016

Nicolas Idier dans La Cause Littéraire


« Le calme est revenu. Tu ne sais pas où tu te trouves. Derrière ton grand front dégagé qui déjà a pris la couleur de marbre, de petites rivières de sang débordent de leurs lits habituels. Le vacarme des sirènes de police est remplacé par un vent, un vent très frais qui te soulage enfin de cette température de fournaise. Des vers de Haizi montent depuis le sol, comme la mauvaise herbe qui perce le bitume.
Le vent, si beau / Vent léger, si léger et si beau / Mère nourricière du monde naturel, si belle / L’eau, si belle / L’eau… / Seul au monde, et toi / Comme il est bon de parler ».
 
 
 
La Chine nouvelle, celle du marché de l’art, du rock and roll, des éclats et des clameurs, celle de la présence de Mao et de la Révolution Culturelle, celle de la poésie vivante et vivifiante, attendait son roman, le voici. Nouvelle jeunesse est le roman de cette ardente jeunesse chinoise, de nouveaux rêves de lettres et de notes. Le roman de deux phares qui vont se télescoper de front, deux enfances qui vont fatalement se retrouver, dans la tôle froissée et le sang répandu. Feng Lei, le poète, l’albatros accordé aux dissonances électriques des guitares saturées, et Zhang Xiaopo, chauffeur de taxi clandestin et sosie du Grand Timonier qui se rêvait comédien, et qui l’a vaguement été. Deux étoiles se croisent et se percutent.
 
Le roman peut alors s’élever comme une âme – Lorsque le sage se dépouille de son cadavre, il peut monter au ciel –, bercé encore et toujours par les aventures qui n’ont cessé de porter Feng Lei, de Londres à Pékin, de son plus jeune âge, sous l’œil du père de la Grande Marche, au sourire de Rick. Le grand-père anobli aux yeux de nacre, le rocker infatigable,  dont l’ombre virevolte bien après sa disparition dans les rêves et les poèmes de Feng Lei.
 
« C’est avec Nora que Feng Lei avait découvert l’amour, mais c’est avec la poésie qu’il avait appris à en parler. Il faut écouter beaucoup de rock et lire les sonnets de Shakespeare : telle était la règle de l’éducation selon Rick Springer. Ensuite pour le reste, laisser faire. Le maximum de liberté ».
 
La Chine est cette nouvelle jeunesse dans le roman de Nicolas Idier, et cette jeunesse électrique se livre dans un foisonnant roman familial, à hauteur de la poésie chinoise traditionnelle. Les poètes de la dynastie des Tang s’invitent, effusion de phrases qui croisent celles de Feng Lei, alcools forts, dérives nocturnes à deux pas de la place Tiananmen. Tout va très vite dans ce roman électrique, comme une course folle à travers la capitale, fureur de vivre et d’écrire. Nouvelle jeunesse est un roman qui tourne et retourne dans sa bouche l’histoire moderne de la Chine, de ses éclats poétiques anciens, des arrestations, des camps de rééducation, des purges, des effusions sanglantes de la Place Tiananmen, du sourire de Mao dans les répliques colorées de Warhol, des drapeaux rouges, des cris et des chants, des ordres et des désordres. C’est aussi un roman qui brille de mille perles de joie partagées, de poèmes de Haizi, qui se nourrit de la liberté libre inventée et mise en pratique par un poète français insaisissable et indomptable. La permanence de la poésie rougeoie dans les pages du roman de Nicolas Idier, comme elle éclairait celles de La musique des pierres.
 
« Depuis deux millénaires, la Chine tente régulièrement de brûler ces livres, mais ils ont résisté. Cette langue écrite, formée par des siècles de pratique poétique, tancée du même pinceau que les grands paysages peints, est pour lui le meilleur moyen de reprendre pied dans la terre de son père ».
 
Nouvelle jeunesse est aussi le roman de la poésie de l’âge d’or de la société féodale chinoise, et de celle plus rugueuse des poètes rockers New-Yorkais. Le nouvel âge s’invente tous les jours, semblent dire ces jeunes gens modernes qui ont l’œil braqué sur l’histoire tumultueuse de leur nation, de leur Empire du Milieu, céleste terre de poètes, de peintres, de dictateurs et de révolutionnaires, ils inventent leur Beat Generation. Nicolas Idier, narrateur né, signe la lumineuse épopée des enfants de Tiananmen et du rock and roll, la révolution s’est éloignée, les révoltes sont cotées en bourse, l’art s’achète et se vend avant de voir le jour, seule la mort qui rode ne se plie pas à la mode, et elle ne sonne jamais deux fois.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/nouvelle-jeunesse-nicolas-idier

samedi 20 août 2016

Jean-Louis Comolli dans La Cause Littéraire





« On peut imaginer que les décapitations filmées à Mossoul ont pu être vues moins de deux heures plus tard à Londres ou à Pékin. Par cette seule synchronisation, Daech apparaît comme maître du temps, régleur de calendrier. C’est l’une des raisons qui font que ces clips, brefs, ne soient pas montés, ou alors si peu : deux ou trois plans mis bout à bout. Retour de l’immémorial fantasme de l’image immédiate, image divine, apparition ».
 
Daech, le cinéma et la mort, condense dans son titre ce qui est en jeu dans la propagande maléfique filmée par les terroristes. Il s’agit de mettre la mort réelle en scène, de la rendre visible dans le monde entier et sur l’instant. Jean-Louis Comolli en cinéaste-penseur aiguisé, et en penseur-cinéaste affuté, met avec justesse ce projet funeste en lumière. Le support numérique qui a déjà enterré la pellicule cinématographique en finit là avec la mort jouée et toujours recommencée – le merveilleux clap, son silence et moteur, ça tourne –, qui n’a cessé d’habiter le cinématographe depuis les premiers films des frères Lumière. Les cinéastes artistes ont toujours pris leur distance avec la mort – Ford, Hitchcock, Bergman, Fuller (The Big Red One filme l’horreur des camps sans la montrer), Tourneur –, jeu de cache-cache scénarisé et cadré, mis en scène, il faut savoir la cacher, jouer sur ses fugaces apparitions et ses disparitions, dans tous les cas, préférer l’imaginaire à sa représentation.
C’est un territoire dangereux, semblent-ils dire, qu’il convient d’aborder avec la raison, les armes du montage et de la mise en scène, ne jamais penser, comme le disait un cinéaste Suisse, un temps maoïste, qu’il s’agit d’une image juste, mais de juste une image. Mais les terroristes vidéastes de Daech croient dur comme fer à la vérité de leurs images de la mort en action et en acte. Ils sont persuadés qu’elle va l’emporter et que le déluge de sang qu’ils fixent va à jamais contaminer les spectateurs. Ils filment pour que cela se voie, s’écoute, se sache et qu’on se le dise. Contrairement aux nazis qui cachaient la mort organisée des camps de destruction massive des Juifs d’Europe, les islamistes acharnés n’ont rien à cacher, ils montrent l’horreur en acte, pour qu’elle soit regardée, comme jamais ne l’a été un film de cinéma.
 
« Des morts réelles ont été filmées, et de plus en plus, avant l’entrée en scène de Daech. Il y a les actualités de guerre, il y a surtout de nos jours la diffusion des petites machines à faire des images, mini-caméras ou téléphones portables, par quoi chaque inondation, chaque séisme, chaque éruption volcanique, trouve sur son chemin, charriant ou étalant les corps morts de ceux qui ont été pris au piège, des cinéastes amateurs pour les filmer… ».
 
Les clips glaçants de Daech ne viennent pas de nulle part pour Jean-Louis Comolli, ils ne viennent pas hasardeusement aujourd’hui envahir les réseaux numériques. Ils s’inscrivent dans un temps où le contenu domine et exclut la forme – Les clips de Dach en sont l’exemple parfait : tout est filmé de la même façon, la répétition règne sur le fond et la forme comme elle règne dans la plupart des mises à mort. Les vidéastes de l’horreur, comme d’autres publicitaires, et même certains cinéastes, ne visent qu’une chose, mettre le public, le et les spectateurs au centre de leur propagande, un spectateur devenu aveugle et sans voix face à ces images monstrueuses.
Daech dispose pour ce faire d’un studio – Al-Hayat –, d’une machine à produire des images, qui se ressemblent dans leur mise en scène, où bourreaux et victimes s’adressent à l’œil numérique et donc à celui du spectateur. N’oublions jamais, et Jean-Louis Comolli a raison de le rappeler, que certains terroristes ont filmé leurs crimes avec de petites caméras embarquées – Mohamed Merah et Amedy Coulibaly, caméra sanglée sur la poitrine – tout en sachant que leur mort annoncée, qu’ils se fassent exploser ou qu’ils soient abattus par les forces de l’ordre, entraînera de facto la disparition de ces traces sanglantes, mais peu importe, il faut filmer. Notre siècle est celui où la mort doit être montrée, en permanence, et en boucle.
 
« Les productions d’Al-Hayat Media Center attentent à la dignité intime du cinéma en tant qu’art, dont la responsabilité est de sauver la dignité de ceux qu’il filme, quels qu’ils soient, misérables ou puissants – tout le contraire de ce qui est fait par Daech, soucieux d’abord qu’on méprise ses victimes avant de les tuer ».
 
Jean-Louis Comolli livre ici un essai essentiel, il fera date, car ne pas vouloir voir et comprendre ce qui se joue dans la dictature des images de Daech, c’est quelque part donner crédit à ce terrorisme islamiste de la domination. Leurs images, de même que les modes opératoires des terroristes se veulent et sont spectaculaires, le spectateur ne peut que fermer les yeux, mais le cancer a fait son chemin. Il sait qu’elles existent, et qu’ici ou là, certains regardent sans qu’ils se rendent compte que c’est leur agonie future qui défile sur l’écran de leur ordinateur.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/daech-le-cinema-et-la-mort-jean-louis-comolli

mercredi 3 août 2016

L'été de tous les romans - Episode Trois

 


" L'art n'est pas la cessation de la douleur mais sa force est plus intense que celle de la réalité. Quand l'art cherche à plaire, il perd son génie. "



" Le jour où ma silhouette ne donnera plus aucune ombre mon âme s'envolera. "


" Y a plus personne qui dit pépé, et c'est pépé qu'elle a choisi. Elle l'a trouvé où ce mot, Joy ? C'est un mot qui n'existe plus, un mot d'avant le périphérique et la ferme de mille vaches. Un mot qui vient des villages qui crèvent, villages dans lesquels Joy n'a jamais vécu. "

" Bienheureuses les pierres que je ramasse sur mon chemin, sur le chemin du bord de l'eau bienheureuses les pierres ramassées par ma main, n'ont pas raté l'occasion d'un transport inespéré, du faible roulis de l'eau au fond de mes poches sucrées, n'échangeraient pas une journée de leur vie sans cœur à enfin tressauter contre leur (prétendue) éternité. "

Philippe Chauché

(bientôt ici et dans La Cause Littéraire)





L'été de tous les romans - Episode Deux


" De face, je prends l'aube en pleine face, ça frappe frontal le choc de front. J'encaisse le direct, démonté, tripes fracassées dans l'accroc.
Je suis seul et sonné, ballant. "


" L'été avançait, Monet travaillait, Jean était aussi beau que sa mère. "

" La valeur d'une peinture ne peut être reconnue que 10, 30, 40, 50 ans après son exécution. Il faut que la poussière recouvre les toiles pour qu'on puisse juger de leur qualité. Il faut qu'il y ait une distance. "

Philippe Chauché




mardi 2 août 2016

L'été de tous les romans - Episode Un




" Sans sentiment du lieu, pour moi, pas d'images possibles. "
Didier Ben Loulou - Chroniques de Jérusalem et d'ailleurs - Arnaud Bizalion Editeur


 
" Vers la vierge et son rocher, flanqué d'un double imaginaire en Voyageur devant la mer de nuages inspiré de Friedrich, tant le premier virage passé, le ciel a viré, lui aussi, presque noir, menaçant, les embruns nimbent les récifs, bientôt la Vierge elle-même, les vagues sans raison s'en prennent au trottoir. "
 

" Elle ne sortait jamais sans un recueil de Rimbaud fourré dans son sac, Rimbaud qu'elle s'était donné pour mission de traduire en chinois classique : " De  même qu'il faut avoir fait du latin pour comprendre la grandeur de Rimbaud et son impertinence, je veux frotter ma traduction à la tradition de la poésie chinoise classique. "




" Hollan : tous ceux qui connaissent ses œuvres savent avec quelle constance il prend place chaque matin dans la garrigue de ses étés devant un arbre qui va être jour après jour l'objet de son attention. "
 
 
Philippe Chauché
(bientôt ici et dans La Cause Littéraire)


L'été de tous les romans - Episode Un




" Sans sentiment du lieu, pour moi, pas d'images possibles. "
Didier Ben Loulou - Chroniques de Jérusalem et d'ailleurs - Arnaud Bizalion Editeur


 
" Vers la vierge et son rocher, flanqué d'un double imaginaire en Voyageur devant la mer de nuages inspirés de Friedrich, tant le premier virage passé, le ciel a viré, lui aussi, presque noir, menaçant, les embruns nimbent les récifs, bientôt la Vierge elle-même, les vagues sans raison s'en prennent au trottoir. "
 

" Elle ne sortait jamais sans un recueil de Rimbaud fourré dans son sac, Rimbaud qu'elle s'était donné pour mission de traduire en chinois classique : " De  même qu'il faut avoir fait du latin pour comprendre la grandeur de Rimbaud et son impertinence, je veux frotter ma traduction à la tradition de la poésie chinoise classique. "




" Hollan : tous ceux qui connaissent ses œuvres savent avec quelle constance il prend place chaque matin dans la garrigue de ses étés devant un arbre qui va être jour après jour l'objet de son attention. "
 
 
Philippe Chauché
(bientôt ici et dans La Cause Littéraire)


samedi 2 juillet 2016

Guillaume Basquin, éditeur, écrivain dans La Cause Littéraire

 
 
 
 
 



 
Une revue, une maison d’édition, un éditeur et un auteur, Guillaume Basquin est un nom avec lequel il faut désormais compter. Point de crainte, il affiche haut et fort ses passions littéraires et artistiques sous la protection de Lautréamont, Jacques Vaché, Jacques Henric, Thomas Bernhard, Philippe Sollers – l’ombre rassurante de Tel Quel et de L’Infini plane sur la nouvelle revue – Jean-Luc Godard, Debord, et Ornette Coleman. Il a du souffle, sa revue et ses derniers opus le prouvent, nous nous en sommes saisis, et l’auteur s’est plié avec une grande attention au jeu de cette correspondance littéraire et électronique.
 
« La peinture s’avère être la grande obsession de Jacques Henric, aucun doute là-dessus : il suffit de lire Faire la vie – Quand Poussin écrit : la peinture c’est de la pensée qu’on peut voir, eh bien, la gageure c’est de donner à voir cette pensée en l’écrivant – et de voir qu’il a obtenu de pouvoir reproduire des images peintes pour deux de ses livres dans la collection Fiction et Cie au Seuil :L’Origine du monde de Courbet pour Adorations perpétuelles, et une gravure de Picasso pour L’Habitation des femmes. C’est très rare » (Jacques Henric entre image et texte).
 
« … il n’y a pas d’autres grâces que celle d’être né ni même si ce chemin ne mène nulle part voire dans un sépulcre en sucre de terre me fut importune je pris mon essor vers les cieux j’y vis le soleil et la lune et maintenant j’y vois les dieux dans l’éclaircie… » ((L)ivre de papier).
 
La Cause Littéraire : En ouverture du premier opus de votre revue Les Cahiers de Tinbad, vous écrivez : « Nous avons pris acte de l’état des revues littéraires en France aujourd’hui : un mélange pas détonnant du tout d’idéologie, de politique et de dossiers en béton armé autour des grands auteurs du passé, morts en général : AUX GRANDS MORTS, LES REVUES RECONNAISSANTES… » Un constat qu’auraient volontiers tiré Lautréamont et Rimbaud ?
Guillaume Basquin : Je crois que oui, dans la mesure où Rimbaud a été totalement ignoré par le « milieu », de son vivant (on sait où ça l’a mené), et où Victor Hugo, le Sollers de l’époque (rires), n’a pas du tout réagi à la lettre pleine de provocation envoyée par Isidore Ducasse pour lui vanter les « meilleurs passages » de ses Chants de Maldoror. Le 19e siècle a eu beaucoup de mal à considérer/regarder sa jeunesse…
 
La Cause Littéraire : Dans ce même éditorial vous affirmez : « La forme avant tout ! » C’est-à-dire ?
Guillaume Basquin : Pour moi, l’idéologie a été le tombeau de tous les courants artistiques, et même de toutes les avant-gardes. Regardez l’exemple de l’Union Soviétique : cela a commencé dans la splendeur des révolutions formelles de « l’homme nouveau », le « soviet » (Dziga Vertov, Maïakovski, Malevitch) ; et puis ça s’est écroulé quand Staline a imposé un recadrage idéologique : abolition de la forme considérée comme « bourgeoise » et imposition des canons du réalisme socialiste. Je pense donc que les vraies révolutions artistiques passent par la forme, quasi exclusivement, à l’exception de « l’homme nouveau » soviétique – et cela s’appelle Manet, Cézanne, Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont, qui étaient tout sauf des progressistes !… Le comble de l’idéologie « progressiste » en art, c’est quand même une journaliste comme Florence Aubenas qui se fait passer pour une (fausse) ouvrière pendant un certain temps afin d’écrire sur les « affreuses » conditions du travail à la chaîne dans les usines… Quelle hypocrisie sociale ! Quelle fausseté dans la position morale ! On est loin de Chaplin dans Les temps modernes… « La morale est affaire de travelling » : je crois beaucoup à ce célèbre aphorisme de Godard. Ceci étant dit, j’ai ajouté dans cet éditorial du numéro 1 que la forme dev(r)ait penser (en me basant sur de célèbres cartons, dialectiques en diable, des Histoire(s) du cinéma de Godard : UNE FORME QUI PENSE / UNE PENSÉE QUI FORME) ; car une forme purement gratuite ne serait que décoration et vanité…
 
La Cause Littéraire : Vous défendez aussi cette aventure sur papier, contre ces « revues en ligne que personne ne lit », il y a vraiment une rupture pour vous ? Du même ordre que celle que vous soulignez dans Fondu au noir, la disparition de la pellicule et l’avènement de la « reproduction numérique » ? La pellicule perdue, le papier résiste ? Une nouvelle « révolution » s’annonce, ou bien une « restauration » ??
Guillaume Basquin : J’ai été jusque très tard très réticent à l’utilisation des « nouvelles technologies » ; et j’avais remarqué en parallèle que tous les penseurs les plus radicaux – mes préférés à vrai dire – de ma jeunesse avaient été eux-mêmes très rétifs face à la bombe informatique : Guy Debord, Godard, Paul Virilio, Sollers… Puis j’ai bien dû m’y faire pour les courriels et la communication autour de mes différentes activités littéraires. Ceci dit, voici mon sentiment profond : le capitalisme s’est glissé comme un poisson dans l’eau dans la fluidité du numérique ; c’est le « système » qui y a trouvé le plus d’intérêts : centralisation des décisions, diminution des coûts en tous genres, accélération des flux, monétaires et autres, etc. Des éditions comme L’Échappée ont très bien montré cela (voir par exemple le livre de Cédric Biagini, L’emprise numérique, ou encore le livre collectif – auquel j’ai d’ailleurs participé – L’assassinat des livres (par ceux qui œuvrent à la dématérialisation du monde)). Par ailleurs, les gens lisent très mal sur écran, moi le premier : on a plutôt tendance à photographier le texte (qui est d’ailleurs l’image d’un texte, non ?). Je ne pense pas que le retour au papier soit une « révolution », mais plutôt une résistance : résistance à la dématérialisation globale du monde, bien comprise des intérêts du capitalisme (d’ailleurs, les communicants du monde de l’industrie ne parlent plus que de « cela » – il suffit de regarder ce qui se publie sur un réseau comme LinkedIn pour s’en convaincre). Et puis, c’est surtout une question de sensualité : quand je tiens Les Cahiers de Tinbad ou L’Infini entre les mains, j’ai une grande joie de toucher ; tandis qu’un fichier numérique ePub de telles revues ne serait pas très différent de la version en ligne de l’Obs… C’est-à-dire quelque chose de totalement informe. En revanche, et je l’ai remarqué de façon empirique et certaine, pour ce qui est de l’espace critique de la littérature, je crois de plus en plus à Internet et aux revues en ligne : les anciens journaux de référence consacrant de moins en moins de place à la littérature, le niveau de leurs écrits s’est effondré ; pour trouver des textes libres et écrits sur les livres, il faut aller chercher du côté de En attendant Nadeaulelitteraire.com, Recours au poème ou… La Cause littéraire ! Je n’ai rien contre cela, au contraire ! J’ai même écrit dans En attendant Nadeau et sur Mediapart, où je n’étais pas contraint par des problèmes de maquette ou de « nombre de signes ». Et à l’avenir, je pense que ce phénomène va s’accentuer…
 

 
 
La Cause Littéraire : Votre « actualité » littéraire et personnelle s’articule autour de deux ouvrages, un essai sur Jacques Henric et un roman « en souffle continu », (L)ivre de papierJacques Henric entre image et texte est le premier essai consacré à cet écrivain – un temps complice de Tel Quel – essayiste et critique, au fait de l’art d’aujourd’hui par sa collaboration à Artpress, au fait également du « scandale » Catherine Millet. Grand amateur d’Histoire de l’art ; vous vouliez montrer son rôle dans la pensée « de l’art » aujourd’hui, comme vous l’avez fait pour Jean-Jacques Schuhl : deux écrivains « hors norme(s) » ? Mais deux écrivains un rien oubliés, ou mal vus, si ce n’est mal lus ? Vous insistez dans votre « Henric », sur « les liaisons dangereuses » entre le texte et l’image, où tout semble être un jeu, de séduction ? Le texte, écrivez-vous, est la Loi, il « tue », tandis que l’image « sauve » ? Lisant Le roman et le sacré, vous notez que ce livre nous apprend à nous protéger des images qui médusent les hommes à travers les siècles ? Enfin vous définissez Jacques Henric comme un auteur qui écrit comme l’on peint ?
Guillaume Basquin : Effectivement Henric et Schuhl, s’ils apparaissent bien comme « hors normes », ont été finalement peu lus – et peu commentés (je l’ai appris à mes dépens, puisque ces deux manuscrits ont essuyé des dizaines de refus éditoriaux…) Autant je savais qu’il n’y avait pas de textes longs et fouillés sur leurs œuvres (et c’est pour cette raison même que je les ai faits – il y a une volonté indéniable chez moi d’être le « premier » – un défricheur), autant j’ai été surpris de découvrir que le « milieu » éditorial n’était pas du tout convaincu de leur importance (la plupart les avait très peu lus ou compris…) D’un côté, j’ai découvert que Schuhl était considéré comme un « mondain », de l’autre que Henric n’était pas aimé !? Cela m’a beaucoup surpris !
L’écriture est une subjectivité, en cela elle est un « crime » ; on pourrait même facilement dire qu’elle est « fasciste » : elle tue « l’autre ». Le tuant, elle peut pourtant rester grande, comme chez Sade, Pound, Céline ou Nabe… Tandis qu’une image qui voudrait tuer « l’autre » ne peut être qu’abjecte, comme chez Virginie Despentes dans Baise-moi (l’autre y étant le « sexe masculin »), ou chez Michael Haneke dans La Pianiste (l’autre y étant figuré par l’Autrichien de Vienne haï et très mal doublé en français, exprès)… Il n’y a rien à faire : une image, pour être belle et juste, doit aller vers l’autre – en un mot, l’aimer. Sans amour, pas d’image possible.
Mais l’image ne suffit pas, elle n’est pas assez dialectique en soi : elle fascine les hommes, qui s’y perdent – s’y affaissent. Il y faut soit le texte ajouté (de l’écrivain matérialiste, comme Henric), soit le montage dialectique (du cinéaste Godard, exemplairement), pour la relancer plus loin – au-delà de la simple fascination passive et médusante exemplairement illustrée par les vidéos porno. L’écriture – de Sade, de Paradis, du (L)ivre de papier – permet d’échapper à la fixation de l’image, à sa cristallisation. Quoi de plus éloigné d’une vidéo YouPorn que L’Histoire de Juliette ?
Que Henric écrive « comme on peint », la lecture de Carrousels, ou de La Peinture et le Mal, ou du chapitre 5 de mon essai sur lui (« Écrire comme on peint »), convaincra n’importe quel lecteur ! Une seule citation pour La Cause Littéraire : « C’est tout l’espace local fait de très petits voisinages qui constituera la carré ! » (in Chasses).
 
 
 
La Cause Littéraire(L)ivre de papier est d’une autre trame, et même pourrions-nous ajouter, d’une autre trempe. Nous évoquions précédemment un livre « en souffle continu » comme dans le jazz, la circulation de l’air alimente le souffle sans avoir besoin, en tout cas pour un temps donné, de le reprendre, du nez à la bouche et de la bouche au bec ou à la anche. D’où vient ce souffle, si souffle vous retenez ? Roman total, roman absolu, roman politique, exercice d’équilibriste, roman d’écrivains admirés dont les noms font bloc, roman résistant, musical et dansant ? Le style et (est) la forme avant tout ? La respiration devient celle du lecteur avec la disparition de la ponctuation ?
Guillaume Basquin : Tout d’abord, votre référence au jazz me touche et me satisfait beaucoup ; j’ai écouté pas mal de free jazz, et en particulier Ornette Coleman (qui, soit dit entre parenthèses, a donné la seule marque de ponctuation de tout le (L)ivre, le point d’exclamation du titre de l’un de ses disques,Ornette !, que j’ai repris tel quel…) ; de plus, ce livre, comme le free jazz, est totalement improvisé dans la mesure où je ne savais pas du tout dans quelle direction j’allais aller au fur et à mesure de son écriture : cela ne devait dépendre que de mes rencontres – avec une lecture, un journal télévisé, des mouettes, des coquillages, la lune qui se lève à tel endroit à telle heure (tout est vrai dans (L)ivre de papier : c’est d’une exactitude scientifique et objective totale – on pourrait tout vérifier dans des almanachs). Il n’y avait qu’une seule chose préméditée à l’avance : je voulais construire quelque chose dont on sentirait que ça tourne indéfiniment, sans début ni fin véritable : on peut rentrer dedans n’importe où, ça n’a pas vraiment d’importance ; ce n’est pas une histoire linéaire, mais plutôt un « éternel retour » – de mes obsessions personnelles comme la fin de l’imprimé ou du film-pellicule, et la victoire totale de « l’idéologie du numérique ».
Le « souffle » que vous évoquez vient du bombardement que permet l’écriture percurrente (nom inventé par Sollers pour son Paradis 1) ; c’est le seul système d’écriture qui permet de TOUT faire rentrer dans le texte : une publicité débile pour un smartphone et un prélèvement de Lautréamont ou Confucius… Le style « déponctué » est venu de mes propres lectures de Ulysse de Joyce et de Paradis et H de Sollers : ce sont celles qui m’ont donné le plus de joie de « lecteur » ; et j’ai voulu rendre/transmettre un peu de cette joie énorme à d’autres lecteurs de moi inconnus – qui ignorent peut-être ce type d’écriture. L’avenir dira si j’y ai réussi ou pas dans cette entreprise… Je viens d’apprendre qu’un autre écrivain, au Brésil, avait utilisé ce « système » avant Paradis, c’est Haroldo de Campos, dans Galaxies. C’est un texte épuisé que j’aimerais beaucoup republier pour pouvoir le lire, mais il y a quelques complications sur ce chemin éditorial, dont je ne peux pas parler ici…
Si la « respiration devient celle du lecteur » ? Oui, tout à fait ! Comme dans les films ouverts d’Abbas Kiarostami, ou dans les tableaux quasi-abstraits du Monet de la fin, c’est le regardeur/spectateur qui finit le film/le tableau… Et sa joie en devient décuplée, car il devient co-créateur de l’œuvre, qui n’existe pas sans lui (qui n’est pas achevée, si vous voulez).
 
La Cause Littéraire : L’avenir, un roman, une image ?
Guillaume Basquin : Pas un roman, non, mais des fragments écrits d’une Nouvelle Histoire du monde, vue par un narrateur – moi ! Je n’en ai pas encore trouvé la forme originale, qui devra se démarquer de l’écriture en souffle continu de (L)ivre de papier.
 
Philippe Chauché
 


mercredi 22 juin 2016

Gérard Guégan dans La Cause Littéraire

 
 
« Rappelle-toi avant-hier. Rappelle-toi ta rencontre dans le parc Monceau avec ce journaliste de Je suis partout passé à la Résistance du jour où les chars de Leclerc ont franchi la porte d’Orléans.
Tu as pourtant cru que ça y était
Le regard qu’il ta jeté valait une salve ».
 
Tout à une fin, Drieu est un livre qui claque comme une salve d’arme automatique, une fable qui vous saisit comme un regard d’acier, et vous fige comme un uppercut. Ce pourrait être les derniers jours de l’auteur de Gilles, de Feu Follet, mais aussi d’Une femme à sa fenêtre, ces romans d’une génération et de quelques essais pamphlétaires dont il ne reste qu’un vague souvenir. Drieu face à son double, ce narrateur, qui ne lui pardonne rien, qui le suit comme son ombre, l’interpelle, le questionne, l’invite au souvenir, à ces zones d’ombres anciennes ou plus récentes, à la guerre comme à la collaboration. Mais Drieu est autre, plus complexe, sa palette de noirs s’invite lumineusement dans ce petit livre racé qui s’ouvre sur cet homme pressé que le destin va rattraper.
 
« En tout cas, à cause de ce que j’ai pu observer, disons à cause de tes idées noires, j’ai pensé à ce que tu pourrais faire graver sur ta pierre tombale. J’ai deux inscriptions à te proposer, et toutes les deux à mon avis te définissent le mieux du monde.
A toi de choisir.
Dans le genre cynico-romantique, je te suggère : « Plus on l’aimait, plus il se haïssait ».
 
Tout à une fin, Drieu est un grand roman qui se fait passer pour une fable, ou une saisissante fable qui se glisse sans en avoir l’air dans la peau d’un roman d’aventure, et quelle aventure ! Drieu se montre, il sait que tout cela ne durera point, que son passé lui colle à la peau, l’occupation, l’allégeance à Vichy, l’antisémitisme, de bien mauvaises fréquentations. Il sait que le temps est venu des règlements de compte, mais il a l’air de ne pas prendre tout cela au sérieux, sauf à penser qu’il se jette dans les griffes de ses exécuteurs sans remords, avec même une certaine fatalité. Si la mort rode, accueillons-là les bras ouverts, semble-t-il penser.
 
« Au même moment et dans la même ville, mais Drieu et le professeur l’ignorent, un résistant, grand lecteur de Stendhal et d’Hemingway, assis lui aussi à une table du bistrot note sur un carnet quelques-unes des réflexions dont il compte faire bientôt la matière d’un libelle sur la singularité d’être français».
 
Drieu va tomber, et c’est un prénom qui va tout déclencher, Gilles, lancé dans rue, signe sonore de l’enlèvement, le Gilles devient sa perte. Un procès clandestin s’ouvre alors, sous l’œil de feu d’Héloïse –Tu avais cru échapper à un procès, et sans doute allais-tu y échapper car, hormis nous, les communistes, tout le monde est désormais d’accord pour passer l’éponge –, qui devient procureur, de Rodrigue, de Maréchal – C’est à cause de Gilles que Drieu s’est piégé. Il l’avait créé en songeant à lui-même et, par un contrecoup inexplicable, il est devenu le jouet de sa création, sinon il aurait rejoint de Gaulle – et Marat, résistant, lecteur de Drieu – Nous avions un combat à mener. Vous aussi à bien y regarder… Et chacun, dans son camp, l’a mené à sa façon. Et bien, mettons tout à plat et tranchons –, on s’imagine dans un film de Melville, mêmes tensions, même rigueur, force des regards et des mots, le passé fait vibrer le présent et éclaire l’avenir qui ne sera pas radieux.
 
« Quelle ironie du sort ! Drieu, qui s’était imaginé finir dans la peau d’un stalinien, est en train de se voir appliquer le plus stalinien des traitements.
Il en est conscient et se blâme d’avoir pu croire que lui serait épargnée la chanson des sans-cœur. Et bien non, ce sera comme toujours Vae victis Malheur aux vaincus ! »
 
Tout à une fin, Drieu est une fable romanesque, qui place Pierre Drieu la Rochelle face à l’Histoire, à son histoire qui n’est pas une fable, face à ses mots et à ses actes, en des temps où comme jamais les mots devaient être pesés avant d’être dits ou écrits. Gérard Guégan se saisit des derniers instants de Drieu, derniers jours imaginés, avant qu’il ne mette fin à ses jours, pour s’y glisser, et y glisser son double. Cette parole qui ne cesse de l’interpeller, de lui rappeler ces phrases qui l’accusent – Ah oui, je me souviens, tu avais qualifié le climat qui régnait à Dachau de « franche sévérité » ! Mais ça veut dire quoi « franche sévérité » dans un camp de concentration ? –, le condamnent, lui imposent d’en finir. Dernières heures sous les yeux des résistants qui le jugent, le mettent face à son propre jugement, sa sévérité.
 
Cette fable n’est pas un roman à charge, un règlement de compte, c’est un saisissement romanesque, un lumineux petit livre où chaque mot, chaque phrase est pesée, pensée, tombe comme un couperet.Tout à une fin, Drieu est un roman follement politique, qui ne cesse de tourner dans la nuit française, où un écrivain dandy et séducteur se brûle les ailes avant de définitivement s’endormir.


Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/tout-a-une-fin-drieu-gerard-guegan-2


mardi 14 juin 2016

Les Clochards Célestes de Thomas Vinau dans La Cause Littéraire



« Charles Bukowski : Le vieux Buk est né en 1920 et il était déjà vieux. Le vieux Buk est mort en 1994 flétri comme un bébé juteux. Le vieux Buk est le fils unique de l’Amérique »
« Albert Cossery : Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse »
« Michel Simon : Accusé d’être juif pendant l’Occupation, d’être collabo à la Libération, d’être agent soviétique ensuite. Une tête à se prendre des gnons. Il est le poupon tordu qui fait tapiner la tendresse »
 
L’art de l’esquisse et du portrait éclate à chaque ligne des 76 Clochards célestes ou presque. Chaque mot y est pesé. Chaque miniature brossée avec finesse et justesse, les mots dévoilent, les phrases soulignent, éclairent ces croquis savants et savoureux. C’est l’art bref du regard porté sur Antoine d’Agata, Nicolas Bouvier – Il se sert de ses chaussures pour écrire. La rosée est son encre –, et Blaise Cendrars, Billie Holiday, et Georges Perros – Notes et poèmes, petites choses de rien, aiguisés et pointus, ses mots sont tout ce qui résiste au toc et à l’insignifiance (c’est aussi ce qui pourrait être écrit à propos de Thomas Vinau), ou encore Elliot Smith et Lester Young.
 
« Pierre Autin-Grenier : Cher monsieur Autin-Grenier, vous faites partie de ceux qui m’ont donné envie d’écrire, donc de voir, donc d’apprendre, donc d’en rire, donc de vivre »
« Chet Baker : Chet Baker aimait le “prez” Lester Young, les grosses voitures américaines, les femmes de tous les pays et les chansons d’amour »
« Kobayashi Issa : Connaît le froid et la faim. Une existence de sandales et de crâne rasé. Une vie de timbale à manger les plantes des fossés »
 
Ces clochards célestes qui peuplent l’univers et l’imaginaire de Thomas Vinau, sont écrivains, poètes, aventuriers, buveurs, vagabonds, musiciens. Ils sont, ou se donnent des allures de mauvais garçons, ils titubent, certains boivent beaucoup, d’autres se murent dans de vertigineux silences. Ils sont connus ou ignorés, beaucoup ont déposé les armes, d’autres sans avoir l’âge de raison, donnent parfois de leurs nouvelles, dont l’auteur fait son miel. Ils vivent au bord de la littérature, comme l’on vit au-dessous d’un volcan, au raz de la poésie. Ils font souvent un pas de côté, esquissent une danse, inventent une chanson mélancolique, se moquent du présent, comme de l’avenir. Ils vivent l’instant, même s’il ne leur fait pas de cadeau. Ces clochards éclopés cultivent pour certains l’art de la chute, ils dérivent, délirent, doutent, slaloment entre mille écueils, se laissent parfois submerger, coulent et d’un ultime coup de rein revoient le ciel. Ils n’en tirent aucune gloire, la seule dont ils peuvent se prévaloir, c’est le style, ce passeport littéraire et musical. Un style porté par Thomas Vinau, un autre styliste.
 
« Mario Rigoni Stern : Mario Rigoni Stern est la goutte glacée qui capture la lumière au bout des serres d’un rapace »
« Jules Renard : Le ciel lui aura enseigné à nuancer ses grisailles »
« Elsa von Freytag-Loringhoven : La baronne est naturellement dada. La baronne est toujours ce qu’il y a de plus dada. Elle devient leur égérie internationale »
 
Thomas Vinau, en styliste amusé, brosse en quelques phrases courtes et musclées ces portraits de joyeux décalés, de « déjantés » cocasses, de clowns désespérés, d’éphémères écrivains à la plume d’argile. Pour qu’ils soient provisoirement complets, il conviendrait d’y ajouter le portrait de l’auteur, Thomas Vinau : Connu dans le Luberon pour escapades dans la forêt des Cèdres, dont il ramène toujours quelques petits contes à dormir debout. Surnommé le furet des lettres, s’il est passé par ici, il repassera par là, et par la case talent. Apprécié pour son caractère joueur et curieux, il est désormais barbu comme le capitaine Haddock et tout aussi piquant. Il a toujours un ou deux livres d’avance sur son lecteur le plus scrupuleux.
 
Philippe Chauché
 
 

dimanche 12 juin 2016

Vadim dans La Cause Littéraire

 
 
 
« Ça commence par un adieu. À la légèreté, au dilettantisme, à l’élégance par-dessus la jambe. Un enterrement et, en larmes derrière leurs lunettes fumées, des femmes. Les siennes. L’homme qui aimait les femmes, c’est lui : Roger Vadim ».
 
Vadim, le nom seul est déjà roman. Et quel roman ! Un roman cinématographié. Un roman très français et qui flirte parfois avec les Amériques. Premier acte : Et Dieu… créa la femme, clap de fin : And God Created Woman. Plus de trente ans séparent les deux films, Vadim a fait le grand écart, les studios ont des raisons que les artistes ignorent. Vadim un playboy français est le roman de cette aventure, de cette vie virevoltante, soyeuse, joyeuse et par instant rugueuse, où l’on croise Brigitte Bardot – De toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont les plus douces* –, Saint-Germain-des-Prés, Maurice Ronet – Ronet se lance dans le cinéma par désœuvrement. Il faut bien s’occuper, gagner sa vie sans trop se fouler, Paul Gégauff, Saint-Tropez, mais aussi Françoise Sagan, Roger Vailland, Catherine Deneuve ou encore Thelonious Monk.
 
Si la vie est un roman, la vie de Vadim est un film. Alors, soyons légers, misons sur la beauté, la souplesse, l’élégance, jouons, dansons, oublions les dettes et les insultes, écrivons, comme si la vie était beaucoup trop sérieuse pour que nous la prenions vraiment au sérieux.
 
« Revoir Et Dieu… créa la femme. Et relire Bonjour tristesse, autre diablerie tropézienne. Deux parures assorties… (Mais) Sagan vise juste. Le film de Vadim prolonge l’écho du roman. Nous voilà bien, dans la peau d’un gandin, au milieu des années 50, hésitant entre Cécile qui de l’amour ne connaissait que des rendez-vous, des baisers et des lassitudes, et Juliette. Nous ne choisissons pas. Nous retrouvons les deux, sur une plage ou en terrasse. Nos déjeuners de soleil ».
 
Vadim un playboy français est un roman enchanté où parfois se glissent quelques esquisses de désenchantement, un rien de mélancolie, comme dans une chanson de Françoise Hardy. Vadim est le roman d’un playboy. Et Arnaud Le Guern qui déteste le blabla et le chichi**, sait qu’il convient d’être bref, net et précis. Les phrases, ces esquisses vivantes du roman en mouvement, doivent claquer, comme les claps sur un tournage. Alors, moteur : C’est acquis. BB est une étoile danseuse, ou encoreVadim a failli gagner sa place au paradis des cinéphiles, et plus loin, Saint-Tropez hors saison : le bonheur, et puis, Ne pas s’attarder. Vadim est sur un autre tournage. Arnaud Le Guern sait son Vadim sur le bout des lèvres, et l’écrire semble être un jeu d’enfant, un enfant qui prend parti. Il défend le cinéaste, tout en passant vite sur ses échecs, ses nanars, ce que d’ailleurs ne manquait pas de faire le cinéaste. Il braque ses phrases en éclairagiste doué, sur les scènes de la vie de Vadim, son théâtre amusé, ses passions, ses raisons, ses doutes discrets, ses retraits, ses douleurs sagement dissimulées, ses échecs et ses joies. Vadim un playboy français, en 24 phrases-seconde.
 
 
 
« La dernière image de La Curée bouleverse. Jane est seule dans une pièce de l’hôtel particulier de Saccard. Ses cheveux courts et mouillés. Son visage en larmes. Lui parviennent les bruits de la fête. Maxime et Anne célèbrent leurs fiançailles. On se dit, en fixant Jane, qu’on aimerait qu’un film aujourd’hui soit aussi mélancolique et beau qu’un Vadim cuvée 66 ».
 
Vadim un playboy français plonge et nous plonge dans les films de Vadim, y vagabonde, saisit une image, un visage, un regard, quelques mots. C’est un pays qui s’invite, des villes, des plages, des rues, les années 50 et leurs voisines, des étoiles naissent sous son œil, la pellicule révèle leurs corps et leurs visages, les répliques s’impriment et avec elles, les jupes et les robes dansent, comme les titres de ses films, Et Dieu… bien sûr, mais aussi, Les Liaisons dangereusesLe Repos du guerrierLa Ronde, et de ses livres, de Mémoires du diable, au Goût du bonheur. Vadim ou le Goût du Bonheur, tout un roman. Et quel roman !
 
 
Philippe Chauché
 
* François Nourissier
** Frédéric Schiffter


http://www.lacauselitteraire.fr/vadim-un-playboy-francais-arnaud-le-guern


samedi 4 juin 2016

Bruno Fern dans La Cause Littéraire




« Aboli bibelot d’inanité sonore », Mallarmé
 
« Ferai un vers de pur néant », Guillaume d’Aquitaine
 
 
L’air de rin est né de deux vers, l’un pour 132 variations et l’autre en offrant 66, pour de courts aphorismes, des vers chantants, surprenants et plaisants, des vers inspirés, des variations chaotiques et réjouissantes, et le tout en musique, les deux vers n’en manquent pas, et Bruno Fern se les approprie pour les faire chanter à son tour.
 
« Le temps – Aplanit les lolos, racornit les pectors ».
« Pragmatique – A poli son topo, formaté tout confort ».
« Angélique – Fouirai l’éther en voletant ».
« Comédien – Feindrai de faire tout en faisant ».
 
Bruno Fern, l’air de rien, offre là un petit diamant aux 198 éclats, des faces qu’il a polies avec l’attention d’un diamantaire. Il pratique l’art du bref et de ses éclats, pour cela il faut non seulement en savoir beaucoup sur la musique des mots de Mallarmé et de Guillaume d’Aquitaine, pour s’en inspirer, pour livrer ces courtes phrases, ces thèmes, ces ritournelles poétiques, ces flèches et ces pointes.
 
« Private Beach – A l’abri des prolos, distingués de la dorent ».
« Stoïque – Amollit le mélo – dramatiser, c’est mort ».
« Anxieux – Flipperai sévère rien qu’en vivant ».
« Esprit pratique – Flanquerai la mer dans l’océan ».
 
L’air de rin joue sur les mots et se joue voluptueusement des situations les plus incongrues, il claque des doigts et elles apparaissent. Un mot, un verbe enclenchent la machine à fictions et à frictions. Aboli, fait naître A failli, mais aussi Acabit, ou encore Alibi, et A blanchi, ou Ahuri et A minuit, et pour que le mot, pour que le verbe fasse l’affaire, il doit faire naître cette microscopique fiction, cette histoire née dans une éprouvette. L’air de rin joue à la roulette russe avec la poésie, chevauche le hasard pour faire apparaître des histoires pour de rire, un verbe au pinacle, Ferai, et Allons-y Alonzo dynamiter l’décor, ce qui donne au petit bonheur la chance, une chance particulièrement maîtrisée,FleureraiFeuilleraiFâcheraiFesserai, et Flatterai. On grappille, on goûte, on hume ces phrases avec délectation, ce n’est plus un livre, c’est un caveau vigneron d’où jaillissent mille senteurs d’automne.
 
« Narcissique – A pratiquer l’égo l’altérité s’essore ».
« Veinard – A bibi à l’hosto vue du côté du port ! »
« Colosse – Fendrai la pierre en éternuant ».
« Explorateur – Flécherai déserts et océans ».
 
L’air de rin est un petit livre rieur, rageur, rugueux et riche d’humeurs, écrit sous la protection de l’OuLiPo, de savants et savoureux amateurs de contraintes littéraires, où chaque phrase est un roman en devenir, et au devenir perturbé. En trois ou quatre mots, Bruno Fern chevauche la poésie comme Guillaume le troubadour, ses chansons d’amour.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/l-air-de-rin-bruno-fern