mercredi 14 février 2018

Gabriel Matzneff dans La Cause Littéraire

 
 

« La vie est un perpétuel jaillissement de surprises, elle ne cesse de m’étonner, et c’est pourquoi je remettrai au plus tard possible le ghiribizzo (la lubie) de me faire sauter la cervelle qui me visite de temps à autre (depuis l’âge de seize ans) », La Jeune Moabite, Carnet 151, Dimanche 26 avril 2015, midi, à la terrasse du Métro.
 
Gabriel Matzneff poursuit la publication de son journal, ses carnets noirs, comme il les nomme. Et il leur donne à chaque fois de beaux noms de baptême. Que l’on se souvienne : Cette camisole de flammesMes amours décomposésLa prunelle de mes yeuxLes soleils révolus, ou encore Mais la musique soudain s’est tue, que se partagent deux maisons d’édition La Table Ronde et Gallimard. La Jeune Moabite est le journal de l’effervescence, des amours et des doutes, journal de la maladie qui rôde et de colère. L’écrivain ne cache rien, ce qui lui vaut, on le sait, d’être voué aux gémonies – cet escalier où reposaient les corps des condamnés après leur assassinat et que l’on traînait ensuite dans le Tibre, cet escalier menant à l’enfer alors que l’écrivain vit au paradis –, au silence ou au mépris. Mais les livres sont là, et comme à chaque fois, seule leur lecture attentive a valeur de jugement littéraire, qui n’est jamais un jugement dernierLa Jeune Moabite est un monologue avec le Temps, il ne passe pas comme l’on croit, mais l’écrivain le traverse : à Paris au Flore, à Naples – je bois un lait d’amande après une grande promenade dans les rues animées, joyeuses, vivantes –, dans son placard parisien, ou chez Lipp, à Strasbourg – J’étais à la fenêtre, je vous ai reconnu ! – à Venise – Hier soir, la promenade à Burano a été un enchantement –, il traverse le Temps, avec légèreté et style, mais aussi angoisse. Les médecins, les laboratoires, les hôpitaux, le dérèglement des cellules – comme lorsque les phrases perdent toute attache, toute raison d’être et toute vitalité –, les jeunes amours, la mémoire, les romans à écrire et d’autres épreuves à corriger, voilà le théâtre des Opérations de ce Journal romanesque, de ce livre sous tension, de ce roman de sa vie, éclairé par l’éclat fauve de ses notations quotidiennes.
 
« Beauté du coucher de soleil sur la mer, des rayons du soleil qui, telles de triomphales colonnes d’or, percent les gros nuages noirs qui, en fin de journée, se sont, à l’ouest, accumulés », La Jeune Moabite, Carnet 153Lundi 28 septembre 2015, 18h15.
 
Gabriel Matzneff connaît l’art précis de la notation et du ressenti, l’art du bref et de l’éphémère et Stendhal n’est jamais très loin. On peut imaginer Casanova et Chateaubriand se pencher sur son destin d’écrivain. Les écrivains parfois murmurent à l’oreille de leurs admirateurs, et ils savent s’en souvenir. Gabriel Matzneff sait qu’une phrase saisie sur l’instant cristallisera peut-être un futur livre, il sait aussi qu’écrire relève toujours du miracle – le style est toujours un miracle –, alors, il laisse Lucrèce veiller sur lui.
 
« Ce n’est pas pour ses idées (si judicieuses qu’elles puissent être) que j’aime Bossuet, mais son ton, unique dans la littérature de son époque ; pour son style fluide et charpenté, plastique et musical, où la majesté oratoire est sans cesse traversée par des ruptures de rythme, de géniales brusqueries, des trouvailles presque argotiques ; pour son étonnante modernité », Maîtres et complices, Bouhours et Bossuet.

 
 

Pas un livre de Gabriel Matzneff qui ne rende hommage aux écrivains qui l’importent et qui l’emportent, comme un souffle venu du Paradis, à ceux qu’il fréquente depuis qu’il sait lire et écrire, aux éveilleurs de son adolescence. Hommage à ses éternels compagnons de route, leurs noms : Joseph de Maistre, Schopenhauer, Flaubert, et quelques autres écrivains et penseurs qui composent cette bibliothèque idéale. Que dit-il de ses illustres complices, Montaigne y figure en belle place : si j’aimais Montaigne, c’était d’abord pour ce goût de Plutarque et de Sénèque que nous partagions : comme le dit le général Alcazar au capitaine Haddock dans les Sept Boules de cristal, « los amigos de nuestros amigos son nuestros amigos », les amitiés sont ainsi, elles sont parfois sélectives et souvent électives, et de remercier l’auteur des Essais pour être l’un de ceux qui m’ont aidé à n’avoir pas peur de mes contradictions, de mes passions, et à oser les confesser dans mes livres. Et comme Montaigne, pour bien parler des autres, il faut savoir parler de soi, savoir s’écouter pour pouvoir être bien lu, ce que fait toujours Gabriel Matzneff. Qu’il croise la plume avec Nietzche le vivifiant et Schopenhauer cet homme librecette intelligence lucidece talent cruel, qu’il se souvienne de son amitié avec Cioran, ce parfait gentilhomme, ou de celle qu’il noua avec Hergé, ce modèle, pyrrhonien, lecteur des poètes taoïstes.
Finalement l’auteur de Boulevard Saint-Germain ne respire et n’écrit qu’en bonne compagnie, sa fidélité aux maîtres en belles lettres et en beaux gestes se vérifie dans ce petit essai vif et brillant, un livre qui vogue comme une goélette affutée qui file toutes voiles gonflées par les alizés.

Philippe Chauché

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samedi 27 janvier 2018

Marc Pautrel dans La Cause Littéraire



« Ton enthousiasme est extraordinaire, c’est la chose la plus précieuse chez toi, cette électricité rieuse, cette acceptation par principe de toute proposition, et la façon dont tu me salues quand j’arrive ensuite : en faisant de la main, paume ouverte dressée à la verticale dans ma direction et oscillant de droite à gauche, comme ces dizaines de mobiles de carton en forme de mains que j’avais vus une fois, accrochés avec une ventouse sur la baie vitrée de l’aéroport Marco Polo de Venise, face aux pistes d’envol… ».
 
La vie princière est une lettre à l’aimée, L.
Une adresse romanesque, ciselée, ouvragée, où chaque mot, chaque phrase semble pesée par une balance Trébuchet – il y a de la poudre d’or dans ce roman. Le narrateur séjourne au Domaine, lieu où se côtoient des chercheurs, des scientifiques, des universitaires et un écrivain. Le soir de son arrivée, le narrateur tombe sur L. « – Oh, pardon, je ne vous avais pas vue », un éclair traverse sa vie, la foudre qui s’abat sur son regard et enflamme sa peau. Elle, travaille « sur la figure du Christ chez les auteurs du XXe siècle ». Lui, écrit des livres, l’un sur « un pays lointain, ou plutôt ma succession de projets autour de mon impossible roman sur ce thème ».
 
La vie princière est le roman de leur éphémère rencontre, la musique légère de leurs croisements, de leurs regards, des frôlements, de leurs échanges sur la terrasse du Domaine, et de leur séparation, une expérience divine.
 
« Chaque seconde de ce dîner sera donc pour moi sacrée, jusqu’à la dernière, celle qui nous séparera puisque toujours je finis par être séparé des femmes dont je tombe amoureux. La séparation est devenue une constance de mon existence qui m’a forcé à changer de vie, et c’est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l’éternité ».
 
La vie princière est un roman où la vie est « portée à son maximum, le lieu idéal, les trois mille oliviers et les trois mille cyprès, les pins parasols et les amandiers », un roman qui saisit le mouvement de la vie, ses éclairs, ses éclats et ses silences. La vie princière est un roman où le narrateur s’accorde à ce qu’il voit, et il ne voit qu’Elle, à ce qu’il ressent, il ne ressent qu’Elle, à ce qui s’ouvre sous ses yeux : la vie romanesque vécue au Domaine et la vie imaginée avec L., qui s’accorderait à la langue de Dante – « J’aurais tellement voulu que nous puissions, mine de rien, glisser dans l’italien… ». Ce beau roman est cette boucle d’éternité partagée avec L., et lorsqu’elle disparaît à jamais, comme elle était apparue, la vocation pour la joie l’emporte sur les démons qui font les mauvaises pensées.
 
« … il y a en français une expression que tu connais peut-être, parce que tu connais presque tout du français, c’est “boire les paroles de quelqu’un”, eh bien, je fais exactement ça : je bois tes paroles et elles me font escalader le ciel ».
 
Marc Pautrel a l’art d’écrire sur le fil de l’histoire, sur l’onde du Mascaret – on ne naît pas Bordelais pour rien –, de réduire sa narration comme on le fait d’une sauce, pour n’en garder que les sucs premiers des mots, les parfums les plus subtils des phrases, le cœur tendre de l’écriture.

Philippe Chauché


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vendredi 19 janvier 2018

Christian Laborde dans La Cause Littéraire



« La nuit est un animal qui ne dort que d’un œil. Elle sent bien que cette sortie à moto est une fuite, qu’une peau est en jeu. La nuit prend soin de Tine, de ses cheveux. C’est elle qui règle l’intensité du vent, le maintient à distance du side-car. Le vent ne doit pas décoiffer Tine ».
 
Tina fuit, elle fuit la fureur des hommes, la vengeance des vauriens de Vissos, le charivari, elle ne laissera pas ces résistants lui voler sa longue chevelure flamboyante, elle refuse les crachats, les insultes, et l’infamie. Alors, elle fuit, elle fuit dans la nuit occitane avec l’aide de Gustin, fidèle et silencieux, elle fuit vers la ville, vers Toulouse où personne ne la connaît, pour se cacher chez les Sœurs de la rue des Trois-Fontaines. Elle a une mémoire affutée Tina, comme son regard, elle ne plie pas, elle s’ouvre au monde, comme elle ouvrait ses bras à son amant Karl, l’officier allemand qui lui offrait en retour des vers de Verlaine, d’Hugo, de Musset, d’Apollinaire : « En admirant la neige semblable aux femmes nues ».
 
Tina affole et trouble tous ceux qu’elle croise, sa langue est celle de la Garonne, des pescofis, les pêcheurs à la ligne qui mâchent l’eau, comme ils mâchent l’occitan, cette langue sauvage et finement ouvragée, qui descend des montagnes et roule comme les galets des Gaves, cette langue que mâche Christian Laborde en goûtant à chaque consonne et à chaque voyelle.
 
« Comment leurs mains, armées de tondeuses, n’ont-elles pas tremblé lorsque les chevelures qu’ils soulevaient leur ont laissé entrevoir un chemin où se perdre, ont offert à leurs narines des parfums ignorés ? Comment ont-ils pu, découvrant leur blancheur inouïe, ne pas pleurer ? Et comment ont-ils pu imposer aux briques roses, aux cours anciennes, à leurs enfantins jets d’eau, un spectacle d’une telle cruauté ? ».
 
Tina est le roman du Chagrin et la Pitié, le corps a ses raisons, que les gens raisonnables ignorent. Tina traverse ainsi l’Histoire, jamais de guerre lasse. Son histoire se chante et se danse, c’est La Femme à la rose, d’Emma Liébel : « Voici mon cœur. Qui veut m’aimer ? Voici mes bras pour s’y pâmer / Voici mes lèvres. Voici mes yeux / Je vous les donne… Soyez heureux », ce sont les bals et les premiers accords de jazz, que l’on plaque loin des yeux des occupants. Rien n’empêchera Tina d’offrir ainsi ses yeux et ses lèvres, rien ne les altère, ni les trahisons, ni la fuite, ni la mort qui s’invite au bal, ni la passion de Viktor. La rue, la lune et la nuit la protègent, Gustin veille quelque part sur un chemin ombragé et propice à la fuite. Tina inonde le monde qu’elle embrasse, et Christian Laborde, en joailler précis, lui offre ses meilleurs éclats, sa liberté libre comme l’écrivait Rimbaud.
 
« La nuit les attendait, la lune aussi. Les confettis de clarté éparpillés sur les façades brunes, le chant du jet d’eau dans un square, les pierres dodues d’un porche, une lueur vacillante au fond d’une cour pavée, le cadre brillant d’un vélo cotonneux, d’un moteur de voiture : tout leur semblait complice, et l’était ».
 
Avec Tina, Christian Laborde prouve une nouvelle fois la vitalité de son style, de sa langue vive. Ce court roman finement composé, à la langue acérée, dessine des personnages qui restent gravés dans notre mémoire, Tina l’étourdissante, Gustin le juste, Karl l’officier poète, Viktor le résistant écrivain qui choisira sa chute, la troublante sœur Cécile. Tous, comme dans La Règle du Jeu ont leurs raisons, bonnes ou mauvaises, des raisons d’être et de vivre, qui comme des éclairs, électrifient ce beau roman.
 
Philippe Chauché
 

dimanche 14 janvier 2018

Michel Bernard dans La Cause Littéraire







« Les sons et les mouvements de la nuit ne les inquiétaient plus. Leurs sens s’étaient habitués. Le hululement d’un hibou sur son territoire de chasse, suave et prenant, la solitude d’un chêne, son orbe découplé sur la nuit, le vol errant d’une chauve-souris, étaient les signes d’amitié de la forêt. Ils avançaient comme des ombres dans un rêve, et c’était le rêve de la jeune fille ».
 
Le Bon Cœur est le roman d’une jeune paysanne dont le prénom deviendra un nom, et dont le nom inspira historiens, musiciens et cinéastes : Jeanne d’Arc. De Jules Michelet à Georges Duby, de Joseph Delteil à Anatole France, de Dreyer à Victor Fleming et Otto Preminger, de Robert Bresson à Jacques Rivette, sans oublier Gérard Manset, avec une passion commune, saisir le visible et l’invisible, faire voir ce qui a fait de l’histoire de Jeannette de Domremy une histoire française. Le Bon Cœur fait entendre l’histoire de la reconquête du Royaume de France, et une voix singulière et unique, qui résonne, comme celles qu’elle a entendues avant de se lancer dans cette aventure, les voix font parfois l’Histoire et souvent les grands livres. Cette voix singulière est aussi celle du roman de Michel Bernard, il conte avec finesse cette folle épopée française, qui la conduit à Orléans et à Reims, avant de tomber dans les mains des Bourguignons et des Anglais, cette traversée de l’Histoire, et des histoires, cette guerre de reconquête et de mots, où l’héroïne insaisissable et troublante écrit une Histoire nouvelle, les armes à la main.
 
« Tout le monde cherchait à la rencontrer puisqu’elle avait la faveur du roi. On lui prêtait des pouvoirs extraordinaires, on racontait qu’elle avait guéri des enfants, refermé des plaies par application des mains, qu’elle savait l’avenir. On disait qu’elle avait fait du petit roi à la triste figure un autre homme, qu’il avait changé, comme si la vie l’avait traversé ».
 
Le Bon Cœur est ainsi traversé par la vie, tout l’art du roman est souvent dans cela, dans cette manière d’être traversé par ces instants de vie, ces frémissements, où la nature veille à son enchantement, dans cette façon de convoquer l’Histoire, et de lui faire rendre raison. Michel Bernard chevauche aux côtés de Jeanne en armure, œil vif, gestes précis, parole rare, regard transperçant, un regard habité qui embrasse la nature endormie par la domination anglaise, et embrase les hommes qui la suivent. L’écrivain accompagne ses gestes et sa geste, suit pas à pas sa folle détermination, il sait que rien ne la détourne de la mission qu’elle s’est donnée, qu’on lui a donnée, et Le Bon Cœur est l’écho romanesque de cette aventure, de cette force singulière du bon sens et du bon cœur (1). Jeanne parle peu, mais agit, ne cesse d’agir, et finalement d’écrire son destin et celui de la France.
 
« Elle avait toujours ce regard droit qui le troublait. Il songea que ce soir, quand elle ne serait plus que cendres et poudre, elle continuerait de le regarder ».
 
Michel Bernard est fidèle à l’Histoire, il ne la réécrit pas, il l’écrit, non comme un historien, mais comme un romancier attentif, au style acéré et précis, il dresse le portrait de cette jeune femme qui renverse le XVe siècle, le portrait d’un pays qu’elle traverse, attentif au motif, à cette nature qui comme les hommes va se réveiller, attentif aux batailles, aux complots, aux résistances et aux soumissions. Les cœurs s’ouvrent comme les villes délivrées, les visages s’éclairent, les mains se lient, et Michel Bernard en peintre romancier en saisit les éclats, les visions, les ombres qui glissent sur la Loire, et cette jeunesse qu’elle offre aux soldats qui la suivent jusqu’aux flammes de la tragédie.
 
Philippe Chauché
 
(1) Jules Michelet, Histoire de France (citation qui ouvre le roman de Michel Bernard)


http://www.lacauselitteraire.fr/le-bon-coeur-michel-bernard

samedi 23 décembre 2017

Blaise Cendrars dans La Cause Littéraire





« Je resterai ma vie durant
à regarder couler la Seine…
C’est un poème dans Paris »
(La Seine, Poèmes tardifs).
 
Blaise Cendrars fait une nouvelle apparition dans la Bibliothèque de la Pléiade, avec deux volumes d’œuvres romanesques et poétiques, aux mille éclats de paillettes d’or. En 2013, Gallimard publiait deux premiers opus, consacrés aux Œuvres autobiographiques – si essentielles à l’écrivain voyageur : L’Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer, et Prière d’insérer. Le Tour du Monde poétique et romanesque du poète armé du bouclier de son œuvre (1) s’achève. L’arpenteur, le guerrier du présent, le bourlingueur lettré, l’engagé volontaire, nous livre ses Mémoires d’outre-vie composées sur le vif du sujet, sur le motif, à la manière de Cézanne et c’est admirable.
 
 
« L’air est embaumé
Musc ambre et fleur de citronnier
Le seul fait d’exister est un véritable bonheur »
(Léger et subtil, Documentaires, Îles).
 
Blaise Cendrars trace de courts poèmes, ce sont des saisissements, des bouquets, des éclats, des éblouissements, avec un style d’une pureté cristalline. Qu’il prenne un train suspendu dans le vide, qu’il assiste à Bahia au coucher du soleil, qu’il salue Guillaume Apollinaire : « Apollinaire n’est pas mort / Vous avez suivi un corbillard vide / Apollinaire est un mage / C’est lui qui souriait dans la soie des drapeaux aux fenêtres… », en toute situation, il écrit par besoin, par hygiène, comme on mange, comme on respire, comme on chante, et c’est à chaque fois surprenant, vif, juste, musical, accordé, et très finement composé. Blaise Cendrars se saisit d’histoires comme d’une cigarette, des histoires qui nourrissent l’Histoire, il se les approprie, les transforme, leur donne cette patine unique. C’est ici, l’histoire du général Johann August Suter, cette merveilleuse histoire américaine, cette merveilleuse histoire californienne, c’est la conquête de l’Ouest, et sa conquête de la littérature d’aventure, c’est là, celle de Jean Galmot dans le volcan guyanais. L’écrivain aux mille vies, aux mille aventures, plus fausses les unes que les autres, et donc plus vraies les unes que les autres – le mentir-vrai de Louis Aragon –, ne boite jamais, même s’il doute, même s’il frémit, il ne chute pas, et même après avoir perdu son bras droit à la guerre, il écrit. Il écrit comme si sa main gauche était double. « Son corps imaginaire est devenu tout puissant » (2).
 
Blaise Cendrars - Robert Doisneau
 
 
« L’Ouest ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi y a-t-il tant d’hommes qui s’y rendent, et qui n’en reviennent jamais ? Ils sont tués par les Peaux-Rouges ; mais celui qui passe outre ? Il meurt de soif ; mais celui qui traverse les déserts ? Il est arrêté par les montagnes ; mais celui qui franchit le col ? Où est-il ? Qu’a-t-il vu ? Pourquoi y en a-t-il tant parmi eux qui passent chez moi qui piquent directement au nord et qui, à peine dans la solitude, obliquent brusquement à l’Ouest ? » (L’Or, La merveilleuse histoire du général Johann August Suter).
 
 
 
Chez Blaise Cendrars, l’aventure romanesque se nourrit du récit, et les récits deviennent des romans, des poèmes, des éclats de vérité. L’écrivain a su voir et bien voir ce qui s’ouvrait sous ses yeux, ce que tout cela recélait de romanesque pour enflammer son corps, il a su entendre cette musique romanesque aux éclats d’aventure, pour en faire des romans sans graisse, des romans qui sonnent comme des combats de boxe. Il a su entendre la rumeur d’histoires qui se racontaient ici et là, si près, si loin de sa terre, dans l’Ouest, le vraiL’Or, La merveilleuse histoire du général Johann August Suter en est la vérification stupéfiante, il saisit ce mouvement de l’histoire de l’Amérique, il était une fois cette Amérique sous sa plume, celle des chercheurs d’or, des émigrants, les naufragés, les malheureux, les mécontents. Les hommes libres, les insoumis. Comme chez l’immense John Ford, il était une fois l’Histoire de l’Amérique, les histoires de l’Amérique, avec ceux qui la font et la défont, avec les glorieux et les traîtres, les joyeux et les sombres, les aventuriers et les roublards, une histoire qui se raconte à hauteur d’homme. Il était une fois l’histoire de la littérature vivante et frémissante, Blaise Cendrars s’y tient debout, comme s’il cherchait l’or du temps.
 
« Dans une baie
Derrière un promontoire
Une plage de sable jaune et des palmiers de nacre »
(Du monde entier au cœur du monde, Plage).
 
Philippe Chauché

(1) « Un artiste n’est jamais cerné, il n’est jamais réduit à se rendre, son ultime défense n’est jamais conquise, il peut toujours inventer une nouvelle parade en créant. Un poète n’a de bouclier que son œuvre », Blaiser Cendrars au Père Bruckberger, cité dans l’excellente préface de Claude Leroy.
(2) Pierre Michon


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mercredi 13 décembre 2017

Lettres à Dominique Rolin dans La Cause Littéraire



« Cela vit, s’agite, semble me cerner de toutes parts, moi et ma torpeur. Et par un phénomène intérieur assez fréquent, j’ai l’impression d’être, au-dehors, autre chose que moi-même, qui se mêle au jeu silencieux et mouvant du jardin ; de me perdre et de m’ignorer sans trop de peine. Je suis donc pour finir, un jardin qui t’aime, et rien d’autre : c’est trop fatigant » (Feydeau, lundi 23-24 mars 1959).
 
Dominique Rolin est la grande aventure romanesque et physique de Philippe Sollers, l’absolue complicité. Cette correspondance (le premier acte, les autres sont annoncés) est le cœur en mouvement de deux écrivains inclassables, un premier acte saisissant de justesse, de vérité et de beauté. Et que l’on ne s’y trompe pas, il faut, pour réussir ce pari inouï, s’accorder au mouvement musical de la vie, la faire sienne, et rejeter dans les ténèbres les compromissions, les mensonges, les petits arrangements littéraires, les peurs et les hontes, et ne garder que le bonheur d’être. Je suis, donc j’écris. Je suis, donc j’aime. Je suis, donc je mets tous mes muscles à l’écoute de ce qui se révèle là sous mes yeux, semble-t-il dire.
 
Il s’agit bien d’une aventure littéraire unique, deux écrivains, un jeune homme, et une femme plus âgée se rencontrent, se voient, s’aiment, s’écrivent et écrivent, sans que cela ne se voie, sans que cela ne se sache, et l’enjeu est évidemment ailleurs. C’est un roman clandestin qui ne cesse de s’écrire, à Bordeaux, sur son Île – tout est silencieux, le ciel est balisé par cinq ou six phares : La Pallice, Oléron, les Baleines – à Paris, à Venise – Venise fait tourner l’année à l’envers – et à Barcelone. Ces lettres sont les échos éblouis des romans de Philippe Sollers, et les romans du Girondin épousent les courbes de ces lettres à l’aimée. La disparition de Dominique Rolin n’est finalement qu’une autre étape, ces lettres et les prochaines qui viendront d’elle, signeront son immortelle présence. Les écrivains eux aussi font des miracles.
 
 
 
 
« Je cherche les rythmes.
Venise se rabat sur moi par plaques entières. C’est indescriptible, bien sûr, et – comment dire ? – mercuriel (?).
Je suis fou de toi, je t’aime » (Paris, le 10/7/69).
 
Ces lettres admirables sont aussi une traversée du siècle, la maladie, la mort du père, de Georges Bataille – Nous avons eu quelques bons moments avec lui, pleins d’humour feutré, lointain et assez terrible. Je revois, si proche, devant lui, son geste de la main, comme pour congédier les mots… –, la tragique disparition de son ami Pierre de Provenchères durant la guerre d’Algérie – Mon amour, je ne peux écrire… Les larmes brouillent tout, aussitôt… Pas de littérature pour un esprit qui s’en méfiant tant… –, la présence d’écrivains complices, Mauriac – (Mais) c’est un être délicieux, ce vieil homme qui m’envie presque ma maladie parce qu’elle lui rappelle le temps où, jeune, il pouvait être malade impunément, loin de tout… –, Paulhan, Tel quel qui s’avance, et L’Infini qui se dessine, Mai 68, la Chine, et sans arrêt des livres qui s’ouvrent et qui s’écrivent, avec toujours ce regard précis sur la nature qui l’entoure, le vent, les mouettes, le soleil, un certain art de vivre, l’art d’embrasser la nature qui naturellement s’ouvre à ses yeux avant de se glisser dans ses livres.
 
« Mon amour, ça y est maintenant, je crois, j’ai de nouveau devant moi et en moi les lignes de fuite, les carrés-rectangles, les volumes. Les mouettes sont les mêmes qu’à Venise, j’ai parfois l’impression que j’écris surveillé par elles depuis 2000 ans, ou encore qu’elles sont les signes de ponctuation que je refuse à la page. Aujourd’hui calme et ciel bleu, le bleu dans le blanc du bleu de toujours… » (Le Martray, mardi 11 juillet 1978).
 
Philippe Sollers - L'Infini - Gallimard - Photo Philippe Chauché
 
 
On ne peut que se réjouir de la publication de cette correspondance unique entre deux écrivains, établie par un troisième (Frans de Haes), sorte de Sainte Trinité de ce volume, une correspondance touchée par la grâce, enchantée, comme le silence des vignes, et du vin. Une correspondance frappée par la cristallisation, « deux êtres se rencontrent », qui s’entend dans les marais salants – Un simple grain de sel illumine la bouche, une simple gorgée de vin… –, qui est à l’œuvre dans ces lettres, qui sont autant de traces indélébiles d’un amour parfait.
 
Philippe Chauché
 

dimanche 10 décembre 2017

Cyril Huot dans La Cause Littéraire




« La même voix intérieure qui roulait en lui devait rouler en elle pour y charrier les mêmes mots. Il aurait suffi de lui redire les mots de sa voix intérieure et aussitôt elle les aurait reconnus, ces mots, aussitôt elle aurait su que la même voix parlait en lui comme en elle, qu’elle leur parlait à tous deux d’une même voix ».
Secret, le silence est le roman d’une voix, d’un corps et d’une voix, le roman du silence glacial, prélude de l’Enfer dans lequel semble s’enfermer l’inconnue, roman de « l’intelligence d’amour », cette intensité circulaire mise en lumière par Jacqueline Risset (1). Secret, le silence est le roman d’une passion, où le silence est une parole tue, parole de cette jeune femme tombée dans le mutisme, dans l’anorexie, dans le retrait absolu du monde, telle une sainte, que plus rien ne touche, ni n’atteint, comme plongée dans le renoncement aux éclats et aux embellies du monde. L’homme qui l’accompagne la découvre dans tous les sens du mot, décide de la libérer des griffes de la clinique où elle s’enfonce, la sauve de l’Enfer du silence, et ainsi se sauve.
Ils vont s’installer dans une grande maison près du front de mer, elle toujours silencieuse, les yeux clos, renfermée sur sa douleur inconnue, lui, la regardant dormir, la nourrissant à la petite cuillère, lui offrant toute sa patience admirative, ses attentions, son amour, qui ne dit pas encore son nom. Secret, le silence bascule en un instant, le corps de silence se livre et se cambre dans une jouissance libre – Il avait l’aveu de son corps, mais il aurait voulu entendre cet aveu de sa propre bouche, de cette bouche même sur laquelle, souffle à souffle avec elle, il le guettait en vain.
« Il consacrait un temps chaque jour plus long au plaisir érotique de la faire manger, de la faire boire, de la baigner, de la soigner, de la coiffer, de la maquiller. Il en multipliait les occasions. Et il voyait que ce plaisir, de plus en plus ouvertement sensuel, était de plus en plus partagé ».
Secret, le silence est le roman d’une passion, où l’inconnue occupe le cœur des rêves de son protecteur, roman aux multiples filiations romanesques, on pense à André Pieyre de Mandiargues, mais aussi à Georges Bataille, par instants au Marquis de Sade, à Vivant Denon – Point de lendemain – et aux Extatiques. La littérature porte en son sein, dans sa chair, ces éclats d’érotisme, ces tensions, ces saisissements, admirations et adorations, où le désir est foudroyé, où les mots ont du style et où le style transcende les corps – En t’offrant de devenir ta victime, c’est de l’amour dont je veux me faire la victime.
Secret, le silence est un roman qui se risque sur le territoire de la violence érotique, sur ce continent noir symbolique – En faisant appel à sa sauvagerie, il parvenait à raviver la sienne, comme une rédemption christique. Cyril Huot est le maître du temps et des corps, de ce roman précis, dérangeant et troublant, d’une rare force, roman d’initiation et d’admiration, un roman baigné de larmes et de silence, comme les yeux et les lèvres de l’inconnue, dont les éclats de beauté irisent ce roman unique.
(1) Dante écrivain ou l’Intelletto d’amore, essai, Seuil, 1982
Philippe Chauché

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samedi 2 décembre 2017

Gilbert Pinna dans La Cause Littéraire



« Débarquement dans les ports. Marseille, juillet 1962. Il faut voir tous ces gens éperdus, dans la gare Saint-Charles. Moi, minuscule, dans un couffin, avec mon frère, en départ de vacances. Bien plus tard, on me le raconte : il y a des vieux, des vieilles, des enfants, hagards, une valise à la main, qui attendent, debout, assis, couchés… Et puis, dehors juste à trois cents mètres, la grande lumière blanche qui réverbère celle de la baie d’Alger. Entre les deux côtes, les plages et un gros bras de mer ».
 
Peut-être des falaises est une aventure graphique, l’esquisse d’un roman, nourrie de l’enfance de l’auteur, de son humeur irisée, de ses admirations, Hopper, Camus et l’insondable secret de l’Algérie de Meursault, Kafka, magicien impérial de sa ménagerie, Hugo Pratt, ou encore Marguerite Duras sur son balcon des Roches Noires, et Freud à Vienne. Gilbert Pinna n’illustre pas ses éclats romanesques, ses remarques, ses souvenirs, il les prolonge, en donne un écho gracieux et troublant. Le trait est fin, tout en rondeur, les couleurs sont embrasées par des pastels soyeux.
 
 
 
Ses personnages dessinés parlent, ils ont parfois les traits tirés, la paupière en amende, ils sourient, ou se campent dans le doute, ils s’étirent ou s’assoupissent, on pense à Daumier, à Gorce, à Loustal pour le trait, à Hugo Pratt, pour le chatoiement et l’aventure qui surgit au coin de la page, mais Gilbert Pinna est unique, il saisit cet instant, cette suspension, un regard perdu, un soupir, d’un trait. Il se souvient aussi des dessins et des gravures de Bruno Schulz – assassiné par les nazis en 1942 –, qui prolongeaient ceux de Goya, la terreur est là, et les monstres rodent, point de terreur dans Peut-être des falaises, mais une légèreté que parfois traverse un trait de doute, une tristesse lointaine.
 
« Il lui suffit de fermer les yeux pour les faire arriver d’Abyssinie, d’Acarnanie, d’Abkhazie, d’Albanie, d’Amazonie, tous enfants d’Hugo Pratt ».
 
 
 
« Plus tard, il les verra dans Prague, sortis des brumes, ces grands chevaux lumineux qui tirent des calèches ou des charrettes, il les verra aussi, efflanqués, à bout de souffle, effondrés sur les pavés, qui bloquent la circulation ».
 
Peut-être des falaises est un beau livre, qui ruisselle sous la lumière d’automne, riche de verts légers, d’éclats rouges et jaunes, d’aplats de gris, le crayon s’offre au pastel, une page dessinée, en miroir d’une page imprimée. Un livre qui s’ouvre sur le large, en équilibre sur une falaise, ou dans le regard d’écrivains d’aventures, qu’elle s’écrive au coin d’une rue, dans une chambre, au bord d’un canal, face à l’océan ou sur une planche à dessins.
 
 
Philippe Chauché
 

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samedi 11 novembre 2017

Pierre Parlant dans La Cause Littéraire


Pierre Parlant - Photo Graziano Arici


La Cause Littéraire Après avoir beaucoup écrit, pas mal voyagé, aux Etats-Unis d’Amérique sur les traces de l’historien d’art Aby Warburg, ou encore au Liban, vous avez fondé la revue Hiems qui a cessé de paraître en 2003, beaucoup visité l’art, la littérature et la philosophie et fondé une toute nouvelle collection Ekphr@sis. Les trois premiers livres sont disponibles : « Le doigt dans l’œil » de Sébastien Smirou, « Cyril » de Didier da Silva, et « L’éléphant de mon père » de Xavier Girard, d’autres sont attendus cet automne.
L’ekphrasis est un mot grec, que l’on traduit par « description, expliquer jusqu’au bout », citant le philosophe Aelius Théon vous notez qu’il s’agit d’« un discours qui nous fait faire le tour de ce qu’il montre en le portant sous les yeux avec évidence », et vous ajoutez qu’il s’agit pour les écrivains que vous sollicitez de porter sous les yeux ce que montre leur texte : c’est-à-dire des lieux, des personnes, des moments remarquables, des choses faites, la situation porte donc le romanesque ?
Pierre Parlant : « Porter sous les yeux » est en effet une expression très suggestive. Elle confirme d’ailleurs un des effets que produit souvent la lecture : nous lisons, nous « voyons » soudain quelque chose, même si cela ne correspond pas forcément à ce qu’on nomme un peu trop vite des « images ». Disons en tout cas qu’un des pouvoirs de l’écriture consiste à susciter chez le lecteur, et de manière énigmatique, une activité imageante, parfois sans référent aucun, mais toujours excitante.
Quant à la définition de l’ekphrasis telle qu’elle est proposée par Aelius Théon, c’est l’extension que ce sophiste lui donne qui m’a intéressé. On rapporte en effet classiquement l’ekphrasis à la description d’une œuvre d’art, autrement dit à une représentation, qu’elle soit picturale, architecturale ou simplement d’ordre décoratif. Un des exemples les plus fameux est sans doute la description du bouclier d’Achille au chant XVIII de l’Iliade. Or, par-delà ce type de description, l’ekphrasis pensée par Aelius Théon peut également s’attacher à un lieu, à un moment, à une personne, sitôt que viennent « sous les yeux » les choses en question.
Pour ce qui concerne les textes que nous avons déjà publiés, c’est effectivement le cas. Sébastien Smirou, alors pensionnaire à la Villa Médicis, s’est intéressé à une sculpture du Bernin qu’il avait découverte dans une église romaine ; Xavier Girard s’est attaché à l’évocation d’un objet assez insolite lié à son enfance ; Didier da Silva, de façon plus inattendue et très émouvante, a rendu hommage à un ami disparu. S’agit-il pour autant ici de suivre une pente « romanesque » ? Même si le roman n’hésite pas à recourir s’il le faut à l’ekphrasis, il ne me semble pas qu’en tant que telle, l’ekphrasis relève de ce genre. Le « romanesque » suppose en effet la mise en jeu de situations, l’invention et l’intervention de personnages qui y sont impliqués et, plus décisivement sans doute, l’instauration d’un temps qui autorise une mise en intrigue de l’ensemble. Parce qu’elle se centre sur son objet, parce qu’elle pratique ainsi une sorte de réduction, l’ekphrasis m’apparaît en revanche plus proche d’un sur-place. À la faveur de l’évocation, le cours du temps se trouve suspendu, comme si l’on faisait un « arrêt sur image », celui-ci n’interdisant pourtant pas le mouvement. L’effet paradoxal de cet arrêt est justement alors d’en produire de multiples par le biais d’une juxtaposition, surimpression ou accumulation d’esquisses d’un seul et même objet.
De ce point de vue, si j’ose dire, un des plus virtuoses est sans doute Francis Ponge, et un des plus méthodiques Georges Perec. Le matériau du premier était, comme on sait, le langage lui-même, et toutes ses ressources, tandis que la tentative d’épuisement des espaces et le décentrement de soi motivaient le second.
La Cause Littéraire : Comment choisissez-vous les auteurs que vous souhaitez publier ? Pour les trois premières livraisons, Xavier Girard et son troublant et touchant « Eléphant de mon père », Sébastien Smirou, et son regard, ce désir de ne plus voir, pour « mieux voir » une sculpture du Bernin, « Le doigt dans l’œil », et enfin Didier da Silva, sa belle lettre d’amour à Cyril ?
Pierre Parlant : Les textes que nous publions sont toujours des textes de commande. Nous sollicitons donc des auteurs que nous lisons, dont nous aimons et suivons l’écriture et qui, selon nous, peuvent jouer le jeu de l’ekphrasis.
La Cause Littéraire : Quels sont les auteurs qui vont s’inviter dans votre collection ? Et quelles règles fixez-vous à vos auteurs ? Du bon usage d’Ekphr@sis ?
Pierre Parlant : Sont à paraître très prochainement des textes de Liliane Giraudon et de Cécile Mainardi et nous en sommes très heureux car leurs écritures sont pour nous parmi les plus originales et inventives dans le champ poétique d’aujourd’hui. Les règles que nous fixons sont simples et dictées par le cahier des charges de la collection. Nous demandons évidemment de satisfaire aux exigences du genre et de proposer un texte de 15.000 à 20.000 signes. À partir de là, tout est permis et c’est pour nous une grande joie de découvrir les textes lorsqu’ils nous sont envoyés.
La Cause Littéraire : Vous avez choisi de tous petits formats, des petits livres souples, à glisser dans sa poche ou son sac, c’est un choix éditorial, économique ou les deux à la fois ?
La Cause Littéraire : Pour être efficace sans s’épuiser, une ekphrasis doit se déployer dans un format relativement réduit. On peut même dire qu’idéalement ce format doit être homogène au temps d’une lecture qui ne s’interrompt pas. On lit d’un trait, on voit d’un souffle. L’ekphrasis est en soi une « petite forme », comme on en connaît quelques-unes dans le champ musical (Satie, Bartók, Mompou, Pesson, etc.). Les livres que nous publions n’excèdent donc pas une trentaine de pages.
Bien que modeste – l’économie l’exige –, la fabrication est néanmoins soignée. Nous concevons parfois les couvertures avec les auteurs et nous essayons de donner à chaque ouvrage la forme qui lui convient.
Votre idée de mettre ces petits livres dans un sac ou dans la poche me plaît beaucoup. Oui, ce sont bel et bien des textes qui peuvent être emportés avec soi, comme des petits trésors qu’on aurait trouvés et ramassés sur le chemin. On peut les lire dans le bus, entre deux arrêts de train, à la terrasse d’un café, dans une salle d’attente, etc. Ils proposent une « vision », souvent méditative, qui peut se loger dans ce genre de moments-là. Au fond, la lecture d’une ekphrasis s’apparente au fait de « jeter un œil ». C’est rapide, quelquefois surprenant et intense.
La Cause Littéraire : Parlons enfin de vous : écrivain, essayiste, passionné d’art et de philosophie, que vous enseignez (ou que vous avez enseignée ?), passion de Nietzsche, « Les Courtes Habitudes », penseur mal compris, mal lu ? Qu’en direz-vous ?
Pierre Parlant : Avant d’avoir récemment suspendu mon activité, j’ai en effet enseigné assez longtemps la philosophie ; d’abord en Lycée – j’en garde le souvenir de moments passionnants – puis à l’Université. Vous faites allusion ici à un livre, Les courtes habitudes, publié aux éditions Nous en 2014. Je l’ai composé à partir de ma lecture de la correspondance de Nietzsche lors de ses séjours niçois. Ce livre de poésie a rejoint une des collections de ces éditions qui se nomme « Antiphilosophie ». Ça m’a semblé très pertinent puisque Nietzsche, comme Pascal, Kierkegaard ou Wittgenstein, doivent aussi être considérés dans leur rapport polémique avec non seulement la tradition philosophique mais avec les prétentions de son exercice.
Sur la question de la réception de Nietzsche, il suffit de rappeler ce qu’il écrivait lui-même, « Tout profond penseur craint plus d’être compris que d’être mal compris » (Par-delà le bien et le mal, § 290), pour s’apercevoir qu’elle suppose un travail à ce jour inachevé ou, plutôt, toujours à reprendre. En l’occurrence, il faut y insister, la lecture de Nietzsche n’est ni facile ni apaisante. Elle peut autant stimuler que déconcerter. On trouve dans ses pages de quoi enclencher l’enthousiasme ou provoquer la désapprobation. Cette œuvre recèle cependant de quoi nous tenir en éveil pour orienter la pensée, particulièrement sous le rapport de ce nihilisme qui caractérise notre époque et que Nietzsche avait parfaitement diagnostiqué.
La Cause Littéraire : Enfin quels sont vos projets d’écriture aujourd’hui ? Quels écrivains lisez-vous souvent ? Quels sont ceux qui fréquentent votre bibliothèque et que vous fréquentez ?
Pierre Parlant : Les éditions Nous viennent de publier Ma durée Pontormo qui est le deuxième volet de ce que j’ai appelé « l’autobiographie d’un autre ». Ce livre s’inscrit dans un triptyque commencé avec Les courtes habitudes et qui sera clos avec Une cause dansée, un livre écrit à la suite d’une Mission Stendhal que j’ai effectuée en Arizona et au Nouveau-Mexique en ayant Le rituel du serpent d’Aby Warburg avec moi. Les trois figures exemplaires en sont donc respectivement Nietzsche, Pontormo et Warburg.
Pour ce qui concerne mes autres projets d’écriture, je viens de terminer un roman dont le déclencheur a été l’étonnant portrait d’Andy Warhol peint en 1970 par Alice Neel ; je travaille actuellement à la rédaction de deux articles pour le Dictionnaire Deleuze à paraître l’an prochain et je suis très heureux d’avoir reçu une commande du Musée de Gap qui me permet de me pencher sur l’étrange « herbier d’oiseaux », un vrai trésor, qui sortira bientôt de ses réserves pour être montré au public. Ce sera pour moi l’occasion de faire 80 portraits de passereaux.
Quant aux écrivains qui fréquentent ma bibliothèque ou que je fréquente, comme ils sont nombreux et que je ne veux en vexer aucun (contemporains ou anciens, ils sont à jamais vivants), je me contente de citer en désordre ceux que je lis et/ou relis ces jours-ci : Claude Simon, Ovide, Louis Zukofsky, Pascal, Sapphô, Jean-Patrice Courtois, Lorine Niedecker…
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-avec-l-ecrivain-poete-et-editeur-pierre-parlant-par-philippe-chauche

vendredi 27 octobre 2017

L'Atelier Contemporain dans La Cause Littéraire


Ouvrir un livre que publie François-Marie Deyrolle est à chaque fois une aventure artistique et poétique, ses livres constituent l’une des plus belles bibliothèques contemporaines consacrées à l’art vivant, à l’art en mouvement, qu’il se dessine, se peigne ou s’écrive, c’est toujours une heureuse bénédiction de les lire. Contre vents mauvais et marais mouvants, François-Marie Deyrolle édite quelques pépites rares, où les mots et les images témoignent des peintres et de ceux qui les écoutent et savent les voir.
 
« Je l’ai souvent redit, certains de nos souvenirs sont vagabonds. Egarés, isolés de la continuité des jours, ayant pour ainsi dire rompu les liens avec les évènements qui, groupés, forment les chapitres de notre histoire, ils flottent à la surface de notre mémoire et se rappellent à nous d’autant plus volontiers qu’ils sont sans attaches. Parfois ont les voit, plus scintillants que les autres, dérivant à la surface de notre conscience » (Les Corps vulnérables).
 
 
Jean-Louis Baudry savait peut-être comme personne regarder l’art en face, et Les Corps vulnérables regarde, comme jamais peut-être, la mort en face. Les Corps vulnérables est le journal d’une disparition. Je vous salue Marie – une remémoration écrite (de) notre passé dans l’espoir non de la ressusciter mais de maintenir en moi la survie. Le journal du temps retrouvé, qui appartient aux amoureux de l’art vivant, des corps et des peintres, ici Tintoret – Il vous surprend, vous saisit, vous contraint, il vous oblige à quitter la place que vous aviez l’habitude d’occuper… Cette peinture ne montre ni ne démontre, elle agit – (L’enfant aux cerises), là une rue de Nîmes, ou encore un rivage du Cotentin – Mes souvenirs sont faits de nos déplacements, de nos marches et de nos voyages. La mémoire exige de nouveaux paysages –, les bords de Seine, une plage à Saint-Jean-de-Luz, les arènes de Bayonne, Poussin – Il y a dans ses tableaux une retenue telle qu’ils ne délivrent la délectation promise qu’à ceux qui ont accepté de les contempler longtemps. Ce journal fleuve, ce roman de la contemplation, cette recherche du temps qui survit à la disparition, au brouillage par la mort des ondes magistrales de la vie, éblouit par sa force, sa ténacité, sa saisissante nécessité, entre bonheur, jalousies, troubles et blessures.
 
Les Corps vulnérables est le roman d’une vie, le récit d’un amour perdu, dont l’ombre portée se dessine dans la lumière d’un tableau, d’une ville, d’une chambre d’hôtel, d’une rue, d’un instant suspendu, du regard de l’aimée, protégé par La Danse de Matisse. Une danse magnifique, troublante, que révèlent les souvenirs, notes prises dans des agendas, qui façonnent la matière des jours. Ce journal du deuil s’ouvre le 12 mai 1977 – Il y a deux semaines, presque à la même heure, j’apprenais au téléphone la mort de Marie. Je l’avais connue, un 26 novembre, le lendemain, m’avait-t-elle dit, de son anniversaire– pour se clore le 26 juin 2005 – Nous allions prendre l’avion pour Paris. Jour pour jour, juste dix ans après nous être connus, nous dînerions à notre arrivée, le soir de son anniversaire, au Terminus Nord –, l’écrivain disparaîtra dix ans plus tard, sa mémoire reste vive, leste, et ce journal en porte mille traces d’or.
 
« Tous ceux qui aiment les musées, œuvres et lieux, œuvres associées à des lieux, lieux associés à des œuvres, auront connu l’enthousiasme, l’excitation, le bonheur de repasser par des portes déjà franchies… C’est alors, quand nous revoyons les sculptures, les tableaux, à la place où, semble-t-il, ils nous attendaient, que nous sommes en mesure de vérifier que des pensées y séjournaient » (L’Enfant aux cerises, Une maison pour des pensées).
Tout au long de sa vie, Jean-Louis Baudry a vérifié que ce sont les tableaux qui nous regardent, au réveil dans son enfance, plus tard, dans sa vie d’écrivain, les musées qu’il fréquente, où il se glisse avec la légèreté d’un ange, sont, écrit-il, des sanctuaires de joie (et) sont aussi les demeures de la mort annoncée, le temps perdu y est présent, il vous saute aux yeux, pourrions-nous dire, et l’écrivain voyageur s’en saisit avec de belles manières. Qu’il lise Proust et ses impressions « Les rares moments où l’on voit la nature telle qu’elle est, poétiquement, c’était de ceux-là qu’était faite l’œuvre d’Elstir », qu’il entre dans le musée de Valence pour y évoquer cet autre « musée imaginaire » prenant forme dans d’anciennes habitations, qu’il revienne à Venise, c’est Tintoret qui l’attend, Tintoret et ces personnages pris dans la turbulence de passions actives, leurs interminables et silencieuses conversations, qu’il fasse se rencontrer en pleine lumière Monet et Hopper, l’écrivain fidèle à l’écrin de ses pensées et de ses éblouissements, c’est un grand voyant qui  nous ouvre les yeux.  
 
« Quand Myonghi regarde, elle peint ; quand elle peint, ses yeux conduisent. Les forces visuelles en présence sont compatibles. Regarder soutient la même percée que la main qui agit. Un surcroît d’œil sous l’emprise de la peinture, de la géographie » (Sans peinture, Myonghi).
 
 
 
« C’est le mouvement qui déclenche. C’est pour cela que j’aime beaucoup dessiner en voiture, en marchant… Pour cela aussi je parle du contact d’ombre et de lumière qui est la mouvance principale, qui nous parle » (Pierre Tal Coat).
 
 
 
 
L’un écrit, l’autre peint, et ces deux livres se glissent dans les traces de Jean-Louis Baudry, toujours la sensation, ce frémissement de pensée, ces éblouissements, cette passion des formes et du dessin, ces toiles qui se tournent vers vous, et vous interpellent. Ces deux livres complètent merveilleusement ce tableau vivant. Ecrire comme l’on voit, voir comme l’on peint, peindre comme si l’on écrivait sous la protection d’un éditeur d’exception.
 
Philippe Chauché


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samedi 21 octobre 2017

L'Infini dans La Cause Littéraire



« Le vrai charme appartient à celui, ou à celle, qui est allé, les yeux ouverts, dans son propre enfer. C’est très rare, et il s’ensuit une gaieté spéciale, teintée d’un grand calme :
« Ce charme a pris âme et corps
Et dispersé les efforts »
Juste avant, Rimbaud écrit :
« J’ai fait la magique étude
Du bonheur, qu’aucun n’élude »
(Philippe Sollers, Bizarreries)
 
Le cœur absolu est le centre tellurique de la dernière livraison de la revue que dirige Philippe Sollers chez Gallimard, roman publié en 1987 et réédité dans la collection Folio, sous la divine protection de Manet. Une reproduction de son tableau Roses dans un verre de champagne illustre la couverture du petit livre de poche : « Toujours vivant ?… Oui… C’est drôle… Je ne devrais pas être là… Flot de musique emplissant les pièces… Elle se souvient de moi, la musique, c’est elle qui m’écoute en me traversant… ». L’écrivain est bien vivant, même ceux qui un temps souhaitaient sa disparition, se font plus discrets, ils font avec ! La littérature est là, vivante elle aussi. Qui s’en plaindrait ? Ce nouvel opus s’ouvre par des Bizarreries. Les premières pages d’un nouveau roman en chantier ? Très actuel, très moderne, donc saisi par les forces classiques qui nourrissent l’inspiration du Girondin. Le cœur absolu s’ouvre sur deux mots : philistin et béotien. Le philistin, venu de l’hébreu pour désigner un adversaire implacable d’Israël, il s’emploie pour évoquer un bourgeois stupide, repu et réactionnaire, quant au béotien, il manque de goût, rien de pire que de fréquenter des hommes qui manquent de goût, que l’on soit écrivain ou lecteur. Le décor est posé, bizarrerie de l’histoire, il s’invente et s’écrit dans la Bible – l’art absolu du récit, que les aveugles ne peuvent entendre –, on ne visite jamais par hasard ces grands textes, et s’ils vous consument, ce n’est pas pour vous détruire, la Bible, le Récit, que le narrateur raconte à Nora, la petite-fille de Léonard Bernstein, naissance d’un personnage, comme on le disait d’une nation.
 
« Sommeil, et aucun repos, détails absurdes, geste approximatifs, oublis multiples. Et, simultanément, grande sérénité mémoire précise, confiance fondamentale. Vous volez aussi bien que vous titubez. C’est le prix à payer. Tout vient à vous, tout s’éloigne de vous. Vous devenez un cas central pour la science » (Philippe Sollers, Bizarreries).
 
Dans ce même volume, Le cœur absolu poursuit son voyage, Pascal Torrin y consacre sa lecture, une lecture en musique de ce roman foisonnant. Nous sommes à Venise, le narrateur crée avec quatre autres personnes une société secrète qui a pour but « le bonheur de ses membres ». Et comme souvent chez Philippe Sollers, Mozart et Dante seront de l’aventure, ainsi que le Pape Clément V, l’heureux Pape gascon d’Avignon (son tombeau est à Uzeste en Gascogne), et sa thèse reprise par le narrateur : « l’âme est la forme du corps », les romans de Philippe Sollers sont comme l’âme du Bienheureux Clément, ils prennent la forme du corps, d’un corps heureux.
 
« Je pense que l’esprit libre est un esprit de dévoilement. Il ne peut que dévoiler, c’est-à-dire enlever le voile qui couvre… L’esprit libre est un esprit de dévoilement, et c’est dans ce geste de dévoilement qu’il gagne aussi sa liberté » (Marcelin Pleynet, Florence Didier-Lambert, Paris, 1er mai 2007).
 
Qui mieux que Marcelin Pleynet pour figurer dans cette société secrète qu’imagine Philippe Sollers, cette « société du cœur absolu », compagnon de Tel Quel et aujourd’hui de L’Infini, lettré curieux et joyeux, fin amateur d’art, passeur vénitien, poète et écrivain, ce qui revient au même, aventurier de l’an 2000, et très présent dans ce numéro de L’Infini, en attendant la parution de son nouveau roman. Pleynet incendie Venise et Matisse, à la gloire de la sérénissime et du peintre de la liberté libre. Pleynet à Venise sous l’œil optique de Florence Didier-Lambert, Pleynet et Rodin, Pleynet et Rimbaud, vivants, plus que jamais vivants, et que protège Titien, et sa « Poésie d’amour ».
 
« Les poètes se transfigurent dans le temps et les lieux ; l’un semble assumer la forme du « cavalier solitaire des royaumes combattants », allusion à une période ancienne de l’histoire chinoise ; l’autre, sous le « ciel unique » de l’Ethiopie, devient tour à tour « le saint », « le voyageur », « le cavalier » (Andrea Schellino, Traduire Marcelin Pleynet).

Philippe Sollers


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jeudi 12 octobre 2017

Soluto dans La Cause Littéraire


« L’index suspendu, plus raide cependant, mais toujours au-dessus du bouton d’envoi, il prolongeait le film. Il fantasmait le retour anticipé de la déchue, son museau bouffi, les premiers mots de leurs retrouvailles, son refus de la moindre explication (« J’ai tout dit, relis-moi »). Sa dignité était reconquise, sa vie de malheur vengée. C’était la fin de la comédie du paraître, le retour alléchant de tous les possibles ».
 
Redites-moi des choses tendres est une comédie noire, qui aurait pu inspirer un film de Claude Chabrol, une comédie au vitriol, déclenchée par un email qui part trop vite sous les doigts d’Eugène, adressé à son épouse. Une lettre électronique qui va accélérer l’incendie qui couvait dans ce couple sans histoire. Comme dans les petites vignettes dessinées par Claire Bretécher, les enfants sont insupportables et tricheurs, les maîtresses tout autant, les hommes séducteurs, agressifs et dépressifs, on couche, on traficote, on se ment et l’on triche, on règle des comptes, on trahit, on tremble, on hurle et on pleure. Eugène travaille chez un opérateur de téléphonie, LiberTel&Net, et rêve d’avenir radieux dans les hautes sphères de sa belle entreprise aux méthodes de management pour le moins brutales. Barbara enseigne dans un lycée catholique à sections européennes où elle s’ennuie.
 
Leur port d’attache : le Havre, sa perdition : Berlin lors d’un voyage scolaire où elle succombe le temps d’une nuit allemande au charme de Fayed, un élève boxeur, séduit à son tour par sa maîtresse d’un soir. La fuite n’est plus possible, la machine à broyer ces destins est en marche, moteur pourrions-nous dire !
 
« Derrière son impeccable façade, Barbara s’était mise à douter systématiquement de qui la désirait. Elle avait fermé son ventre et reporté toute son énergie sur ses études, sa passion pour l’histoire, la démocratie, le féminisme. Sa libido s’était déplacée sur Tocqueville. Elle s’était mise à caresser des idées, à se pénétrer en douceur du despotisme mou ».
 
Soluto aime les histoires qui finissent mal, il dessine des situations absurdes, il tranche, coupe dans la chair de ses personnages, passe leurs passions tristes au filtre de la dérision, les ridiculise sous le projecteur de leurs dérisoires rêves, il passe ses personnages à la centrifugeuse de l’ironie et s’en moque joyeusement. Ce n’est pas le Charme Discret de la (petite) Bourgeoisie, c’est sa joyeuse caricature, son ombre fêlée. L’auteur qui est aussi dessinateur et peintre, offre là un roman d’une très grande logique littéraire, il conduit ses personnages jusqu’au surplomb des falaises, et ils n’ont pas besoin qu’il les pousse pour s’élancer dans le vide. Il les passe aux rayons X de la littérature pour mettre à nu leur vanité et leur cupidité. Roman cruel et drôle, Redites-moi des choses tendres, fouille et traque, déchire les petites trahisons, et les grandes offenses, met en lumière la cruauté des monstres ordinaires, et comme chez Claude Chabrol, on est au Cœur du Mensonge, et on s’en réjouit en chansons.

Philippe Chauché


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