mardi 15 mars 2022

Philippe Annocque et Marc-Emile Thinez dans La Cause Littéraire

« Louons la constance du mur qui depuis près d’un siècle ne cesse de faire le tour de la maison ». 
« Les poêles d’autrefois étaient plus attachantes en prévision de notre nostalgie ». 
Biotope et anatomie de l’homme domestique 

« Détente : La lecture doit rester une détente. Appuyez dessus ». 

« Jaquette : Est à l’édition ce que le casque est à l’écurie. Doit se reconnaître de loin avant le dernier virage de Vincennes ». 

D’un dictionnaire à un recueil d’aphorismes, il n’y a qu’un pas littéraire que franchit, dans un bel éclat de rire, Philippe Annocque. L’écrivain en amateur de vérités succulentes, de paradoxes croustillants, d’aphorismes mordants, d’humeurs littéraires, de chutes surprenantes et de contre-pieds osés, réussit ce double pari, espacé de quelques mois, faire rire le lecteur, qui comme l’auteur peut être sérieux, sans une seconde se prendre au sérieux, et le séduire par ses humeurs, et ses jeux de mots et de phrases. 




Ces deux petits livres collectionnent les loufoqueries, les piques, les soufflets, et les comparaisons les plus hasardeuses. Mais quel est donc cet homme et son biotope que l’écrivain passe au tamis de son maigre ouvrage, qui ne compte que soixante-deux pages ? Ici même, lors de sa sortie officielle, Fabrice del Dingo, grand dégustateur de pastiches, s’amusait et nous réjouissait de sa lecture pétillante du petit Direlicon (1). Les Editions Louise Bottu qui affectionnent les écrivains bondissants et rugissants, les escaladeurs des lettres, les plongeurs en apnée tirés à quatre lettres, les farfelus et les farfadets romanciers, et auxquels il se plaisent à imposer parfois quelques contraintes qui n’auraient pas déplu à Raymond Queneau et à Georges Perec, laissent Philippe Annocque libre de ses phrases qui dégringolent en cascade de son Biotope. Vous poussez la porte du biotope domestique de l’écrivain et sans surprise, vous tombez sur le vestibule et son portemanteau baladeur, puis place à la cuisine intégrée, et l’auteur se demande, et nous demande : Que sera-t-elle demain ? Assimilée ? Digérée peut-être ? On se plaît à imaginer Jacques Tati en grand dynamiteur de cette cuisine qui se prend pour un vaisseau spatial. Ici, pas de contraintes imposées, mais un livre d’humeurs humoristiques, de croquignoles remarques – Jacuzzi n’est pas l’amant de ta femme. Ou peut-être que si –, d’aphorismes vifs et renversants, jouant sur l’absurde légèreté de l’être. Philippe Annocque aurait pu dédier ce petit recueil d’aphorismes à Groucho Marx et à ses frangins. 

« Javel je ne boirai pas de ton eau ». 

« Ne croyez pas me faire taire en appuyant sur l’interrupteur ». 


« aucune idée du crime dont on m’accuse pour lequel j’ai été condamné et moi tourmenté antipode de raskolnikov pour retrouver la paix farouchement je traque un délit une cause à ma peine milan kundera dira que le châtiment court après la faute » 
J’aurai été Joseph K. 





Comme la vie est un rêve, la vida es sueño, Marc-Émile Thinez rêve tout haut de littérature, de peinture et de cinéma, au réveil, il s’y plonge, et nous y plonge, mais en quelques lignes, huit, et pas une de plus. Comme s’il s’agissait de résumer un rêve éveillé. En un tour de magie, il devient Bernardo Soares, le scribe de Fernando Pessoa, Pif le chien, et glop, glop, Hamm dans Fin de partie de Samuel Beckett – il y a un rat dans la cuisine –, ou encore Humbert de Lolita de Vladimir Nabokov. Le jeu imposé ou auto-imposé consiste à faire entendre le roman ou le film, lu et vu, d’en presser quelques phrases, d’y ajouter quelques mots de son cru ou quelques tournures bienvenues, de les laisser reposer au fond ou sur les marges de la page supposée blanche, après avoir laissé les virgules et les points remonter à la surface. Puis, regarder si tout cela a du sens, si l’on entend la petite musique si particulière à l’œuvre, sa petite cuisine, tout un art de la réduction littéraire et culinaire. L’écrivain devient ce qu’il écrit, il devient les livres qui brouillent son regard et vampirisent sa bibliothèque, heureux vampirisme dont se joue l’auteur par des pétillantes bizarreries et trouvailles. Là une chansonnette tourne en rond dans notre mémoire pour évoquer Emma Bovary – mal en campagne et mal en ville peut-être un petit peu trop fragile… –, ici, il s’accroche, comme Echenoz, aux basques de Zatopek – je gratte tout le monde avec mon style impur et je suis le type qui fait tout ce qu’il ne faut pas faire et qui gagne –, et mille autres surprises, pour tout cela, l’auteur déborde de souffle, il court beaucoup, et d’imagination, le sel, le poivre et le piment littéraire n’ont aucun secret pour lui, tout comme il débordait d’imagination, avec ses 140 tweets au carré (2). 

Philippe Chauché 



jeudi 10 mars 2022

Dans la tanière du tigre de Nicolas Idier dans La Cause Littéraire

« Reclus dans ma chambre de luxe, avec son ventilateur au plafond digne d’India Song de Marguerite Duras, je sens cette vibration permanente que rien n’arrête. Immobile, séquestré dans un palace, à l’agonie, j’intègre Delhi à mon système nerveux. Le virus de la ville est inoculé. Je me sens capable de sortir d’ici ». 

Depuis le premier février, nous sommes entrés dans le Nouvel An Chinois et dans l’année du Tigre d’Eau. Un Tigre plus sage que les autres Tigres de l’astrologie chinoise, mais tout aussi fort, associé à l’eau, il annonce une année de transformations, de maturité et de profondes émotions. Le nouveau roman de Nicolas Idier est à sa manière un Tigre d’eau. La tanière où se glisse cet impressionnant roman d’émotions profondes, n’est pas chinoise mais indienne, mais les Tigres y règnent. C’est une Inde en feu que découvre le diplomate, il y marche sur les traces des grands écrivains voyageurs, qui s’éprennent de la vie qu’ils découvrent, tout en témoignant des horreurs qui assombrissent leur ciel. Un feu alimenté par le nationalisme électrisant de Narendra Modi, qualifié de « boucher de Gujarat » où des indouistes fondamentalistes ont massacré plusieurs centaines de musulmans en représailles à l’incendie criminel d’un train de pèlerins hindous. Dans la tanière du tigre est le roman d’une immersion, comme le fit en son temps Joseph Kessel, au Kenya, en Birmanie, dans un autre monde, aux mille couleurs contrastées et contradictoires qui se répondent, comme se répondent les regards croisés en chemin de Delhi à Ahmedabad, de Bombay au désert du Thar et dans les villages du Bengale. Dans la tanière du tigre est le roman d’un diplomate à la parole libre, la vue et à l’oreille affutées, cette vision et cette écoute le transforment, comme le transforment la rencontre avec l’écrivain Arundhati Roy (1), les liens fins qu’il noue avec Prem Thapa son chauffeur, et tous ceux qui l’ont conduit vers cette tanière où souffle un vent doux de résistance aux braises raciales et aux flammèches du mépris, des meurtres, des viols et des menaces. Dans la tanière du tigre est aussi le roman des amitiés, des odeurs, des parfums, mais aussi du bruit, des fumées malignes, ou encore des couleurs et du bonheur de la naissance de la fille du narrateur en Inde, comme son fils avait vu le jour en Chine, deux éclairs de vie, deux étoiles qui accompagnent le narrateur et son épouse ; un pont de vie dressé entre la Chine et l’Inde, comme le dresse ce roman sous les signes protecteurs de Simon Leys, Nicolas Bouvier, Kerouac, Henry Bauchau, son amie Arundhati Roy et son livre cathédrale (2), dont la voix continue de résonner, et le visage de nous éblouir, après que ce roman ne soit refermé. 

« Même s’il paraît difficile de trouver la solution parfaite au cœur de l’incendie, il doit bien exister des possibilités d’agir. Les arbres alertent les insectes, les oiseaux et les autres animaux qui, eux, pourront s’enfuir à temps et survivre. Peut-être préviennent-ils le vent qui emportera des graines afin que la forêt renaisse, plus loin, plus tard. Quelques très rares livres agissent comme des arbres dans l’incendie : ils ne sont pas écrits pour sauver leur auteur mais le peuple invisible qui habite leurs pages ». 

Dans la tanière du tigre est un roman qui habite avec finesse, justesse et une grande force d’attention et d’attraction, l’Inde, et donc le Monde ; il habite un immense pays aux cinq mille ans d’Histoire, et les aventures de ses amis, leur course pour la vie, la joie et le bonheur ; et quand l’incendie menace, ils ne fléchissent pas, ils résistent, comme l’écrivain ne fléchit pas, écrit pour témoigner et résister à l’attraction du silence. Nicolas Idier ne force jamais le trait, il vit ce voyage, l’écrit, laisse la fiction, non pas travestir le réel, mais en faire surgir l’essence romanesque, sa fluidité, il laisse le temps y déposer sa marque, là encore à la manière de Kessel. Dans la tanière du tigre est le roman d’un écrivain vigilant, bouleversé par cette traversée de joie et de révolte. Nicolas Idier signe là un grand roman indien, comme il avait signé avec La Musique des pierres (3), un grand roman chinois. Les romans sont des ponts imaginaires dont les arches et les piles relient des continents, des aventures, et des hommes.

Philippe Chauché 

(1) Le Dieu des Petits Riens (1997), Le Ministère du Bonheur suprême (2018) Gallimard 

(2) Le Dieu et les Petits Riens : Et il y a des livres cathédrales. Non pas tant pour leur dimension religieuse que pour leur immensité, une immensité qui les rapproche des grands éléments de la nature traversée par l’Histoire, le temps, les vents violents. 


mardi 15 février 2022

Météores de Stéphane Barsacq dans La Cause Littéraire



« Ce n’est encore rien d’être né ; ce qu’il faut, c’est renaître ; renaître à soi et au monde ; renaître à la divinité qui nous importe et qui nous inspire » (Défi). 
« Proust baroque, d’une intégrité sans faille, n’a-t-il pas publié lui-même de nombreuses versions des mêmes œuvres, pour se corriger toujours et continuer plus avant (c’est-à-dire en aval) sa recherche, que l’on pourrait qualifier d’optimiste, du temps perdu ? » (Leonhardt).

Souvent ici même les grands classiques et les grands modernes, les livres fondateurs, nécessaires et essentiels sont revisités, preuve s’il en était, que l’actualité des romans, des recueils et des essais, s’appuie sur leur force, leur originalité, leur style, leur savoir et leur saveur et non uniquement sur l’actualité de leur parution. Certains livres sont éternels, ils se transmettent, s’offrent, se classent, et attendent avec patience et sérénité qu’une main s’en saisisse et qu’un regard nouveau s’y glisse, pour ne plus s’en détacher. Météores de Stéphane Barsacq en est un réjouissant exemple. L’ouvrage se présente comme un dictionnaire de la lettre A, à Z, d’Adam – Adam est un dieu déchu, Jésus est l’homme divin –, à Zweig – A Hermann Hesse, le 1er novembre 1903, Zweig écrit avec sa mélancolie : « J’aimerais retourner dans mon bateau à voile brun de l’île de Bréhat et voguer vers l’inconnu et l’insoupçonné ». Un abécédaire que l’on visite au hasard, qui trouble, surprend, et s’offre comme des divines surprises. Un dictionnaire de mots inspirés, dont l’auteur s’inspire, à la manière d’un musicien, pour en écrire une fugue, un impromptu, une balade, une sonate, une suite. C’est ainsi que des dieux, des saints, des écrivains, des musiciens, des philosophes, des pensées, des mots vont surgir comme des météores, traverser, éclairer ce livre, venant de l’inconnu et de l’insoupçonné, de l’invisible, de la mémoire fluorescente de l’auteur. Si les passions gouvernent la littérature, fixent les idées et les admirations, Stéphane Barsacq est couronné de passions, comme on le dirait d’un saint, et d’admirations comme on le dirait d’un homme raisonnable. Les Météores sont des flèches, des traits de pensées et de souvenirs, des témoignages de fidèles amitiés, des éclats, des aphorismes qui doivent autant à la Bible, à Bach, Händel – Le Michel-Ange de l’opéra – qu’à Cioran dont il est un lecteur affuté, un admirateur rare (1). 

« On ne monte à la lumière que dans le feu » (Ascèse). 
« La France s’est partagée à ses sommets historiques entre les abbayes romanes et les boudoirs libertins. À chacun de choisir d’aller vers l’un ou l’autre » (Civilisation). 
« Écoute-toi mieux » (Conseil). 

Stéphane Barsacq est un écrivain de la lumière – Je me nourris de lumière plus que tout –, de l’espérance, de la justesse, de l’inspiration, un écrivain de la joie – une douleur surélevée –, et du feu ; un écrivain en guerre, contre les ténèbres. Météores est aussi le livre des rencontres, des amitiés complices, des fidélités familiales, de la mémoire qui l’irrigue. Stéphane Barsacq est un écrivain visité, comme l’est Claudel, visité par la Bible, le Christ, la beauté, le silence, et qui ne baisse jamais la garde devant la dévastation du monde et de la pensée, qui n’est autre que celle de la langue et de la littérature vivante. Qu’il soit devant l’ange au sourire du fronton de la cathédrale de Reims, devant les films de Bergman, qu’il lise Léon Bloy, Claudel ou Céline, qu’il écoute la voix d’Alfred Deller, le théâtre de Giraudoux, le clavecin de Gustav Leonhardt, ou encore le Stabat Mater de Pergolèse, il est à chaque fois juste et inspiré, il a la plume parfaite, comme l’on dit pour un musicien, l’oreille parfaite. 

Philippe Chauché 

(1) Cioran, Éjaculations mystiques, Seuil, 2011 

mardi 1 février 2022

La Nuit comme le jour est lumière de François Huguenin dans La Cause Littéraire

« Green m’a révélé la violence des sentiments qui campaient en moi et auxquels je ne comprenais rien. Il m’a parlé du silence de Dieu en mettant en lumière un désir inassouvi et que je ne savais nommer. Green m’a sauvé ». 

Il faut toujours prendre au sérieux les noms que donnent les écrivains à leurs livres, La Nuit comme le jour est lumière en est l’exemple parfait. Il donne la note à laquelle va s’accorder le livre, comme le fait un chef de chœur. Les romans et les Journaux de Julien Green sont des pièces musicales (1) qui se répondent, sombres ou lumineuses, souvent tremblantes, certaines brillent plus que d’autres par leur force littéraire, mais toutes révèlent les tourments et les inspirations de l’écrivain qui s’attache toujours à la langue française, sa langue, celle de ses confessions et de sa consécration à l’Académie française. En une phrase, François Huguenin dévoile le projet de cet essai biographique, et en écho, s’y met à nu. Ils passent l’un et l’autre de la nuit au jour, dans la plus inspirée et inspirante lumière, que François Huguenin définit comme christique. D’une souffrance à une vérité révélée, d’une chute à une profonde transformation, sa grande amitié avec Jacques Maritain, est le terreau des romans, du Journal et de l’Autobiographie, on est face à une expérience vécue et transmise que l’auteur et son double place sous le signe d’une révélation biblique. 
Il faut toujours être attentif aux biographies d’écrivains qui ont passé leur vie à voiler et dévoiler leurs troubles et leurs doutes, leurs passions et leurs obsessions. Ce livre est celui de l’enfance de Julien Green et de François Huguenin, l’un menacé de castration par sa mère avec un couteau à pain, alors qu’il s’adonne sous ses draps à la découverte physique de son sexe, l’autre dressé par son père à la haine des juifs ; la douleur, l’incompréhension et la haine ont fait leur lit d’épines dans l’enfance des écrivains. Des épines et des éclats, pourrait-être aussi le nom de ce livre. L’un et l’autre se tournent vers une lumière – Vers l’âge de six ans, le petit Julien, assis dans la chambre de sa mère qui lit à haute voix la Bible en anglais, éprouve une grande émotion à entendre cette parole. La nuit comme le jour est lumière –, se nourrissent de l’enfance, des hasardeuses rencontres et des livres, ceux que lisait Julien Green, et ceux de l’écrivain que François Huguenin a lus et qu’il lit avec l’attention dévorante d’une passion. Ces romans et ce Journal, long récit de l’immersion et des passions de Julien Green, d’une vie qu’il écrira, le jour et les nuits blanches. Cet essai se saisit de ces nuits où l’écrivain se lance dans des aventures sexuelles, chaque nuit répétées, comme s’il tournait dans la nuit, dévoré par ses passions et ses attirances, et qui semblent sans issue. François Huguenin a les mêmes lectures et les mêmes prières, comme si en priant, il s’approchait encore plus justement des romans de Julien Green, une parole en révélant peut-être une autre. 

« Cet écartèlement entre désir de Dieu et tyrannie du sexe sera le terreau de toute une œuvre de romancier et de diariste… Pour Green, le péché de chair abîme l’âme et vient inexorablement altérer la relation de l’homme à Dieu ». 

François Huguenin a tout lu de Julien Green, ses romans, Journaux et autobiographies – Mais à partir du jour où il l’avait secouée pour la contraindre à jouer aux cartes, elle avait reconnu que la crainte seule formait le fond de son respect, et que l’amour filial n’y jouait aucun rôle (2) –, il y glisse des miroirs littéraires qui les font se refléter, s’enrichir, se compléter, se contredire. Il y glisse aussi ses lectures religieuses tout aussi attentives – Dans l’espérance nous avons été sauvés (3) –, et en silence, car le silence révèle toujours la force d’un écrivain, alors que le tumulte le réduit à un bruit littéraire de fond. Les corps et les âmes saisis par Julien Green n’ont jamais été aussi bien révélés, avec tant de justesse que dans cet essai en fusion. Les romans noircis par ce qu’il vivait et voyait ont donné à Julien Green cette patine qui en fera des romans de la foi, portés ici avec brio par cette biographie spirituelle. 

Philippe Chauché 

(1) Si j’étais vous ; Minuit ; Chaque homme dans sa nuit ; Épaves. 
(2) Adrienne Mesurat, Fayard. 
(3) Seconde encyclique de Benoît XVI, Spe salvi. 

lundi 24 janvier 2022

Une sorcellerie de Valentin Retz dans La Cause Littéraire

 


« Certains gouffres ne sont pas faits pour être mesurés ; ni certains yeux, pour scruter l’innommable. En tout cas, moi, j’aurais voulu ne jamais voir le visage des démons qui nous haïssent et nous abusent, depuis que l’homme est appelé à se trouver et à se perdre ». 

Une Sorcellerie est un roman divin, qui comme le fit Dante dans la Comédie, traverse l’Enfer et ses sorcelleries, pour ensuite laisser le Paradis l’illuminer. L’écrivain poursuit cette immersion dans l’Enfer, déjà à l’œuvre dans Noir parfait. Le narrateur de ce roman inspiré et troublant se voit littéralement projeté, il sort de son corps, dans l’esprit d’un sorcier, le maléfique Daxull, un personnage aux mille ressorts et perversions, et qui jette mille sorts mortifères sur ses disciples dans des messes noires dont il est le grand ordonnateur. Le narrateur se retrouve immergé dans ce théâtre orgiaque de la destruction radicale de l’Être, par les yeux d’un démon qui manipule les âmes, les corps, et la science. Cet écart, ce basculement, ce bouleversement, que subit le narrateur, se déroule en 2015, quelque temps avant les attentats islamistes visant le Stade de France, les cafés et restaurants de Paris, et le Bataclan, probablement, comme si le Diable y rodait. De cette immersion dans la tête d’un autre, d’un ange déchu, de cette fantaisie diabolique et échevelée, le narrateur reviendra transformé et avide de lumière et de Lettres. L’obscurité, les forces du mal, les terreurs et les humiliations ne peuvent longtemps l’habiter et le contaminer. 

Une Sorcellerie est le roman de ce voyage dans un temps maudit, puis dans un temps révélé, car le narrateur va s’aventurer avec son épouse sur une terre où tout s’est dénoué, libéré, où la parole s’est faite chair, et donc roman : Israël. Un air divin le traversera, comme il sera traversé par le Conte du Graal, ce roman enchanté, qui ne cessera de l’habiter tout au long de son périple romanesque. Peu de temps avant ce voyage en Terre sainte, il sera encore une fois propulsé hors de son corps au contact de la Couronne d’épines du Christ, sauvé des flammes en quelque sorte, comme elle le fut quand Notre Dame à son tour s’enflamma. 

« Quel incroyable entrelacement de métaphores m’avait guidé ! Je m’en rendais compte à présent. Aussi, lorsque les femmes, aux fichus détrempés et aux pointes de cheveux ruisselantes, ont allumé chacune un cierge en se servant des candélabres disposés aux quatre coins de la pierre qu’elles avaient vénérée, j’ai retrouvé l’eau et l’éclat ». 

Une Sorcellerie est un roman de feu, de sang, d’air, d’eau et de terre. Un roman qui, comme l’avait en son temps fait son complice de la revue Ligne de risque, François Meyronnis (1), dissèque le Néant, pour faire jaillir la lumière ; un roman qui entraîne le lecteur en Enfer, pour enfin, radicale transformation, atteindre et entendre le Paradis. Ce roman fait de visions terribles et lumineuses, est aussi celui où l’on entend ce qui s’y joue. Un roman où l’auteur s’emploie à dévoiler la force diabolique du désespoir du nihilisme à l’œuvre. Un roman enfin inspiré par un air divin, un souffle qui essouffle le désespoir, en s’appuyant sur des paroles saisissantes tirées de livres qui le sont tout autant et notamment le Livre de la Splendeur de Shimon bar Yohaï, dont le narrateur sera guidé jusqu’à la tombe, et touché physiquement par une vision du silence. Cette vision du silence est celle du roman de Valentin Retz, le silence que l’on voit, et qui sauve, face au bruit et aux furies qui empêchent de voir et d’aimer. Une Sorcellerie est aussi un roman qui scelle l’amour à la victoire de la vie sur la mort. 

« Tout resplendissait sous le soleil de la victoire ». 

Philippe Chauché 

(1) « Sauver le vouloir, Nietzsche n’a pas d’autre objectif. C’est-à-dire le rendre à son innocence, en le libérant de sa gangue de haine » (L’Axe du Néant, François Meyronnis, Gallimard L’Infini, 2003).

https://www.lacauselitteraire.fr/une-sorcellerie-valentin-retz-par-philippe-chauche

 

jeudi 20 janvier 2022

Colonne d'Adrien Bosc dans La Cause Littéraire

« Ils traversaient les villages déserts, d’autres en liesse. Ils roulaient à bord d’une Ford noire, le toit ouvert. Elle interrogeait les paysans, et Ridel et Carpentier jouaient les interprètes. Ils riaient beaucoup. C’était un trio libre qui traçait la campagne ». 
« Elle contemplait les feuilles des arbres, le ciel bleu, les avions qui allaient et venaient, piquaient net puis mitraillaient le sol. D’énormes obus labouraient les terrains, là une meule explosait et s’éparpillait comme une boule de pissenlit, ici un cabanon de pierres s’effondrait ». 

Colonne est le dernier tableau d’un triptyque littéraire qui a vu naître et paraître Constellation (1), puis Capitaine (2). Pour ce roman, Adrien Bosc, s’est attaché à la présence de la philosophe Simone Weil à Barcelone et sur le front, durant les premiers temps de la Guerre d’Espagne. Présence dont on ne sait que très peu de choses, quelques feuillets de son Journal d’Espagne. Présence au sein de la Colonne Durruti (3) qui regroupe des anarchistes de la CNT et de la FAI, et compte dans ses rangs de nombreux étrangers, une collision de destins rassemblés en une communauté provisoire. Présence au temps de l’action, et à celui de la pensée : Écrire, penser, agir sont une seule et même chose. Simone Weil ne sera présente que quarante-cinq jours dans les territoires révoltés ; après s’être brûlée au pied et à la jambe, elle doit être transférée du front à l’hôpital de Sitgès, puis en France. La guerre d’Espagne est finie pour la philosophe, mais une autre guerre s’annonce, et une nouvelle fois elle répondra à l’appel des résistants, cette fois c’est à la Libération de la France de l’occupation nazie, et sera présente à Londres dès 1942. Ce sera son dernier voyage en terre de liberté, dont elle se voudra toute sa vie un témoin vigilant et un acteur éclairant. 

« Quand elle était plongée dans un livre, plus rien n’existait. Ils se souvenaient d’un voyage en Belgique, elle devait avoir douze ans, elle avait disparu un long moment, oubliant l’heure, dévorant dans les dunes Crime et châtiment ». 

Colonne est non seulement le roman d’une femme en action, d’une philosophe que rien n’effraie et qu’aucun engagement physique ne rebute, mais aussi le roman des crimes et des châtiments. Ceux frappant de jeunes phalangistes, les expéditions punitives qui répondent à la mort des jeunes miliciens de l’expédition désastreuse de Majorque pour les Républicains, le sang et la terreur écrit-elle dans une lettre adressée à Georges Bernanos, et que l’on retrouva à sa mort dans son portefeuille. Deux destins vont s’écrire, deux manières admirables de voir le monde, et que saisit avec finesse et justesse Adrien Bosc. En 1936, Bernanos est à Majorque, proche de la Phalange, il souhaite même le renversement de la République, mais les évènements, les situations vécues, les crimes, les haines, transforment son jugement. Ce seront Les Grands Cimetières sous la lune, que salue dans sa lettre Simone Weil : J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l’avais respirée. Ce roman est enfin celui des amitiés, des fidélités pour Ridel et Charpentier, ses anges gardiens, un trio libre. Adrien Bosc affectionne ces destins qui se croisent, ces hasards romanesques, ces destinées qui s’unissent et s’éclairent, ces réunions improbables dans le temps, ici celui de la guerre, des crimes et des châtiments. Adrien Bosc est fidèle au style qui a fait la force de ses deux précédents romans aventuriers : bref, précis, concis, toujours juste, net comme un coup de feu. Jusqu’à présent nous ne connaissions que deux ou trois photos en noir et blanc de la philosophe, dans sa combinaison de mécanicien au signe de la CNT à Barcelone, elle porte un foulard, que l’on sait rouge et noir, et un fusil à l’épaule sur l’une, visage d’ange, regard profond, doux et déterminé, à ces photos s’ajoute désormais ce roman profond et sans fard, ce portrait mouvant, émouvant et en mouvement, cet éclat d’une vie profondément romanesque, et guerrière. 

Philippe Chauché 

(3) Sur la Guerre d’Espagne et Durruti, on peut lire notamment Durruti, le peuple en armes d’Abel Paz (Editions de la Tête de Feuilles, 1972), et Le bref été de l’anarchie, La vie et la mort de Buenaventura Durruti (roman de Hans Magnus Enzensberger, Gallimard Du monde entier, trad. Lily Jumel, 1975). 

mardi 11 janvier 2022

La Tencin, Femme immorale du 18e siècle par Claire Tencin dans La Cause Littéraire


« C’est à son nez que j’ai vu sa capacité à distinguer le vrai du faux. Ce flair qui distingue les fortes personnalités des plus faibles. La capacité à sentir d’instinct à qui on a affaire ». 

« Il se dégage de son regard volatil l’enthousiasme d’un esprit agité et l’appétit d’un être que l’on a affamé de nourritures terrestres ». 

Pour raconter la vie virevoltante de Claudine Alexandrine de Tencin, il faut se doter d’un style qu’il l’est tout autant. Pour se glisser dans la peau et les mots de La Tencin, il ne faut pas douter des forces de l’admiration. Premier acte de cette admiration : son identité, Claire Tencin s’est approprié le nom de cette salonnière de haute voltige, volé dans la tombe de l’Histoire où on t’a enfermée arbitrairement comme ton père t’avait enfermée. Nous sommes dans le cœur tremblant du XVIIIe, corps à cœur, où dans les lits et les salons se nouent intrigues, et jeux de pouvoir, la peau s’accorde au verbe, et Alexandrine de Tencin en fait ses Académies. Alexandrine de Tencin y noue des amours, et des amitiés, elle se lie, sans jamais y perdre sa liberté de mouvement, de verbe et de corps. 

Premier acte de ce roman grisant : son enfermement au couvent par son père, retirée du monde durant treize ans, avant de retrouver sa liberté, c’est en femme libre qu’elle va conquérir le monde, et les hommes. Leurs noms qui sont eux aussi des romans : Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Matthew Prior, l’abbé, son cher abbé Dubois, Philippe d’Orléans, le chevalier Louis Destouches, son fidèle médecin Jean Astruc, le duc de Richelieu, Marivaux, son frère Pierre et Montesquieu, dont elle corrigera les épreuves de L’Esprit des lois. Des amis, des amants, des amis-amants, des partenaires d’esprit, et souvent de peau. Madame de Tencin est une abeille, elle fait son miel de toutes ses rencontres, des échanges dans son salon, ou dans les lits qui s’ouvrent à ses éclairs, c’est une femme politique et une femme d’affaires, elle est insaisissable, trop vive, trop rapide, et s’il le faut, elle pique. 

« Le petit abbé et la nonne défroquée forment un couple d’affaires, dévoué à l’ascension de l’un et de l’autre, à égalité. Leur couple n’a tenu qu’à cette ambition. Leurs cerveaux travaillent comme deux cœurs à l’unisson. Dans l’intimité, elle l’appelle “mon abbé sans’l sou” et il l’appelle “ma nonne sans’l froc” (bien sûr, en se moquant d’eux-mêmes) ». 

Deuxième acte de ce roman inspiré : sa liberté de mouvement, elle choisit les hommes qui seront à ses côtés, et conjugue à merveille les divertissements de l’amour aux conseils politiques, elle sait qu’elle a un rôle à jouer, elle va d’ailleurs en payer le prix fort, embastillée car accusée du meurtre de son amant La Fresnaye, alors qu’il s’est suicidé. On la découvre banquière, faiseuse de cardinal, son frère, romancière (1), et avant toute chose libre, de ses mots, de son corps, de ses gestes, elle a osé s’inventer à la première personne. Claudine Alexandrine de Tencin, n’est pas une féministe au sens qui en est donné aujourd’hui, elle est universaliste rejetant à la fois l’ordre patriarcal et l’ordre matriarcal, ce qui la rend insaisissable, irrécupérable par quelque chapelle auto-proclamée féministe. Claire Tencin s’invente elle aussi à la première personne, et il n’est pas surprenant qu’après s’être attachée à Montaigne et Marie de Gournay, elle se prenne de passion pour La Tencin, avec le même art de la biographie romanesque, où à chaque page vibre cette étoile filante. 

Philippe Chauché 

(1) Mémoires du Comte de Comminges, Le Siège de Calais (Mercure de France) ; Les Malheurs de l’amour (éd. Desjonquères). 

mardi 21 décembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr dans La Cause Littéraire

« On ne rencontre pas Elimane. Il vous apparaît. Il vous traverse. Il vous glace les os et vous brûle la peau. C’est une illusion vivante ». 
« Mais, par-dessus tout, ce qui m’avait lié à lui était la même foi désespérée qu’on plaçait dans l’entéléchie de la vie qu’incarnait pour nous la littérature. Nous ne pensions pas du tout qu’elle sauverait le monde ; nous pensions en revanche qu’elle était le seul moyen de ne pas s’en sauver ». 

On ne rencontre pas un roman d’une telle intensité, d’une telle force, d’une telle tenue, d’une telle originalité, il vous apparaît. Les grands romans sont des apparitions qui fondent, et troublent l’Histoire de l’art romanesque, comme ils troublent des générations de lecteurs. La plus secrète mémoire des hommes vous traverse, comme vous traverse un roman fondateur, saisissant, vibrant, qui vous comble à le lire, et que vous reprenez, pour à nouveau vous en nourrir, comme l’on se nourrit d’une nourriture céleste, que vous l’ouvrez à nouveau, pour y glisser votre regard attentif entre deux lignes et trois phrases, qui restaient suspendues dans votre mémoire. La plus secrète mémoire des hommes est le roman d’une quête inlassable, d’une recherche d’un écrivain oublié, T.C. Elimane, dont le narrateur Diégane Latyr Faye va s’employer à lever le voile qui le recouvre, et qui recouvre son unique roman, Le Labyrinthe de l’inhumain. Roman unique et salué en son temps, 1938, son auteur admiré et même baptisé le « Rimbaud nègre », avant qu’il ne soit conspué et accusé de plagiat, pour avoir cousu clandestinement son roman de mille emprunts romanesques facilement identifiables. Le narrateur, lui-même écrivain, va faire de sa vie l’exploration de celle de l’écrivain disparu, effacé de l’histoire littéraire, après l’avoir traversée comme une étoile filante. Les deux écrivains ont une part d’histoire commune, des racines et une terre, et une langue découverte, apprise, admirée, maîtrisée, et domptée, qui est devenue celle de leurs romans : le français. 

« Elimane a été une sorte de premier homme qui, banni du paradis, n’a pu trouver refuge qu’en ce même paradis, mais en sa face cachée. En son revers. En quel est le revers du paradis ? Hypothèse : le revers du paradis n’est pas l’enfer, mais la littérature. Signification : il ne restait à Elimane qu’à mourir (ou ressusciter ?) par l’écriture après qu’on l’avait tué comme écrivain ». 

La plus secrète mémoire des hommes est le roman d’un chasseur d’histoires, qui pratique la chasse au romancier à l’arc, il en a la légèreté, la souplesse, la précision, et un savoir littéraire majestueux, qui s’adapte à tous les terrains littéraires et à toutes les situations romanesques. Nous découvrirons ce qu’a vu, écrit, vécu, l’écrivain disparu, nous le suivrons sous le vent de l’Histoire, celle de Paris des années 30, sa rencontre avec ses éditeurs, la publication de son roman, les réactions et les polémiques, puis de l’occupation nazie, son amitié profonde avec son éditeur Charles Ellenstein, dont le nom signera la mort : « … juif, en effet, dit Charles. Je suis bien juif… (il laisse passer un bref instant – un monde en réalité – avant de continuer)… mais sans y penser ». Nous le perdrons de vue, nous retrouverons sa trace au Sénégal, en Amérique latine, où nous apprendrons qu’il y traquait un certain Joseph Engelmann, un ancien SS, qui aurait arrêté et torturé son ami l’éditeur, avant qu’il ne soit déporté et assassiné. Il le retrouve à La Paz, et en termine avec lui, comme l’on achève un roman – Sans plus de précision, il écrit que tous deux mettent fin à leur vieille histoire dans des circonstances « répugnantes et impitoyables ». 
Nous explorons l’histoire de sa famille, de son père et de son oncle, l’un pour l’autre et inversement, l’un porté disparu, lors de la première guerre mondiale, l’autre sur sa terre natale, celle de sa mère, celle des épouses, de ceux qui l’ont croisé, et des fantômes. Ce roman est celui d’un gardien du savoir ancestral de ses ancêtres, celui aussi d’un écrivain qui a passé sa jeune vie à lire et à relire des écrivains qui par éclairs irriguent son roman, celui d’un romancier aux mille visages. 
Ses phrases ont parfois la rigidité d’un arbre centenaire, d’autres fois, la souplesse d’un roseau, plus loin, elles s’envolent en longues mélodies aériennes qui s’élèvent, virevoltent et retombent portées par les courants de l’imaginaire de l’écrivain. On est saisi et subjugué par tant de richesses, tant de justesse dans le rythme, dans les dialogues entre ses personnages, tant de force évocatrice, tant d’imagination, et saisi par ce regard continûment porté sur l’écriture, la solitude, le désespoir, et ces contrées où la mort rôde. Mohamed Mbougar Sarr nous offre là un roman de très haute pensée littéraire, de très grande tenue, mais aussi de très grandes envolées d’imaginaire. On se souviendra longtemps de Mossane – « … le feuillage du manguier se balance au-dessus de moi et me le murmure avec douceur, tu es toi et entièrement toi… » –, d’Ousseynou Koumakh, de Brigitte Bollène, du couple d’éditeurs ruinés par ce roman tellurique, de tous ces personnages qui illuminent La plus secrète mémoire des hommes, dont l’écriture à l’or fin rend éternels, et à jamais imprimés dans la plus secrète mémoire de ses lecteurs. 

Philippe Chauché 

jeudi 2 décembre 2021

Dictionnaire Cervantès dans La Cause Littéraire

« Ô illustre auteur, ô bienheureux don Quichotte, ô célèbre Dulcinée, ô malicieux Sancho Panza ! Puissiez-vous, tous ensemble et chacun en particulier, vivre de longs siècles, pour le plaisir et l’amusement de tous les mortels ! (L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (2), traduction d’Aline Schulman, Editions du Seuil).

« Ce ne sont pas seulement les lecteurs qui se font alors l’écho de la popularité de deux héros, mais aussi, au bénéfice de ceux qui ne savent pas lire, les joyeuses entrées, les défilés, les ballets, les intermèdes, les mascarades qui contribuent à faire connaître leurs profils respectifs » (Dictionnaire Cervantès, Rire).

Il y a devant nous une œuvre magistrale, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, dont la première partie est publiée fin décembre 1604 à Madrid, suivi de la seconde partie sortie des presses en 1615, il ne lui reste alors que quelques mois à vivre, il sera inhumé le 23 avril 1616 dans sa paroisse de San Sebastián à Madrid. Désormais tous les 23 avril, l’Espagne célèbrera le Livre, le Quichotte enfantera les livres. Il y a face à nous un visage, un portrait apocryphe de Miguel de Cervantès, attribué à Juan de Jauregui daté de 1600, mais peint vers 1900. Tous les portraits connus de l’écrivain ne seraient donc que pure invention, vertige de l’imaginaire des peintres, mais qui s’en plaindrait ? Et puis il y a l’histoire de Miguel de Cervantès, le roman de sa vie, ses blessures à la bataille de Lépante, où il perd l’usage de sa main gauche, ce qui lui vaudra son surnom de « manchot de Lépante », ses cinq années de captivité à Alger, sa vie et ses livres, Don Quichotte, Nouvelles Exemplaires, Galatée, notamment. Autant de visages que Jean Canavaggio, le grand spécialiste de Cervantès en France, s’emploie avec rigueur et finesse à éclairer dans son dictionnaire. Il l’ouvre sur Giulio Aquaviva, dont Cervantès fut camérier, avant que le jeune prélat ne soit sacré cardinal, et s’achève sur le Voyage au Parnasse, long poème aux trois mille hendécasyllabes et ses cent cinquante écrivains cités, son testament poétique, l’adieu d’un homme qui craignait d’être dupe de ses rêves et qui s’en défendait en souriant. Ce vagabondage comme le définit l’auteur, dans ce dictionnaire aux quelques cent trente entrées, nous permet de mieux comprendre la vie de l’écrivain, son parcours, ses villes, ses amis, ses admirations, ses lectures, et ceux qu’il inspira, musiciens, cinéastes, dessinateurs et écrivains, fidèle à sa légende et leurs éblouissements de lecteurs. 




« Dans le sillage de Don Quichotte, mais sans s’identifier à lui, Tristram est la parfaite incarnation du « shandisme », une manière de comprendre les choses qui est aussi un mode d’existence où le goût de l’irrationnel s’allie à la nostalgie des chevaleries de l’imaginaire » (Dictionnaire Cervantès, entrée Laurence Sterne (1713-1768). 

« En 1605, Don Quichotte était l’artisan de son épopée en inventant dans le même mouvement son propre monde ; sous l’effet de sa déraison, l’auberge se métamorphosait en château et les moulins en géants. En 1615, il se lance de nouveau sur les chemins, mais ne transforme plus les choses ; ce sont les circonstances ou simplement les hommes qui fabriquent un univers à la mesure de ses exploits ou de ses désirs » (Dictionnaire Cervantès, entrée Don Quichotte, première et seconde partie). 

Ce Dictionnaire érudit de Cervantès est le livre des passions de Jean Canavaggio, des passions pour un écrivain qui a donné corps à ce qui allait devenir l’art romanesque, un dictionnaire nourri d’une curiosité sans limites pour son histoire, et les histoires que d’autres écrivains vont à leur tour inventer sur les traces du Quichotte et de Sancho. Ce Dictionnaire est à la fois celui des personnages qui miroitent dans les œuvres de Cervantès, mais aussi celui de ceux que l’écrivain a fréquentés, de ceux qui se sont inspiré de ses œuvres et notamment du Quichotte. En poursuivant notre vagabondage, nous apprenons tout de la captivité de Cervantès à Alger, nous nous glissons sur les traces de la Bible que d’heureux érudits et des lecteurs attentifs ont découverts dans le Quichotte, nous rencontrons des peintres qui ont illustré, exploré ou illuminé le Quichotte, comme Gérard Garouste qui expose un ensemble de dessins, d’aquarelles et de toiles, baptisé : Don Quichotte apocryphe – un livre ouvert et brûlé suffit à symboliser l’inventaire de la bibliothèque de l’hidalgo. Francisco de Goya, Picasso ou encore Gustave Doré : « Les rochers escarpés de la Sierra Morena, les arbres desséchés de la campagne castillane, les contrastes de lumière, les brumes jouent un rôle essentiel dans un paysage qui condense une somme d’émotions humaines ».

La passion littéraire est toujours inspirante quand elle se partage, ce que réussit formidablement bien Jean Canavaggio. Il est des livres qui ne cessent d’être lus et réédités, le Quichotte partage cette heureuse renommée avec La Bible, l’Odyssée, la Divine Comédie, Les Essais, et quelques autres, des livres qui non seulement ont résisté aux attaques des siècles. Le Temps ne les a pas fragilisés, mais les a patinés, comme les statues des cathédrales. Le Quichotte porté par deux personnages devenus avec le temps des archétypes, sonne le glas du roman de chevalerie, il renverse la machine mal assurée des livres chevaleresques, et ouvre un monde d’aventures aux mille entrées et rebondissements. La force de l’imaginaire de Cervantès nous entraîne sur les chemins qu’empruntent le Quichotte et son fidèle Sancho, les chemins de la Mancha, de la Sierra Morena, de Barcelone, nous fait vivre ses combats et ses éclats, mais aussi ses étourdissantes réflexions, ses éblouissants dialogues avec Sancho, ses situations épiques d’une grande drôlerie, cet art si singulier qui rend ce roman immortel. Même s’il fait mourir le Quichotte – Telle fut la fin de l’ingénieux hidalgo de la Manche, dans un village dont Sidi Ahmed n’a pas voulu préciser le nom, pour que tous les bourgs et village de la Manche se le disputent et se l’approprient, comme les sept villes de Grèce s’étaient disputé l’honneur d’avoir vu naître Homère (1), Cervantès le rend immortel, comme il rend immortel Sancho. 

Leurs aventures virevoltent et ne cessent de nous enivrer, comme ce Dictionnaire de nous divertir, de nous égayer, et de nous éclairer sur ce Grand d’Espagne que fut Cervantès. 

Philippe Chauché

(1) L’Ingénieux Don Quichotte de la Manche, Seconde partie, traduction d’Aline Schulman, Editions du Seuil, 1997. 

mercredi 1 décembre 2021

Châteaux de sable de Louis-Henri de La Rochefoucauld dans La Cause Littéraire

« Notre amicale de descendants de guillotinés triés sur le volet se réunissait trop rarement. Il aurait fallu se voir une fois par mois sans que personne ne le sache, dans des lieux secrets : le cimetière Picpus, un salon du Jockey Club, les jardins du château de Versailles, le sous-sol de la Chapelle expiatoire… ». 

Le narrateur de ce roman virevoltant n’est autre qu’un descendant de La Rochefoucauld, un nom qui s’accorde avec l’Histoire de France, celle de l’Ancien Régime, avec ses sauts et soubresauts, ses passions et ses trahisons, ses mensonges et ses gloires. Difficile de passer à côté de l’Histoire lorsque l’on descend de La Rochefoucauld-Liancourt qui prévient Louis XVI de la prise de la Bastille. Difficile d’oublier son histoire lorsque l’on apprend que les La Rochefoucauld détiennent le record du nombre de morts sous la Révolution française, quatorze au total, de Pierre-Louis et François-Joseph, deux évêques, assassinés à la prison des Carmes, à Anne, guillotinée place de la Révolution – Nous avions payé cher le prix de l’agitation populaire. Le jacobinisme était-il un humanisme ? Vous avez quatre heures. La Révolution française et la terreur étaient déjà au cœur de son roman La Révolution française, comme d’ailleurs l’étaient la littérature et les romanciers que l’auteur lisait, avait lu ou lirait : Chateaubriand, Saint-Simon, Chamfort, Laclos, Kafka et d’autres encore, tout aussi fréquentables que réjouissants. Châteaux de sable est un roman tout aussi passionnant qu’il est drolatique. Le narrateur qui vit plus ou moins de sa plume, rencontre l’écrivain Andreï Makine pour en brosser le portrait : « Quant à Makine, académicien atypique à la carrure d’ancien du KGB et à la belle gueule anguleuse de statue soviétique, avec son regard d’acier qui vous transperçait, il semblait vouloir vous hypnotiser, vous endormir – et pourquoi pas jeter votre corps dans la Volga », et lui livre l’histoire des La Rochefoucauld sous la Révolution ; l’académicien l’invite à en faire un roman qui lui collerait à la peau, et comme les clins d’œil de l’Histoire ne manquent jamais de piquant, une réclame pour un mascara prenant modèle sur la Révolution en citant son aïeul, pousse le narrateur à se lancer dans une nouvelle aventure tout aussi révolutionnaire : rencontrer Louis XVI et écrire le roman de sa vie, qu’il baptise Le Colosse aux pieds d’argile. Sous sa main royale, il devient prince de Passy et chevalier de Louis XVI, c’est sa recherche d’une noblesse perdue. 

« C’était la première fois que je rencontrais un personnage historique. Forcément, ça m’a tracassé. Le choix de son adresse, impeccable, m’a paru limpide : quai de Bourbon, parce que c’était son nom, numéro 17, en hommage à son fils, Louis XVII. Mais pourquoi Louis XVI avait-il opté pour le pseudonyme un peu ridicule de Robinson ? ». 

En bon écrivain, le narrateur avide de savoirs multiplie les lectures d’ouvrages où l’on donne à Louis XVI la part belle, et d’autres plus acides sur le roi guillotiné. Il est l’hôte du roi, ou de son fantôme, dans son Île aux trésors des bords de Seine, qui lui ouvre sa bibliothèque : « N’en déplaise aux mauvaises langues à la Zweig, Louis XVI n’était pas qu’un gros monsieur : c’était un grand lecteur ». De Daniel Defoe, il avait entrepris, enfant, de traduire Robinson Crusoé, il devint Robinson pour les contemporains de l’auteur, et de David Hume. Il y croise également la reine Marie-Antoinette – La tour du Temple est l’Enfer –, fréquente un bar clandestin repaire de royalistes, tenu par un certain Lemoine, puis quelques membres de la 2e DB, devenue 2e division bourbonienne, partagés entre intégristes et modérés, mais tous fidèles au trône. Assiste à la messe anniversaire en souvenir de Louis XVI, et croise le fer avec notre époque, qui compte elle aussi ses sans-culottes – « … en cet automne 2018, le sol tremblait de nouveau en Europe, le climat social était chaud, orageux, il y avait de la révolution dans l’air… ». Louis-Henri de La Rochefoucauld est un écrivain gourmand de l’Histoire de la Révolution, de celle d’un roi et d’une reine guillotinés, des trahisons et des fidélités, de celle finalement d’ancêtres qui ne manquaient ni de force, ni d’humeur face aux turbulences du siècle des Lumières, qui fut aussi celui d’expéditives condamnations à mort. Le siècle du verbe dans les salons fut aussi celui du sang répandu sur les places publiques. Louis-Henri de La Rochefoucauld est un écrivain qui goûte la langue française des romans d’aventure, des Mémoires, des romans qui galopent, avec leurs héros et leurs traîtres, des livres d’Histoire que l’on s’offre de père en fils, comme se transmettent demeures et châteaux, et des livres où personne ne se prend au sérieux. Louis-Henri de La Rochefoucauld réussit là un roman qui sourit au Roi pour le plaisir romanesque de le faire revivre. Il apparaîtra comme il disparaîtra dans ce roman ingénieux et rieur, comme les aimables fantômes du château de sa grand-mère qui se font entendre à ceux qui ont l’ouïe fine, des ancêtres qui s’ennuient et qui rêvent peut-être d’être les invités du prochain roman d’un descendant qui se prénomme Louis-Henri. Tout un roman ! se disent-ils sûrement. Et ils ont grandement raison. 

Philippe Chauché

vendredi 19 novembre 2021

Fouad El-Etr dans La Cause Littéraire

Il est traducteur, éditeur, poète, et romancier, Fouad El-Etr a répondu à nos questions dans La Cause Littéraire. 


Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Vous avez publié cette année votre premier roman chez Gallimard : En mémoire d’une saison de pluie. Un roman bien singulier, qui donne une part belle au style, un roman que nous avons qualifié de luxuriant et d’éblouissant tant il s’attache à une forme romanesque que nous qualifierions d’un autre temps. Roman d’amour et d’amitié, qui offre au lecteur une plongée romanesque étourdissante, par la richesse de sa langue. Un roman héritier de vos écrits poétiques et de vos traductions de poètes ? 

Fouad El-Etr : Ce roman est l’aboutissement d’un travail au long cours, un work in progress, dont une première version fut écrite d’un jet en 1962, au retour d’une escapade avec quelques amis aux vacances de la Toussaint. Quatre esquisses pour un portrait, en 1956 à quatorze ans, quand j’étais en Seconde au Lycée Français d’Alexandrie. En mémoire d’une saison de pluie fut plutôt la matrice de toute ma poésie, avant d’être nourri en retour, soixante années durant, de l’écriture et d’une vie de poésie. 

Ph. Chauché, LCL : Votre aventure poétique s’appuie notamment sur l’aventure de La Délirante, la revue et la maison d’édition éponyme. Le premier numéro paraît en 1967, l’ultime en 1982, certains sont aujourd’hui épuisés. Comment est née cette aventure poétique, littéraire et graphique ? Quel était votre projet éditorial ? 

Fouad El-Etr : Dans les années soixante, quand je suis arrivé à Paris, hormis Saint-John Perse, Pierre-Jean Jouve ou Georges Schéhadé, et, dans un autre registre, Julien Gracq ou Cioran, tout m’était étranger dans le paysage poétique français. Les poètes se pensaient penseurs, les philosophes poètes : les uns étaient structuralistes, marxistes, lacaniens, d’autres heideggériens, ne retenant de leur idole que les jeux de mots et l’usage abusif des tirets. Tout le monde y allait de son Coup de dés, s’égarant dans de stériles, frivoles, abstractions, s’il ne revendiquait pas son impuissance par cette traite inédite des blancs et l’impossibilité d’écrire. Ainsi fut inventée La Délirante, au beau nom de voilier, pour aller à contre-courant à la recherche du Graal. Ma ligne directrice a toujours été la poésie. Fût-il seulement concevable d’écrire ou éditer de la poésie sans poésie ? Il y a même, affirmait Novalis, « une manière poétique de conduire les affaires ? ». La parole des poètes vaut contrat parce qu’ils sont les vrais législateurs du monde. 

Ph. Chauché, LCL : En 1973 vous créez votre maison d’édition, La Délirante, et publiez des textes rares, des poèmes, mais aussi de la prose, sous une couverture immédiatement reconnaissable, reconnaissable également par son beau papier vert ou crème, et ses belles impressions accompagnées de frontispices d’artistes contemporains. Votre souhait était-il, dès le début de la collection, d’affirmer votre différence, par les choix des textes publiés, mais aussi par la forme que vous leur donnez ? Un livre doit-il être beau ? 

Fouad El-Etr : Ce qui est au-dedans est aussi au-dehors. J’ai voulu pour composer la poésie des caractères en plomb, Garamond, Baskerville, Bodoni, beaux, sobres, lisibles, et d’importants tirages typographiques sur des papiers amoureux de l’encre, chiffon, Ingres d’Arches ou Richard de Bas, réservés d’ordinaire aux exemplaires de luxe. Devrais-je m’expliquer là-dessus ? J’aime la Beauté, qui est indivisible, et je voulais la rendre accessible, quoi qu’il dût en coûter, au plus grand nombre, sans dépendre jamais du jugement esthétique, politique, financier de personne. « La poésie est le réel absolu ». Comprenne qui pourra. Et peu dans le milieu de l’édition partagent et pratiquent cette affirmation de Novalis. 

Ph. Chauché, LCL : Au cœur de La Délirante, vos textes, vos poèmes, par exemple dans Comme une pieuvre que son encre efface, vous écrivez : « Que la lecture est belle / Sur les bords de l’amante / Ses lignes s’entremêlent / Comme des fleurs grimpantes », et dans Irascible silence, « Si on te dit obscur reste obscur / Léger ne te laisse pas alourdir / Dans tes poèmes cours / Comme un long échassier », peut-être l’une des définitions de votre poésie et de celle que vous traduisez et publiez ? Tout y est clair et léger comme un échassier ? 

Fouad El-Etr : Le poète, avec ses mots et ses silences, dévoile et voile ce qu’il veut dire ou taire. Il rend visible l’invisible et invisible le visible. Comment définir la poésie ? C’est elle qui définit tout le reste. Elle est cachée et elle éclaire ; obscure, elle rayonne. En écrivant sa poésie la définit chaque poète, et déplace les frontières parfois des définitions antérieures. La poésie se mue sans cesse en elle-même et se redéfinit. 

Ph. Chauché, LCL : Vos choix de traductions se sont portés sur Shelley, Yeats, Keats notamment, pour quelles raisons poétiques et littéraires ? et lorsque vous publiez des traductions de textes de Bergamín, des poèmes de Borges, ou de Góngora, quelles en sont les raisons profondes ? 

Fouad El-Etr : Quelle pourrait en être la raison sinon l’amour que je leur porte, autant qu’à Blake, Synge ou Shakespeare, et l’attirance qu’exercent sur moi les langues étrangères, dont aucune, je dis bien aucune, ne peut m’être étrangère. « La poésie dissout, dans son essence propre, tout ce qui lui est étranger » dit encore Novalis. Je suis né, j’ai grandi à Alexandrie, la ville de Callimaque, de Cavafy, d’Ungaretti, la ville d’Alexandre qui s’est laissé apprivoiser par ses conquêtes et les coutumes étrangères. Au Lycée Français où j’ai fait mes études nous étions élevés en langues, en anglais, arabe et français, que nous parlions aussi à la maison avec mes oncles francophones et nos parents qui enseignaient les langues et les littératures arabes et anglaises. Ma grand-mère qui n’a jamais fréquenté d’école, ni au Liban où elle est née, ni en Egypte, parlait neuf langues dans la tour de Babel qu’était alors notre immeuble, et je peux affirmer sans trop exagérer que ma langue maternelle est la poésie. 

Ph. Chauché, LCL : Enfin quel est aujourd’hui l’avenir de La Délirante, quels sont vos projets pour les temps futurs ? 

Fouad El-Etr : De quel avenir me parlez-vous ? Sinon rêver, je n’ai jamais fait de projet de plus d’un an. A présent que j’en ai près de quatre-vingts, je me contente du présent. 

Philippe Chauché et Fouad El-Etr (novembre 2021) 


mardi 16 novembre 2021

En mémoire d'une saison de pluie de Fouad El-Etr dans La Cause Littéraire

« … tout flambait, nous, les bûches sur les chenets, et dans le ciel, après la pluie, les éclaircies. De temps en temps les litanies du vent comme un rire de singe tombaient du toit, soulevant l’esprit des bois et des oiseaux de la forêt qui les habitent… ». 

En mémoire d’une saison de pluie est un luxuriant roman d’amour et d’amitié, un roman de légèreté, et de grâce, comme le sont les romans inspirés. Le narrateur et ses amis séjournent au Bois Clair, une maison de famille qui s’ouvre sur des bois propices aux plus folles escapades amoureuses. Le Bois Clair inspirante, le Bois Clair captivante, vivifiante, c’est de cette maison qui tremble sous les âges et les blessures du temps, que va naître l’amour et la nostalgie de ces instants bénis que partagent les trois jeunes gens. En mémoire d’une saison de pluie est un roman où la forêt vibre, enflamme le narrateur et son amie, où les arbres et les animaux furtifs, l’illuminent. Prouesses du style et de la langue chatoyante de Fouad El-Etr, qui rendent ce roman troublant, irradiant, sensuel, comme l’est la passion que porte le narrateur à sa jeune amie, et l’amour de celle-ci pour ses deux complices de passions. Il y aura les instants heureux partagés devant le foyer de la cheminée, les rêves, les longues promenades en forêt, sous une pluie complice, et les éclairs qui strient le ciel et les peaux. Il y aura aussi la disparition des deux pôles de ce trio, cette étrange et troublante complicité des morts – Seul un mort peut faire l’éloge d’une morte –, une magnifique cérémonie des adieux à l’aimée, où l’ami suicidé lui donnera un dernier signe de vie. Les morts de ce roman ne disparaissent pas, ils sont saisis d’éclats qui les rappellent à la vie, ils vivent dans l’au-delà des mots. Il y aura aussi un cerf captif, que les heureux amants du temps retrouvé, délivrent des pièges des bois. Il y aura les temps heureux, qui ne cessent d’éblouir ce roman comme un soleil levant. 

« Six beaux jeunes hommes qui furent ses amants, ou ses admirateurs, la porteraient à bout de bras et la feraient danser en l’air dans son cercueil, la balançant et la berçant de droite à gauche, et de l’avant à l’arrière, comme un esquif les vagues de la mer, lui murmurant le bruit du vent dans les feuilles en guise de berceuse… ». 

En mémoire d’une saison de pluie est un éblouissant roman de vie et de sensations, de sentiments et d’admirations, de corps qui s’enflamment et de mémoires qui flamboient. Un roman où les phrases s’enivrent et nous enivrent par leurs modulations, leurs mélodies, leurs envolées, leurs éclairs et leurs éclats, leurs étourdissantes arabesques qui se déploient au fil du récit romanesque. En mémoire d’une saison de pluie est un roman qui foisonne d’idées et de sensations, un roman que l’on lit en le sentant, en le ressentant, un roman à fleur de peau et à fleur de cœur. Quand on sait que Fouad El-Etr est aussi poète, mais également traducteur de Cavalcanti, de Dante, de Buson, de Keats, et de Yeats, on comprend mieux l’étendue de son imaginaire romanesque, un imaginaire qui se saisit du réel, du souvenir, de l’instant vécu et partagé, pour les transcender, leur donner une nouvelle vie, une heureuse résurrection, un déploiement éblouissant, que cela soit dans la joie des corps enchantés ou dans la douleur des corps brisés. 
Ce roman est traversé par une force évocatrice rare, une richesse chatoyante de phrases, une passion pour les mots choisis, les belles évocations, les émotions à fleur de peau. En ces temps, où prime souvent la littérature maigre, frappée d’un régime littéraire sans sel, sans sucre, sans muscle, sans imagination et sans grâce, Fouad El-Etr est un écrivain habité de littératures, donc d’amour, de sensualité et d’admirations, en somme un écrivain riche de saveurs multiples, et de senteurs troublantes.

« Comme elle me fut longue à venir cette phrase qui conduisit, par ellipses, pénombres et mots interrompus, à nos premiers silences, où se noua pour nous comme un grimoire secret la grammaire de l’amour, à l’orée de ces pluies dont nous savions peut-être, où nous ne le savions pas encore, qu’elles nous apporteraient un nouvel automne, déjà plus fragmentaire et feutré par les ans, le taciturne et sombre écho des précédentes ». 

mardi 2 novembre 2021

La Divine Comédie de Dante dans La Cause Littéraire


 « Dante nous veut pèlerins, avec lui, dans l’itinéraire du salut, et nous place d’emblée au centre de son histoire, avec un “notre” qui nous concerne tous : Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue » (Préface Carlo Ossola) 

« Ô lumière et bonheur de tous les poètes, que m’aident la longue étude et le grand amour qui m’ont fait chercher ton ouvrage. Tu es mon maître et mon auteur, tu es le seul où j’ai puisé le beau style qui m’a fait honneur » (L’Enfer, Chant I) 

Cette année marque le septième centenaire de la mort de Dante – Durante Alighieri – survenue à Ravenne en 1321. L’occasion pour la Bibliothèque de la Pléiade de faire se rencontrer le texte original, une langue nourrie du provençal au vénitien, et la traduction de Jacqueline Risset parue en 1985 et 1990 chez Flammarion. L’occasion de faire « se parler » (1) les deux textes, de faire entendre les langues, de les laisser résonner : « quindici stelle che’n diverse plage / lo ciel avvivan di tanto sereno – quinze étoiles, en divers points du ciel, / qui l’avivaient d’une telle clarté ». Car chez Dante, le son des mots, la musicalité de la langue (2), font une symphonie note Ezra Pound, le rythme des phrases qui nourrit les Chants est fondateur, fundator : celui qui fonde ou a fondé, comme l’est la connaissance encyclopédique de l’écrivain-poète, de la philosophie, de la théologie, de l’Histoire, des héros et des saints et de ses contemporains de Florence, de Rome, de Sienne, les Noirs (les Donati), et les Blancs (les Cerchi) : imaginons Dante, ces années-là, partagé entre ses liens maritaux avec les Donati, dont il avait épousé une fille, son attachement personnel et intellectuel à Guido Cavalcanti, (…) et son adhésion aux valeurs de la Commune du Peuple (3). Jacqueline Risset qui n’a cessé de lire, de relire, de traduire, mais aussi d’écrire sur Dante, parle fort justement de poème sacré (4). 
La Divine Comédie est au cœur du sacré, et du politique (expulsé de Florence, condamné à mort), c’est un cœur romanesque sacré, un chant inspiré, divin, un poème sacré. Dante s’approprie les textes religieux, et les livre qu’il a lus avec l’attention d’un moine copiste, d’un stratège, d’un visionnaire, l’œil devance la plume et la plume vérifie ce que voit l’œil. Dans L’Enfer, cette immersion outre-tombe, il voit les damnés, traverse le Styx, échappe au Minotaure, poursuit avec son guide sa descente vers l’abime, cercle après cercle, traverse la forêt des suicidés, croise des harpies, des ombres et des monstres, des troupeaux d’âmes nues, et Béatrice, dont la mort en 1290 fut pour l’écrivain un cataclysme, il n’est donc pas surprenant qu’il la fasse resurgir, se lever des morts, dans La Comédie. Qui sont ceux qui peuplent les cercles de L’Enfer ? Dante qui a la précision d’un peintre et l’imagination d’un écrivain nous renseigne : les esprits vertueux non baptisés, les luxurieux, les gourmands, les avares, les coléreux, les hérétiques couchés dans des tombes brûlantes, les sodomites, les violents contre nature, les simoniaques, ou encore les mages et les devins, et d’autres encore. 

« Ces malheureux, qui n’ont jamais été vivants, étaient nus et harcelés sans cesse par des mouches et des guêpes qui étaient près d’eux » (L’Enfer, Chant III). 

Il quitte L’Enfer avec son guide, au XXXIV Chant, pour revenir au monde clair, et revoir les étoiles. Là, il va contempler quatre étoiles, croiser Caton, un honnête vieillard, dans les cercles de L’Enfer, ce n’était qu’âmes perdues, dans Le Purgatoire, il découvre les âmes lentes et traverse la divine forêt. Après la lave, viennent les éclaircies de lumière, qui ne peuvent que conduire au Paradis. La Divine Comédie est un voyage initiatique, terrifiant et splendide, inspiré, où tout est mouvement, et où le narrateur est accompagné de guides : Virgile (« Donc pour ton mieux je pense et je dispose / que tu me suives, et je serai ton guide, / et je te tirerai d’ici vers un lieu éternel… », L’Enfer, Chant I), Béatrice (« Regarde bien ! Je suis bien, je suis bien Béatrice. / Comment as-tu osé accéder à ce mont ? / Ne savais-tu pas qu’ici l’homme est heureux ? », Le Purgatoire, Chant XXX), et saint Bernard (« vole avec les yeux par ce jardin ; / car le voir mûrira ton regard / pour mieux monter par le rayon divin. Et la reine du ciel, pour qui je brûle / tout entier d’amour, nous fera toute grâce, / parce que je suis son fidèle Bernard », Le Paradis, Chant XXXI). 
Dante nous invite à physiquement nous mêler à ce voyage, nous rythmons notre pas sur le sien, nous voyons ce qu’il nous décrit… (Paul Claudel), et nous offre un poème, une romance, un romancero, qui va bouleverser ceux qui le liront : « On n’avait pas entendu cette voix depuis l’antiquité latine. Et voici que le chant n’est plus réminiscence, mais création réelle, et comme un chant de ruche nouvelle essaimant en Ouest, avec son peuple de Sibylles… » (Saint-John Perse), et Philippe Sollers qui lui a consacré un livre d’entretiens avec Benoît Chantre (5) a raison d’insister qu’il s’agit là du premier grand livre pensé et agi intégralement comme livre par son auteur. 

« Les ailes déployées, devant moi se montrait la belle image que leur doux jouir formaient, joyeuses, les âmes assemblées ; chacune paraissait un petit rubis où brûlait un rayon de soleil si ardent qu’il reflétait son éclat dans mes yeux » (Le Paradis, Chant XIX) 

La force romanesque de La Divine Comédie tient dans cette échappée, cette envolée au cœur de ces trois temps, celui des larmes, du feu et de la glace, celui de l’espoir et du passage, et celui de la Lumière retrouvée, divine. L’écrivain est un voyant, un voyant qui s’embarque tel Ulysse dans un voyage au long cours, mais il ne navigue pas, il marche, il marche pour se révéler, perd connaissance, doute, mais aussi s’enivre des couleurs et des mots qui lui sautent aux yeux et aux lèvres, il marche et ne cesse de parler, donc d’écrire. Voyage où il retrouve Béatrice : Mais elle, qui voyait mon désir, / commença, en riant si joyeuse / que Dieu semblait jouir dans son visage… Qui sera beaucoup plus qu’un guide, une deuxième révélation, comme l’est sa Comédie qui irradie les Lettres depuis des siècles. La Divine Comédie est un tremblement humain et divin, un éblouissement, une source de vie, nourrie de l’exil, de philosophie et de théologie, c’est ce qui en fait sa force unique. 

« Ô lumière souveraine qui tant t’élèves au-dessus des pensées mortelles, reprête un peu à mon esprit de ce que tu semblais, et rends ma langue si puissante qu’une étincelle de ta gloire puisse arriver aux gens du futur… » (Le Paradis, Chant XXXIII) 

Philippe Chauché 

En plus de La Divine Comédie et ses nombreuses traductions en Français (André Pézard, Gallimard, 1965 ; Alexandre Masseron, Club français du livre, 1954 ; Jean-Charles Vegliante, Imprimerie Nationale, 1996-2007 ; René de Ceccatty, Seuil, 2017 ; Danièle Robert, Actes Sud, 2016-2018-2020 ; Michel Orcel, La Dagana, 2019-2020-2021), on peut lire de Dante : Vita Nova (Mille et une nuits et Garnier Classiques), Vingt poèmes (La Différence), Rimes (Flammarion). 

(1) Carlo Ossola, Note sur la présente édition. 
(2) le vulgaire… « la langue de la nourrice et du Paradis », dira Pétrarque (Jacqueline Risset, Dante, Une vie, Flammarion, 1995). 
(3) Inglese, Vie de Dante, Chronologie, Luca Fiorentini, dans la présente édition. 
(4) « Mais L’Enfer, première partie du poème sacré… est bien plus qu’un répertoire de châtiments à méditer. C’est une forêt de symboles qui s’entrecroisent et se suscitent l’un l’autre, sans cesse » (Jacqueline Risset, Dante, Une vie, Flammarion, 1995). 
(5) La Divine Comédie, Desclée de Brouwer, 2000. 

mardi 26 octobre 2021

J'ai exécuté un chien de l'enfer de David di Nota dans La Cause Littéraire

En ouverture de son livre, David di Nota cite Hanna Arendt : « Qu’est-il arrivé ? Pourquoi est-ce arrivé ? Comment cela a-t-il pu arriver ? ». D’où vient le crime, la décapitation de Samuel Paty, cet enseignant d’histoire sans histoires, le 16 octobre 2020 à proximité de son collège à Conflans-Sainte-Honorine ? D’où vient le mal ? Et de quel mal s’agit-il ? Quelle est son origine ? Quelles en sont ses racines ? David di Nota répond à ces questions, il répond en écrivain, c’est-à-dire qu’il se pose, et pose les bonnes questions, pour tenter d’apporter les bonnes réponses, quitte à ce que ses réponses dérangent et froissent quelques bonnes âmes. 

« Comprendre comment un individu se trouve isolé, et finalement pointé du doigt par l’administration dont il relève, constitue certainement la meilleure introduction à ce phénomène peu étudié : non pas le « vivre ensemble », mais le « mourir seul » (Avant-propos, David di Nota). 

Il y a d’un côté, ce qui s’est dit sur cet assassinat islamiste, ce qui s’est propagé sur les réseaux sociaux, et puis il y a les faits, qui sont comme on le sait têtus, toujours têtus, et obstinés, écrira Mikhaïl Boulgakov. Les faits, l’écrivain s’en saisit, comme il se saisit du Procès de Kafka, le roman qui éclaire et accompagne ce livre. C’est le mensonge d’une élève qui est à l’origine de toute cette dramatique histoire, une élève absente du cours sur la liberté d’expression du professeur, mais qui l’accusera de vouloir offenser les musulmans présents dans sa classe, en leur présentant une caricature du prophète, et de demander aux enfants musulmans de sortir, une décision qui dit-elle a choqué tous les élèves. Double mensonge, mais la parole de la collégienne vaudra de l’or, celle de l’enseignant ne vaudra que du vent. La machine est lancée, une enfant au mensonge, un père à la manœuvre, un prédicateur, une vidéo, des messages sur les réseaux sociaux. En substance, il y a dans un collège un professeur raciste et islamophobe, l’administration n’entendra pas, ne voudra pas entendre ce que dira l’enseignant en réponse à ces terribles accusations. 

« Samuel Paty n’est ni un saint, ni un martyr, ni un héros, il n’est pas mort pour la liberté d’expression. Il est mort de quelque chose ; et cette chose porte le nom d’une sorte de monstruosité théorique : l’antiracisme islamiste ». 

La machine mortifère va s’emballer, comme au temps des procès staliniens. Une machine guerrière islamiste qui s’appuie sur une machine à penser qui se propage, précise l’auteur : un racisme systémique, un continuum colonial, la persécution des musulmans et le rejet de l’islam, des propos, des analyses sociologiques et politiques qui sont dans l’air du temps, comme l’on dit. Samuel Paty sera identifié par le tueur islamiste, montré du doigt par des élèves qui seront payés, la suite nous la connaissons, même si les détails du crime sont oubliés, ou plus précisément rayés de la mémoire collective. Comme est oubliée, ou rayée de la mémoire, la mécanique qui s’est mise en route, bien huilée, pour qu’une parole, pour que les faits qui ont conduit à la décapitation soient ainsi souillés, comme si c’était la tombe de l’enseignant qui l’était avant qu’il ne tombe sous les coups de couteau de son tueur, et ne soit mis en terre. « Comme si la honte devait lui survivre », écrit Kafka à la toute fin du roman – alors que la lame a déjà pénétré le corps et que Joseph K. est exécuté « comme un chien ». 

David di Nota a pour lui la précision, la justesse du propos et des mots, le regard précis sur ce qui s’est passé ; il déroule sous nos yeux les faits et les évidences, l’emballement de la machine, les mensonges, les soumissions, les abandons, les rapports internes, les accusations visant le professeur, tout ce qui alimente l’accusation qui vise Samuel Paty et qui le conduiront à la mort. Ces accusations cousues de fil blanc qui alimentaient les procès staliniens et qui débouchaient, elles aussi, souvent sur la mort. Après le temps de l’effroi, celui du deuil, voici celui des faits, qui ne font oublier ni l’effroi, ni le deuil, mais qui révèlent tous les ressorts du drame, comme chez Kafka. Ce livre pourrait aussi se nommer Le procès intenté à Samuel Paty, sournois, aux mille ressorts, et qui aura raison de ce professeur, tué pour un mensonge, que personne ne voudra dévoiler, une évidence que personne ne voudra voir, et que l’écrivain met en lumière avec la vivacité qui l’occupe lorsqu’il écrit des romans. « La sentence ne vient pas d’un seul coup, c’est la procédure qui se change peu à peu en verdict » (Franz Kafka). 


Philippe Chauché