samedi 25 avril 2020

Jamais la même vague de Frédéric Schiffter dans La Cause Littéraire



« La jubilation de surfer vient de la maîtrise durant quelques instants de la verticalité du corps sur une horizontalité ondoyante, écumante, rapide. Le surf est un rodéo debout. Il faut s’accrocher à l’air jusqu’à épuisement de la monture ».
 
Jamais la même vague est un roman ondoyant, écumant et vif, sorte de rodéo littéraire que livre Frédéric Schiffter avec ses personnages et les aventures romanesques et follement réelles, qui les saisissent, les renversent, les électrisent, et les tétanisent. Jamais la même vague est le roman de deux destinées qui vont se rencontrer, Alice et Boris, l’une va embrasser la vie d’un beau surfeur américain qu’aucune vague n’effraie, l’autre défendre un jeune délinquant néonazi impliqué dans la mort d’un jeune antifa lors d’une bagarre de rue entre deux bandes rivales de jeunes gens énervés, que tout oppose sauf, les poings et les insultes.
Les destinées comme les vagues ne se rencontrent jamais, sauf lorsque la tempête fait rage sur le littoral, et qu’elles sont tout aussi désorientées que les hommes qui les observent. Alice va subir l’assaut de violentes vagues de son amoureux devenu riche et un peu mafieux, la main lestée de plomb pour la frapper ; Boris, voir se transformer son client énervé à l’idéologie frelatée en un fervent lecteur du Coran, barbe et délires à l’appui, et voir disparaître un ami cher, qui a choisi de se perdre dans un désert de neige. Les destinées se croisent souvent quand les vents sont favorables, favorables à leurs humeurs et à leurs passions, Jamais la même vague surfe sur ces vents gracieux et parfois mauvais, avec finesse et brio. Tout vient du surf et tout y revient dans ce livre, le surf que le philosophe-écrivain pratique et admire (1). Le surf, cette vitalité romanesque qui enflamme les hommes et couronne les vagues.
 
« En face de lui, éclairée par la lueur de la lampe du salon, la bibliothèque étalait des romans achetés au fil des années. Il avait devant les yeux les chapitres de son existence. Il lui était difficile de dire combien il possédait d’ouvrages. Peu importait leur nombre. Il avait besoin de leur présence. Ils étaient de vieux amis ».
 
Frédéric Schiffter signe là son premier roman ; le philosophe sans qualités, comme il aime à se faire appeler, réussit un brillant livre d’époque, comme nous dirions de La Belle Epoque, de la fin des années 70 aux années 2000, où brille l’argent facile, les trafics en tout genre, les bagarres, les violences politiques et l’ivresse du sexe, entre la Californie, le Pays basque, et Paris. En admirateur de Michel Houellebecq (2), Frédéric Schiffter s’empare, lui aussi, de tous les travers de la société, de tous ses délires, ses croyances, de ses folies, sa violence sociale, ses rêves, ses perversions, et ses effondrements. Frédéric Schiffter croit dur comme fer au style classique, et affine son roman aux belles manières littéraires. Pour montrer le ridicule, il sait qu’il ne faut à aucun instant tomber dans le ridicule romanesque, pour saisir cette jeunesse étourdie par quelque idéologie mortifère ou telle abondance financière, il ne faut pas se faire procureur, mais romancier. Il sait que jamais la langue ne doit faiblir, se laisser aller, divaguer, chuter ; en tout instant, comme sur une planche de surf, elle doit être ferme et agile. Pour se saisir de l’amour, il faut être un écrivain amoureux. Frédéric Schiffter est un orfèvre qui compose un roman, comme Miles Davis composait Kind of Blue : tout y est parfait, finement orchestré, grandement arrangé, juste, bref, incisif, et si des réflexions philosophiques s’invitent, c’est toujours en mesure, sans la moindre dissonance – Ma mémoire me joue le mauvais tour d’être fidèle. Frédéric Schiffter a le talent d’un accordeur de piano, il donne à son roman une belle résonnance, une force lyrique et nostalgique, sans fausses notes. Il garde des époques qu’il évoque, la force du souvenir, la grâce agile du témoin curieux. Frédéric Schiffter, qui a la passion de philosopher pour lui-même à la manière de Montaigne, réussit ce passage très risqué qui conduit de l’essai à l’art du roman, où dans la confusion du monde, deux êtres se rencontrent et apprennent à s’aimer face à l’océan, d’où se détache l’ombre dansante d’un surfeur. La mort peut attendre, semble-t-il dire dans ses figures légères, nous l’avons tant de fois croisée.
 
Philippe Chauché
 
(1) Une vague ne se cache pas pour mourir. Elle aime disparaître sous le regard des hommes, Petite philosophie du surf, Frédéric Schiffter, Milan, 2005
(2) Houellebecq ne croit pas en l’humanité. Il a parfois pitié d’elle. L’exploitation est la seule réalité sociale et l’aliénation un concept vide, Dictionnaire chic de philosophie, Frédéric Schiffter, Ecriture, 2014.

http://www.lacauselitteraire.fr/jamais-la-meme-vague-frederic-schiffter-par-philippe-chauche

samedi 18 avril 2020

Joseph Mitchell dans La Cause Littéraire



« Dès qu’il arrive dans Fulton Street, le spectacle de ce pandémonium le revigore. Il rejette les épaules en arrière, renifle l’air salé et se frotte les mains. La puanteur de ces commerces de poisson n’a rien de désagréable. “Je vais vous révéler un secret très précieux, m’a-t-il dit un jour. L’odeur du marché aux poissons de Fulton Street vous guérira d’un rhume en vingt minutes. Aucun de ceux qui travaillent dans le marché n’attrape jamais de rhume. Ils ne savent tout simplement pas ce que c’est” » (Old M. Flood).
Joseph Mitchell n’est pas un chroniqueur comme un autre, il a une manière unique de saisir et de se saisir de situations, de dessiner des portraits d’hommes et de femmes croisés, dans la rue, les restaurants, les bars, les marchés (aux poissons), et de les transformer en personnages de roman par l’art du style. Joseph Mitchell saisit sur le vif ce qu’il voit, et le transforme en épopée urbaine foisonnante, entre 1944 et 1946. Old M. Flood possède cette puissance évocatrice, cette haute valeur littéraire qui rend ce récit étourdissant.
On y mange du poisson et des huîtres – « La première qu’il ouvre, tu la prends et tu la sens, comme tu ferais pour une rose, ou un verre de brandy » –, on accompagne, on suit à la trace M. Flood sur le marché aux poissons dans Fulton Street, sur les quais pour assister au déchargement des chalutiers, des senneurs, des coquilliers, il a des manières de capitaine au long cours, de vieux savant des mers, d’encyclopédiste des huîtres et des poissons : « …pose des tas de questions, fouille les tonneaux du regard, y prend, pour l’admirer, ici un bar rayé ou là un rouget, et passe d’une stalle à l’autre l’oreille toujours tendue pour ne rien perdre de ce qui se dit dans le marché ». Le chroniqueur du New Yorker possède non seulement une vue exceptionnelle, l’œil vif d’une mouette, il aurait pu être photographe de l’Amérique, mais il possède également l’oreille affutée d’un sondeur. Il enregistre bruits et conservations, échanges, rires et coups de colère, dans un mouvement permanent. Ces récits sont habités d’une rare vivacité, celle de M. Flood, aux mille vies (1), de ses amis, tous promis à court terme à la disparition, même si M. Flood n’est guère pressé, il a tant de matinées à passer auprès des pêcheurs et de ses mouettes boiteuses.
« Il y a deux Sudistes parmi les clients. L’un vient d’un Etat qui fait sécession tous les quinze jours avec une grande régularité ; il s’exprime souvent avec l’accent très recherché de la bonne société sudiste de manière à ce qu’on ne manque jamais de lui demander : “Vous venez du Sud ?”. Il a peur de s’aventurer au-dehors après la tombée de la nuit à cause de tous ces Nordistes qui traînent dans les rues, et porte toujours sur lui un sifflet qu’il a chipé un soir à un agent de police ivre » (Arrêtez de me casser les oreilles).


Arrêtez de me casser les oreilles est un recueil de portraits et d’articles publiés à l’origine en 1938, des écrits de jeunesse de Joseph Mitchell, immergé dans l’audience d’un procès, dans des théâtres de Vaudeville, où il grave des esquisses de strip-teaseuses, et d’un fabriquant d’éventails pour danseuses, et inventeur de danses – « Tel un matador qui répète une nouvelle passe avec sa cape, M. Sittenberg accorde à la manière dont les danseuses manient ses éventails la même attention qu’un vieux professeur un peu grognon » –, de pasteurs, de rabbins, d’un homme d’affaires qui se fait appeler Father Divine ou plus simplement Dieu, ou encore d’un agent de catcheurs, et d’une comtesse qui boxe : « Elle a une belle voix de soprano. Quand elle est fatiguée de taper dans les sacs de sable, elle entonne quelques airs de Carmen… “Je suis une vraie boule de feu” m’a dit la comtesse en confidence». Ses portraits sont vifs, ses descriptions précises, son style enflammé, ce sont de courtes histoires qu’il nous conte, des instantanés d’Amérique, à la manière d’un photographe qui à mesure qu’apparaissent ses images, en invente d’autres. Son écriture est un révélateur de ce qu’il voit, et de ce qu’il entend, de ce qui se déroule sous ses yeux – « Le grand gaillard italo-américain n’avait qu’un seul bras ; un éclat d’obus lui avait arraché l’autre à hauteur de l’épaule lors de la bataille de l’Argonne». C’est un écrivain au travail, un portraitiste affairé sur le motif. Un journaliste sans fard, sans maniérisme, qui fait sien le réel, et le transmute en brillants éclats romanesques.
Philippe Chauché
(1) « M. Flood n’est pas quelqu’un de précis mais un composite de plusieurs hommes d’un certain âge qui travaillent ou passent du temps au marché aux poissons de Fulton Street ». Note de Joseph Mitchell à l’édition en 1948 des trois chroniques consacrées à M. Flood, Postface de Thomas Kunkel : M. Mitchell et M. Flood. Auteur de L’Hommes aux Portraits. Une vie de Joseph Mitchell, Editions du sous-sol, 2020.

https://www.lacauselitteraire.fr/old-m-flood-un-recit-joseph-mitchell-et-arretez-de-me-casser-les-oreilles-un-recueil-des-recits-joseph-mitchell-par-philippe-chauche




dimanche 12 avril 2020

Colette Fellous dans La Cause Littéraire





« Je dis tour à tour Kyoto, Japon, Kyoto song, mais ce n’est jamais le mot juste, je sais seulement que cet endroit du monde est pour moi à la fois le pays réel et le pays mental, qu’il est très fragile et qu’il pourrait d’une seconde à l’autre disparaître, comme tant d’autres choses ».
 
Kyoto song est le récit inspiré d’un voyage à Kyoto de l’écrivain et de sa petite fille Lisa, âgée de dix ans, curieuse, joyeuse, et attentive : « j’ai envie d’être encore une enfant pour voir le Japon ». Un voyage odorant comme des fleurs des cerisiers, vibrant au rythme des haïkus de Bashô : « Dans le chant de la cigale, rien ne dit qu’elle est près de sa fin ». Un voyage placé sous très haute protection littéraire, Paul Claudel, Roland Barthes, Sōseki ; et cinématographique, Yasujirô Ozu : « (C’est que) tous ses films n’en forment qu’un, ils sont le grand roman qu’il n’a pas écrit, mais filmé ». La voix unique de Colette Fellous vibre à chaque page de Kyoto song, comme elle vibrait lorsqu’elle proposait ses Carnets nomades sur France Culture.
 
Ce livre est un carnet nomade, qui fait se rencontrer le Japon, ses passions, mais aussi son enfance, les douleurs, les pertes, et l’affront absolu, la barbarie d’un viol. Colette Fellous a une voix et donc un style. La petite Lisa a elle aussi une voix et du style, le style de l’enfance heureuse et perméable au monde et à ses découvertes. La voix stylée d’un écrivain, précise, qui vibre comme ces fleurs de cerisiers, et le souvenir de son grand-père, une autre voix de l’enfance, illumine son récit, le protège. Les souvenirs sont les fleurs du printemps précoce (1) de Kyoto song.
 
« Ce livre dont je ne connaîtrai jusqu’au bout que le frémissement car je le voudrais inachevé, irrégulier, poreux, grand ouvert sur le large, le voici qui court entre mes mains, je l’attrape, il se perd, revient, me fait signe, se cache, me tend les bras puis disparaît. Il ressemble à cette brise du matin sur les feuilles d’érable ».
 
Kyoto song est le récit de l’enfance retrouvée, touché par une belle exigence romanesque – « J’ai relevé le store de bambou lentement, j’ai entrouvert la fenêtre, à peine à peine, et j’ai regardé. C’était un samedi matin, je ne voulais pas déranger le paysage, juste regarder ». Ce livre vibre aussi d’heureux instants partagés, de moments où l’écrivain transmet son savoureux savoir à sa petite fille qui virevolte sous ses yeux. Le livre de l’enfance voyageuse de Lisa, du Japon silencieusement traumatisé par les séismes, et le Tsunami qui l’a retourné. Un livre gracieux et habité par d’heureux fantômes qui s’y sentent chez eux, écrivains et poètes – « J’ai laissé cette toute petite chose / que l’on appelle moi / et je suis devenu le monde immense ». Un livre où Lisa collecte les mots qu’elle découvre, et les note dans son carnet de voyage. Des mots qui révèleront ces instants offerts, ces rencontres, ces découvertes, ces visions du Japon. Comme dans la collection qu’elle dirige au Mercure de France, Kyoto song dévoile des Traits et Portraits du Japon, de son nouveau pays natal, mais aussi de son histoire, de ses joies, de ses illuminations, de ses douleurs, de la Renaissance annoncée, des Traits et Portraits habités par un sentiment absolu de l’écriture (2).

Philippe Chauché


(1) Printemps précoce est le nom d’un film de Yasujirô Ozu sorti en 1956.
(2) « J’ai de l’écriture un sentiment absolu », Roland Barthes

https://www.lacauselitteraire.fr/kyoto-song-colette-fellous-par-philippe-chauche

dimanche 5 avril 2020

Kafka dans La Cause Littéraire



« Ma consolation est – et je vais me coucher avec elle – que je n’ai pas écrit depuis si longtemps, que donc ce fait de l’écriture ne peut pas entrer en compte pour évaluer ma situation actuelle, mais que cela devrait quand même, avec un peu de force virile, pouvoir s’arranger au moins provisoirement » (2 octobre 1911, Premier cahier).
 
Pour la première fois un éditeur audacieux propose la traduction intégrale des 12 cahiers qui constituent ces Journaux, écrits par Franz Kafka de 1910 à 1922. Un gros livre de plus de 800 pages, achevé d’imprimer le 17 décembre 2019, jour de la mort de Günther Anders (le 17 décembre 1992 à Vienne, auteur notamment de Kafka pour et contre, Circé, 1990), sur les presses de l’imprimerie Smilkov en Bulgarie. L’écrivain tient un journal, pour lui-même (comme pour ses autres écrits, il avait demandé à Max Brod de les détruire), journal de ce qu’il vit, ressent, rêve, voit – « Forte ondée. Mets-toi en face de la pluie, laisse les rayons d’acier te pénétrer, glisse-toi dans l’eau qui veut t’emporter, mais reste quand même, attends ainsi debout le soleil qui surgit soudainement et sans fin » –, de ce qu’il imagine.
 
 
Kafka - 1922
 
Le réel et la fiction s’y mêlent à merveille, des esquisses romanesques en devenir se dessinent, d’autres s’y déploient – « La terrible tension et la joie, au fur et à mesure que l’histoire se déployait devant moi, c’était comme si je fendais les eaux » (Le Verdict). C’est un journal sous très haute tension, les rêves le troublent, son corps ne cesse de le tourmenter, et souvent le sommeil s’efface, comme s’efface parfois l’attention et les intentions qu’il porte à son Journal, son traducteur note de très fortes disparités quant à la fréquence et à la longueur des notations. Franz Kafka a 27 ans en 1910, il lit Dickens, Strinberg – « L’après-midi parc Chotek, lu Strinberg, qui me nourrit » – et les Journaux de Goethe – « Une pensée de paysage tranquille et réglée s’installe » –, Kafka plus tard : « Insécurité, sécheresse, calme, tout va y passer ». Il fréquente le cabaret Lucerna, le café Savoy, et le bordel Suha, la synagogue Alt-Neu pour la lecture de la Mischna – « Beaucoup d’intérêt pour certaines questions controversées » –, se promène avec sa sœur, rien ne lui échappe, les colères de son père, ses voisines, la rue, les cris, le ciel, il travaille le matin au bureau (Office de protection contre les accidents de travail du Royaume de Bohème), dont il veut se libérer, et parfois, s’absente, pour se mettre à l’écriture d’un roman. Il dort mal, souffre de migraines, de lassitude, il doute, renonce un temps, mais il écrit, il se doit d’écrire. Parfois une ou deux phrases, précises, nettes, éclairantes – « je tire les mots comme s’ils venaient de l’air vide ». Ce journal est celui, et il le note dans le cinquième cahier, des transformations, des preuves aujourd’hui insupportables de ce qu’on a vécu. Ce Journal est un sismographe qui mesure chaque tremblement de l’état de santé, des pensées, des rêves de l’écrivain de l’Altstädter Ring de Prague.
 
« Aujourd’hui je n’ose même pas me faire de reproches. Les crier dans ces jours vides cela ferait un écho affreux » (22 décembre 1910, Deuxième cahier).
« Réveillé par un froid matin d’automne avec une lumière jaunâtre. Forcer son chemin à travers la fenêtre presque fermée et planer encore devant les vitres avant de tomber, les bras étendus le ventre bombé les jambes repliées vers l’arrière comme les figures de proue des navires d’autrefois » (Troisième cahier).
 
Ces Journaux peuvent se lire comme l’on déambule dans une ville sans se fixer de chemin précis, à la manière des « dérives » situationnistes. On y entre et l’on en sort, on se saisit de notations, de remarques, d’impressions, des éclats décousus (1), qui ne peuvent que nous entraîner dans la lecture ou à la relecture des romans de Franz Kafka qui hantent ces Journaux. Le Verdict, mais aussi le Procès, La Colonie pénitentiaire, s’écrivent là sous nos yeux, non sans doutes, sans hésitations, sans renoncements : « Je suis à l’ultime frontière, devant laquelle je vais peut-être devoir rester assis pendant des années, pour pouvoir peut-être ensuite recommencer une nouvelle histoire qui restera de nouveau inachevée » (Deuxième cahier des Liasses). Ces Journaux eux aussi semblent parfois inachevés, flottants, hésitants, à deux phrases de la rupture, c’est aussi cela qui les rend passionnants, indispensables, à qui veut s’immerger dans l’âme et le corps de Kafka, mais aussi dans son style, ses styles, dans cet art tremblant, qui en fait une exception, une heureuse et passionnante exception littéraire.
 
 
 
 
« Ses romans, c’est la fusion sans faille du rêve et du réel. A la fois le regard le plus lucide posé sur le monde moderne et l’imaginaire le plus déchaîné. Kafka, c’est tout d’abord une immense révolution esthétique. Un miracle artistique » (Milan Kundera, L’art du roman, Gallimard, coll. Folio).
 
Philippe Chauché
 
 

samedi 21 mars 2020

Désir de Philippe Sollers dans La Cause Littéraire


« Le Philosophe est incorruptible. S’il choisit de s’exprimer à travers tel ou tel écrivain, on le reconnaît immédiatement à son style : net, contradictoire, énergique et fluide. Qu’il ait eu plusieurs signatures n’a pas d’importance. On ouvre un livre en français, et on sait, au bout de trois lignes, que c’est lui ».
 
Désir est le roman de Louis-Claude de Saint-Martin, connu, plus ou moins, sous le nom de Philosophe Inconnu, né en 1743 et mort en 1803 (1). On lui doit deux livres illuminés, L’Homme de Désir, et Le Ministère de l’Homme-Esprit, et Philippe Sollers, sens en éveil, s’en inspire, comme il s’est inspiré de Casanova, de Vivant Denon, ou encore de Mozart (2). Désir est un livre inspiré, animé d’un souffle et d’un élan divin – quoi de plus révolutionnaire que le divin ? –, un roman illuminé par un Illuministe (3), un homme de l’instant, qui vit, s’il le veut, à la seconde près. Désir est une machine littéraire à remonter le Temps, à se l’approprier. L’écrivain s’immerge dans la Révolution française sur les traces de cet Inconnu – « Quand on la contemple, cette révolution, dans son ensemble et dans la rapidité de son mouvement, on est tenté de la comparer à une sorte de féérie et à une opération magique ».
 
 
 
Il est sensible à la langue enflammée du Philosophe, il le voit, comme il voit le Général Inconnu, qui savait lui aussi ce qu’écrire voulait dire, après son échec, en train d’errer, avec sa canne, sur la lande irlandaise… On dirait le vieux roi Lear perdu dans ses souvenirs. Le Philosophe fréquente des Sociétés secrètes, comme Mozart, mais sans s’y morfondre. Il saute les époques, change de peau, on le voit en Mai 68, au cœur d’une autre Révolution portée elle aussi par les mots et les corps. Comme son complicebordelais, il possède cet art particulier de passer d’un corps à un autre, d’un continent à l’autre, d’un écrivain à l’autre, et le Girondin incarné, le suit à Paris, en Egypte avec Bonaparte, en Chine, à Grenade, à Venise, où il ne porte pas de masque, les laissant au spectacle, mais il a une grande familiarité avec l’invisible depuis son enfance, où il se cachait sans arrêt pour rien. Ils sont nombreux à l’avoir connu, et notamment quelques femmes singulières. Désir, s’aventure dans le passé et se conjugue au présent, le présent qui ravage la langue comme la planète.
 
Le Philosophe et ses doubles heureux échappent aux insultes, aux délires, aux folies, aux trafics des corps. Son remède essentiel et vertueux : des jardins et des fleurs, même si ce n’est pas le seul.
 
 
 
« La nature est pleine de mouvements plus ou moins cachés, le plus souvent presque imperceptibles. Regardez ce rosier immobile : trois bourgeons, à peine visibles, donneront, dans trois jours, trois roses rouges admirables. Essayez d’entrer dans cette éclosion et sa discrétion nocturne. Ecoutez mieux son désir ».
 
Philippe Sollers est un écrivain du Désir, les noms qu’il a donné à ses livres, le vérifient : Paradis évidemment, mais aussi Le Cœur absolu, La Fête à Venise, ou encore Passion Fixe, Une Vie divine,L’Eclaircie, et les Lettres à Dominique Rolin : – « Mon amour, Premier jour de calme, changement d’horloge : les huit mouettes sont là, sur la gauche. L’effacement du vent fait que l’on sent sa propre respiration ». – « Nous sommes deux enfants magiques ». – « Ce qui compte, c’est l’amour, l’amour, l’amour. Peu importe ce qu’on pense, ce qu’on rumine : l’amour. Démonstration sur la page : action » (4). Désir est le roman d’une sainte famille, de poètes, de musiciens, de révolutionnaires, de rois, de jardiniers – « Le Nôtre est charmant, plein d’esprit, et, surtout, honnête. C’est bien le seul personnage que le roi respecte ». Un roman où s’est glissé le Philosophe Inconnu, et ce n’est pas seulement sa vibration, ses pensées, son verbe, mais c’est aussi son corps, cette incarnation multiple, qui défie le temps et l’Histoire. L’art du roman est cette incarnation, cette vibration, ce désir d’absolu, et cette vision nette du contre-désir qui ne s’est jamais aussi bien porté, pour lui répondre, l’écrivain bordelais déclenche une illumination, où le désir reste désir.
 
Philippe Chauché
 
(1) Louis-Claude de Saint-Martin, le Philosophe Inconnu, Nicole Jacques-Lefèvre, Dervy, Bibliothèque de l’Hermétisme.
(2) Casanova l’Admirable, Le Cavalier du Louvre, Mystérieux Mozart (Plon et repris dans la collection Folio Gallimard).
(3) « L’illuminisme désigne un courant à la fois philosophique et religieux qui eut son apogée avec les théosophes du XVIIIe siècle… il est lié aux kabbalistes juifs et chrétiens, aux quiétistes vaudois, aux piétistes allemands, à la gnose éternelle, aux thèses de Mme Guyon, aux mystiques et alchimistes allemands du XVIe siècle », Encyclopédie Universalis.
(4) Lettres à Dominique Rolin (1981-2008), Edition établie, présentée et annotée par Frans de Haes, Gallimard, 2019 (trois volumes à ce jour de lettres, deux venant de Philippe Sollers, et un de Dominique Rolin). Désir d’aimer, désir de vivre, désir d’écrire, une sainte trinité.
 
http://www.lacauselitteraire.fr/desir-philippe-sollers-par-philippe-chauche

samedi 14 mars 2020

L'Amante de l'Arsenal de Gabriel Matzneff dans La Cause Littéraire



Avertissement : Recension écrite en décembre dernier, depuis tous les livres de l’écrivain ont été rappelés par ses éditeurs. Gabriel Matzneff a quitté la France pour l’Italie et la justice est saisie.

« Deux titres mélancoliques : Séraphin, c’est la fin ! – Mais la musique soudain s’est tue ; puis un titre triomphant, dionysiaque : La Jeune Moabite. Entre les deux, Un diable dans le bénitier, et Les Eaux du Léthé.
Ensemble, ces cinq titres expriment ce qu’aura été ma vie » (L’Amante de l’Arsenal).
L’Amante de l’Arsenal est le dernier opus des Journaux intimes de Gabriel Matzneff, des journaux qu’il publie depuis 1976, et qui recouvrent et découvrent sa vie, ses aventures, ses passions, ses joies et ses amours composés et décomposés.
L’écrivain voyageur, Paris, Rome, Nice, Naples (« J’aime ce vol Nice-Naples car on y survole la mer et, en mai, avec le soleil qui s’y reflète, celle-ci est spécialement chatoyante, piquetée d’étoiles »), le lettré amateurs de mots rares, le dandy, le chrétien orthodoxe (« 19h40, à la cathédrale de la Sainte-Trinité, après que l’évêque Nestor a tracé avec l’huile sainte le signe de la croix sur mon front et celui d’Anastasia »), l’amoureux aux passions croisées (« Mes amours vont bien. Pour le reste je vis au jour le jour »), poursuit cette expérience littéraire, cette mise à nu, et ce dévoilement.
Calamity Gab, comme il aime à se baptiser, gambade dans Paris, se pose pour rêver ou séduire aux terrasses de cafés, s’invite à de belles tables de restaurants, écrit ses chroniques pour Le Point, rencontre ses éditeurs, corrige les tapuscrits de ses prochains livres, et se glisse sous les draps et dans les bras de ses amoureuses. Et comme le style fait l’homme, c’est une nouvelle fois un journal fort bien stylé que publie Gallimard, l’un de ses fidèles éditeurs. Gabriel Matzneff ne craint rien tant que de prendre du poids et de la graisse, alors il soumet ses phrases à un régime semblable à celui qu’il s’impose, elles sont effilées et tendues comme des quadriceps.
« Je viens de fleurir la tombe de Cioran. Seul. L’an dernier, Anne M. m’avait accompagné au cimetière de Montparnasse, mais cette année je n’ai pas osé demander à qui que ce fût d’être auprès de moi ».
L’écrivain heureux ne manque point de fidélités électives, ses éditeurs et ses écrivains qui l’accompagnent depuis des années – Byron, Cioran, Cicéron, Montherlant, Joseph de Maistre, Schopenhauer, Voltaire –, d’éclats amoureux qui scintillent dans son journal – Vous débordez de mes lèvres, semper laus tuum –, d’instants partagés ou chapardés au temps, qu’ils soient heureux ou ténébreux, traversés par des orages et des trahisons. Les orages et la foudre, l’écrivain les a affrontés à plus d’une reprise, en octobre dernier, il est pris à parti par des militants de Paris Nationaliste suivis par d’autres d’extrême gauche, lors d’une soirée qui lui est consacrée dans un restaurant parisien par la revue RasKar Kapac. Et tout porte à croire qu’en ce début d’année, il ne sera pas à l’abri de nouveaux violents coups de vent (qui le sème récolte la tempête peut-on lire ici ou là) avec la publication annoncée chez Grasset du Consentement, de Vanessa Springora, jeune amoureuse baptisée V. dans son journal, où Gabriel Matzneff est notamment qualifié de prédateur, et l’auteur veut, écrit-elle, « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Nous en tenant à la littérature, nous la laisserons faire son travail, qui est parfois un travail du deuil.
Philippe Chauché
https://www.lacauselitteraire.fr/l-amante-de-l-arsenal-journal-2016-2018-gabriel-matzneff-par-philippe-chauche

dimanche 8 mars 2020

Les Confessions de Roland Jaccard dans La Cause Littéraire



« J’ai traversé ma vie sans rien trouver qui retienne mon attention. Sans doute ai-je été un piètre observateur. Je me contentais de donner le change. Je ne peux en vouloir à personne. Certaines existences sont de somptueux ratages. D’autres, d’éblouissantes réussites. Je suis demeuré dans une honnête moyenne ».
 
Roland Jaccard a de qui tenir, il a forgé ses pensées et son style en lisant Henri-Frédéric Amiel (1), Cioran, Karl Kraus, Schopenhauer, et quelques autres penseurs piquants, pétillants et gracieusement désespérés, ses élus de la mélancolie. L’écrivain qui fut longtemps un grand éditeur (2), livre quelques secrets, quelques scandales, des éclats et des éclairs de sa vie amoureuse. Il aurait pu inscrire en sous-titre de ce nouveau petit livre « Les filles s’enfuient plus vite que les livres », même si en le lisant, on découvre que le plus souvent, c’est lui qui prend la fuite, qui se dérobe, question de sécurité assure-t-il.
 
Le nihiliste racé et stylé dresse la liste des raisons de l’oubli de ces jeunes femmes qui ont un temps occupé sa vie : Rachel qui se jette sous un train, Tâm qui voulait lancer sa Mini Cooper dans un précipice, mais qui a finalement misé, à raison, sur un salon de beauté, Monique, l’anorexique ou encore Naomi qui le décrit comme le pire des salauds. Il s’amuse également à faire la liste des ruptures les plus insolites, entre une qui aimait le rap et faisait des fautes d’orthographe, et une autre qui n’avait rien compris à la grandeur tragique du western (3), Roland Jaccard qui ne manque jamais d’humour, comme ses amis Cioran et Clément Rosset, ne prend pas tout cela très sérieux.
 
« D’accord avec Jean-Pierre Georges quand il écrit :
1. N’attends rien des autres.
2. N’attends rien de toi.
3. N’attends rien du tout.
Supprime le verbe ‘attendre’. Supprime l’idée. Et au besoin supprime-toi ».
 
Confession d’un gentil garçon est le livret de famille du dynamiteur de la pensée contemporaine, d’un flibustier qui a préféré fréquenter la piscine Deligny avec M. le Maudit (réfugié en Italie), au grand large et aux Mers du Sud. Roland Jaccard a l’art du service coupé et de la frappe revers littéraire, il écrit vite et bref en restant ferme sur ses appuis, ses principes et ses amitiés. Ce petit livre piquant se déguste, comme on le ferait d’un whisky très tourbé qui épouse longtemps votre palais. Les pensées de Roland Jaccard ont la même force, la même rondeur, la même puissance, c’est le fumet de la pensée, où affleurent des parfums de nostalgie et de nihilisme, que l’écrivain hume depuis qu’il sait écrire, et bien écrire.
 
Philippe Chauché
 
(1) Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel, Serge Safran.
(2) Il fonda et dirigea la collection « Perspective critiques » au PUF, où il publia notamment Schopenhauer et les années folles de la philosophie de Rüdiger Safranski.
(3) Pour s’en convaincre, si par hasard on a besoin d’en être convaincu, il faut lire John Wayne n’est pas mort, Pierre-Guillaume de Roux. Roland Jaccard a notamment publié Journal d’un oisif, Cioran et Compagnie, Sexe et Sarcasmes (PUF), Station terminale (Serge Safran), et plus récemment Penseurs et Tueurs (Pierre Guillaume de Roux).
 

https://www.lacauselitteraire.fr/confession-d-un-gentil-garcon-roland-jaccard-par-philippe-chauche

lundi 2 mars 2020

Izzo - Matalon dans La Cause Littéraire





« Au lycée du Rempart, Jean-Claude s’ennuie. On lui apprend à tordre des bouts de fer alors que ce qu’il aime par-dessus tout, c’est usiner les mots, ciseler les phrases, aiguiser les idées. » Jean-Marc Matalon
« Une brume de chaleur enveloppait Marseille. Je roulais sur l’autoroute, vitres ouvertes. J’avais mis une cassette de B.B. King. Le son au maximum. Rien que la musique. Je ne voulais pas penser. Pas encore. Seulement faire le vide dans ma tête, repousser les questions qui affluaient. Je revenais d’Aix et tout ce que je craignais se confirmait. Leila avait vraiment disparu. » Total Khéops – Jean-Claude Izzo – Série Noire Gallimard – 1995
 
Il y a vingt ans disparaissait l’écrivain et journaliste Jean-Claude Izzo, marseillais comme l’était Jean-Patrick Manchette, deux comètes de la littérature policière, du nouveau roman noir. Jean-Marc Matalon qui s’est déjà glissé dans la peau romanesque de l’auteur de Chourmo (1), lors d’une talentueuse effraction littéraire, nous offre une biographie fidèle, précise et brillante de l’écrivain, une immersion dans son histoire, ses filiations, ses amours et ses amitiés.
 
Jean-Claude Izzo est fidèle à ses passions : le journalisme et le quotidien La Marseillaise – Le soir, Izzo n’est jamais pressé de quitter le journal. Après avoir rendu sa copie au chef des Informations locales, il traîne dans les bureaux où flotte en permanence un nuage de fumée bleutée. -, le militantisme au Parti Communiste – En lieu et place du discours millimétré rédigé dans la traditionnelle langue de bois léniniste, Jean-Claude se met à déclamer des vers. -, ses amours tumultueux – Toute sa vie, Jean-Claude sera scrupuleusement fidèle au dogme de l’infidélité conjugale. -, Marseille qui finira par lui glisser entre les doigts, avant de retrouver ce navire blanc prêt à prendre la mer, le temps de ses escapades à Saint-Malo et à Paris, et l’envie dévorante d’écrire, de la poésie, la vie révolutionnaire du Félibrige Clovis Hughes, et des romans policiers inspirés et protégés par la Bonne Mère. Jean-Marc Matalon est fidèle à un écrivain qui ne l’était guère, où qui plutôt partageait ses fidélités amoureuses, en adepte du double, ou du triple jeu, comme dans un roman. Fidèle à ses passions, ses éclats, ses livres, ses révélations et ses douleurs, Jean-Marc Matalon nous en livre l’aventureux récit.
 
« A Saint-Malo, Izzo écrit un chapitre nouveau de son existence. Tout semble lui réussir enfin. Sa vie amoureuse le comble, même s’il doit joueur sans cesse de mensonges, de silences et de faux-semblants pour maquiller ses escapades parisiennes. Il se passionne pour son travail au sein des Etonnants Voyageurs, ses problèmes d’argent sont derrière lui désormais. L’écriture, seule, lui manque. »

La biographie de Jean-Claude Izzo, ne cherche pas à épater le lecteur, par son style, ses trouvailles, ses secrets dévoilés, Jean-Marc Matalon préfère suivre l’écrivain sur la pointe des pieds, pas à pas, sous les yeux de son père, lors de ses premiers éclats politiques et poétiques, ses premiers articles pour la Marseillaise, au pied de l’Etang de Berre qui se transforme, dans ses doutes, ses fuites et ses enthousiasmes, dans la maladie qui le terrasse. Il se glisse dans l’ombre vacillante d’un écrivain qui épouse Marseille, ses dérives et ses folies, dans trois romans racés que publie Patrick Raynal dans la Série Noire chez Gallimard, la plus prestigieuse collection d’orpailleurs de romans noirs. Jean-Claude Izzo – Les vies multiples du créateur de Fabio Montale est aussi le roman de Gennaro, et d’Isabelle, ses parents – La vie à le goût des bonheurs simples que l’on croit éternels. -, celui du Panier et de l’Amicale ajaccienne, le quartier détruit, ses habitants chassés par les gendarmes, les miliciens et l’armée allemande – Un silence irréel recouvre la butte où, quinze ans plus tôt, un adolescent prénommé Gennaro avait imaginé se construire une vie « dolce come una mattina d’estate ». Le livre des amitiés, ces flammèches qui par instant illuminent la vie de Jean-Claude Izzo, ce solitaire intempestif.
 
 
 
Il y a Alain Dugrand correspondant de Libération à Marseille, le musicien Jean-Guy Coulange, Michel le Bris, l’inventeur des Etonnants voyageurs – Devant les bières alignées sur les comptoirs, Dugrand, Izzo et Le Bris échangent leurs souvenirs militants, ils se racontent leurs voyages, leurs passions littéraires, débattent à l’infini d’un roman et d’un label de jazz… -. Cette biographie est aussi le livre des amours de l’écrivain, qui vont jusqu’au bout, l’illuminer, le transcender et lui faire perdre la voix et celui de son fils Sébastien, fidèles des fidèles, même si l’écrivain ne lui a rien légué (2). Il y a vingt ans disparaissait un romancier devenu célèbre, par sa trilogie marseillaise, et les aventures de son double romanesque Fabio Montale. Jean-Marc Matalon réveille toutes ces histoires marseillaises, ces passions, ces inspirations, avec la justesse et la finesse d’un ami qui n’a rien oublié. La mémoire est une affaire sérieuse, tout autant que les romans policiers de Jean-Claude Izzo, dont le parfum troublant n’est pas près de s’évanouir dans la Méditerranée au-delà de la Pointe Rouge.
 
« Des relents de mémoire aux essences violentes – thym, résine et sarriettes mêlées – attisent la sève qui monte en moi. Le soleil m’accueille dans un ressac de silence. » Jean-Claude Izzo – Loin de tous rivages
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/jean-claude-izzo-les-vies-multiples-du-createur-de-fabio-montale-jean-marc-matalon-par-philippe-chauche

jeudi 20 février 2020

A la carte pour La Cause Littéraire












Lire comme si nous écrivions, la plus étrange biographie du monde. 

Philippe Chauché 

mardi 18 février 2020

Robert Redeker dans La Cause Littéraire




" Plus que les philosophes, les héros et les saints indiquent à la vie humaine sa direction. Son sens : où elle va, ce qu'elle signifie. Ils la remplissent d'un contenu - c'est pourquoi, feintant le nihilisme par un cadrage-débordement, ils entretiennent quelque parenté avec l'optimisme. Ils sont comme une ouverture dans le ciel, taillée pour nous aspirer. "
 
En ouverture de cet essai qui comptera, Robert Redeker convoque un gendarme, Arnaud Beltrame, qui a offert sa vie contre celle d’otages retenus par un terroriste islamiste dans le Super U de Trèbes : Fut-il un héros ? Sans doute. Fut-il un saint ? Peut-être. En tout cas, il est mort en martyr de sa foi et de sa patrie, témoignant de la mort de son corps charnel pour elles deux. Le ton est donné, les premiers accords esquissés, la mélodie dessinée, comme pour un opéra de Mozart, le philosophe peut se lancer dans ses admirables démonstrations, et la construction de ses concepts. Il invite héros et saints, qui note-t-il, ont déserté la France, qui en fut pourtant une terre fertile.
 
Ces héros et ses saints, indiquent à la vie humaine sa direction, où elle va et ce qu’elle signifie et lorsqu’ils surgissent, finalement peu compatibles avec le matérialisme consumériste et l’hédonisme de marché qui caractérise l’humanité forgée par notre époque. Notre société humaine, trop humaine, s’est éloignée des héros fondateurs, ces piliers sur lesquels s’appuie l’Histoire, Jeanne d’Arc évidemment, mais aussi Bonaparte, puis Napoléon dans les premiers temps, ou encore le philosophe résistant communiste Georges Politzer assassiné par les nazis. Il en va de même des saints qui paraissent aujourd’hui à jamais enfermés dans les dictionnaires ou les prêches des prêtres que personne n’écoute. Robert Redeker est persuadé que les uns comme les autres, s’ils ont été chassés d’une mémoire partagée, c’est pour faire triompher, les victimes, le transhumanisme, l’idolâtrie, les anti-héros – le héros inverti, aux prises avec la mauvaise conscience du soupçon, les tenants du tout se vaut, l’homme lunaparkisé, l’inhéritier – il n’y a de héros et de saint, que sur le fond d’un héritage,  et l’homme de divertissements, qui ne ravit plus, ne pulvérise plus, comme le notait Pascal, mais il fabrique et usine – il fabrique de l’homme.

« La chose est sue depuis toujours : le divin est ce qui apparaît. C’est, évidemment, par ce don d’apparition que l’homme ressemble au divin, qu’il est configuré à l’image du divin. Le verbe configurer transporte avec lui l’idée du visage. L’homme est ce qui apparaît : il en va ainsi depuis le surgissement du visage, dans notre plus lointaine préhistoire. »
 
Les Sentinelles d’humanité est le livre de ce surgissement, celui d’une apparition, ici un saint, là la fulgurance d’un héros, mais aussi celui d’une profonde transformation, d’une raison qui s’éloigne, d’un miroir qui se trouble, qui fait que la vision s’y noie. Pour se faire, Robert Redeker, s’appuie sur les éclats et les réflexions et propos de penseurs d’hier, d’avant-hier et d’aujourd’hui, qu’il fait vivre et revivre, ils vivifient sa pensée et ses réflexions, et c’est heureux : Pierre Teilhard de Chardin – L’expérience du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté. -, Martin Heidegger, Nietzsche – Napoléon appartient à l’humanité antique. -, G. W. F. Hegel, Jules Michelet – Elle (Jeanne d’Arc) fut une légende elle-même, rapide et pure de la naissance à la mort. -, François-René de Chateaubriand – La chevalerie seule offre le beau mélange de vérité et de fiction. -, Tertullien – Le plus grand crime du genre humain, le forfait qui comprend tous les autres, la cause de la prévarication, c’est l’idolâtrerie. -. Le philosophe déploie ses thèses en toute clarté, et en toute transparence – La culture implique l’autorité judiciaire de la tradition. Il sait qu’il doit, et qu’il peut compter sur son style limpide et précis, nous rappelant à un devoir de restauration du réel face à la société d’idolâtrie, un devoir d’humanité, si loin de l’humanisme publicitaire – Sans ces exceptions, le héros et le saint, l’humanité ne serait rien. Robert Redeker en philosophe de l’ovalie, saisit, ramasse, resserre, muscle ses phrases, et ses idées filent comme un ballon de rugby, l’arrière s’intercale entre les trois quarts, et file vers l’essai, qui est superbement transformé, et ne pas manquer de faire grincer quelques dents.
 
Philippe Chauché
 
http://www.lacauselitteraire.fr/les-sentinelles-d-humanite-philosophie-de-l-heroisme-et-de-la-saintete-robert-redeker-par-philippe-chauche

vendredi 7 février 2020

Alexandre Postel - Gustave Flaubert dans La Cause Littéraire




« Il entend au-dehors la rumeur de la mer, l’appel des goélands, une toile claquant au vent et, pareil à l’écho d’une fête lointaine, le murmure des voix humaines. Il reconnaît la musique des bords de mer, étrange et familière comme un rêve qui revient ; à mesure qu’il s’en pénètre dans le demi-jour de la cabine fermée, il éprouve le besoin de respirer, de s’accorder au rythme de la mer et du vent, de rompre les digues du chagrin. »
 
Le 16 septembre 1875 au matin, Flaubert entre dans Concarneau. Lors d’un premier voyage en Bretagne, en juin 1847, il voit assez mal la ville du Finistère (Saint-Mathieu du bout du monde). Cette fois il y passe deux mois, il se promène, prend des bains, observe les pêcheurs, passe beaucoup de temps avec son ami Pouchet dans sa station de biologie marine, assiste à la mue d’un homard, et se demande s’il est encore capable d’écrire (1).
Un automne de Flaubert, est le passionnant roman de ce séjour, de cette villégiature, de cette halte dans la vie de l’écrivain, mais aussi de cette renaissance à la littérature, que seul un écrivain d’élégance pouvait en rendre compte. Alexandre Postel est attentif aux pas hésitants de Flaubert, à ses doutes, à sa mélancolie, à ses renoncements, à ses tremblements, à ses emportements admiratifs, et finalement au retour à la plume qui fut la sienne, et à la naissance de La Légende de saint Julien l’Hospitalier.
 
« Des images prennent forme, se déploient devant ses yeux mi-clos : un château sur une montagne boisée, un vieillard qui se chauffe en se remémorant sa jeunesse, une femme filant des broderies d’église, l’intrusion d’une bohémienne dans une fête. Pendant ce temps, Flaubert est rarement assis à sa table : le plus souvent, allongé sur le lit, il rêvasse. »
 
 


 
 
Pas à pas, Alexandre Postel suit Flaubert en cet automne breton. Il l’accompagne, attentif et admiratif, sur le chemin de ronde de sa vie : Il se regarde comme un homme fini. L’écrivain n’écrit plus, aucun roman, peu de lettres, rien de visible en tout cas, il rêve, ses affaires ne vont pas bien, son avenir s’assombrit chaque jour. Mais à Concarneau, en cet automne, qui devient un printemps, il va réapprendre à se voir, à voir et à partager la joie des bains de mer, les conversations avec Pouchet l’étourdissent comme un bon vin, et les visites régulières de sa femme de chambre, Mademoiselle Charlotte qu’il baptisera mon petit ange, le ravissent. Il assiste aux recherches de son ami, qui sonde ses poissons et ses bêtes de mer, comme un écrivain ses phrases, scalpel en main, il dissèque ses poissons, comme Flaubert ses romans. Flaubert observe les bassins et se nourrit de ces visions d’embryons d’une raie, ou d’un hippocampe, un bestiaire en mouvement : ébloui par leur splendeur silencieuse, Flaubert pense à Adam parmi les créatures du jardin d’Eden, à Noé dans son arche, au chasseur sauvage dont il rêve le destin. Un automne de Flaubert est un roman inspiré, à l’élégance admirative, un roman habité, non par la statue d’un commandeur de la littérature, mais par le corps d’un homme qui se retrouve face à l’océan, que Concarneau sauve de la chute fatale, et rend à sa nature profonde d’écrivain.
 
Philippe Chauché
 
(1) Lorsqu’il réside à Concarneau Gustave Flaubert a publié Madame Bovary (1857) Salammbô (1862-1874), L’Education sentimentale (1869), et laissé en suspens Bouvard et Pécuchet. Ses contes, dont La Légende de saint Julien l’Hospitalier seront imprimés en 1877.
 
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samedi 1 février 2020

Michel Bernard dans La Cause Littéraire


« La parole de Jeanne s’enlaçait comme une liane vigoureuse, verdoyante, au questionnement sec et abstrait des prêtres, professeurs et maîtres qui la jugeaient, et montait plus haut. Il comprenait mieux comment elle avait pu séduire et entraîner seigneurs et soldats. Et puis elle était morte, encore une enfant, horriblement ».
 
Le Bon Sens poursuit ce chemin littéraire et historique ouvert avec Le Bon Cœur par Michel Bernard, écrivain de passions et de raisons. Jeanne d’Arc a été condamnée et mise à mort, Charles VII s’emploie à rendre la France à la France et à en chasser les anglais, fidèle à la mission que s’était fixée la Pucelle. Le Bon Sens est le livre de cette reconquête, celui du pardon royal pour ceux qui ont fait alliance avec les envahisseurs, mais aussi celui du procès en vérité de Jeanne, et la proclamation de l’arrêt annulant sa condamnation, le 7 juillet 1456. Michel Bernard s’attache et nous attache à ces hommes de Bon Sens qui vont participer à la mise au jour de la vérité, à la conquête d’une parole juste, à la mise en lumière des accusations et du jugement du tribunal qui l’a condamnée au bûcher pour sorcellerie.
 
Parmi ces hommes de qualité, ces grands témoins et grands passeurs de l’Histoire de France, Guillaume Manchon, gardien de manuscrits, grand lecteur et lumineux religieux lettré, fidèle serviteur de la vérité, témoin du procès dont il conserve précieusement les minutes – « Il se souvenait d’avoir été ce greffier consciencieux attentif à recueillir les paroles de l’accusée et de ses juges, l’auteur scrupuleux du document qui faisait foi ». Comme dans Le Bon Cœur (1), Michel Bernard dévoile ces hommes, militaires et religieux qui ont fait l’Histoire, pour certains par fidélité à la couronne de France, et ceux qui l’ont trahie par cupidité et opportunisme. L’écrivain sait comme d’aucuns en saisir les traits et les traces, comme il saisit en peintre attentif et précis les traces des paysages traversés par les hommes en armes, et les traits de ceux qui se retirent du monde après avoir offert sang et jeunesse à Jeanne et à la reconquête. Le Bon Sens est aussi le roman d’une passion, Agnès Sorel (un nom d’héroïne romanesque), que la mort éloigne à jamais de son roi Charles et que Jean Fouquet va saisir dans sa profonde et unique beauté.
 
« Sa blondeur, l’éblouissante pureté de sa peau blanche, le brillant de ses yeux bleus, ses lèvres délicatement renflées au dessin parfait, jusqu’à la palpitation de l’air autour d’elle étaient admirables. Il n’avait jamais vu une aussi belle peinture ».
 
 
Agnès Sorel par Jean Fouquet
Michel Bernard nous offre un roman d’une rare perfection, classique et racé. Il possède l’art de faire entendre l’Histoire et les histoires particulières qui la façonnent. Il vibre et nous fait vibrer avec ces hommes au Bon Cœur et de Bon Sens, enfants de cette guerre qui dura un siècle, et c’est tout un pan de notre histoire collective qui se dévoile, et que l’écrivain façonne. Et l’on peut entendre, en écho, une autre défaite et une reconquête qui transformèrent la France au siècle passé, avec là aussi ses héros, ses traîtres, un pardon et une reconquête les armes à la main. Le Bon Sens fait entendre ces voix uniques qui ont résonné au 15ème siècle : Charles VII, Guillaume Manchon, Agnès Sorel, Jean Fouquet, Jean Bréhal, François Villon – Ce chant aux modulations subtiles et lumineuses n’était rien d’autre que l’art de parler français –, mais aussi Jeanne dont les mots scrupuleusement transcrits habitent la mémoire de ses fidèles amis, et enfin Thomas de Courcelles, ce courtisan sans âme, qui dissimule son terrible secret, son souhait durant le procès que Jeanne soit soumise à la torture : « Maître Thomas de Courcelles a dit qu’il paraît bon de l’y mettre ». L’écrivain inspiré saisit, par son fil d’or, les raisons du courage et les déraisons des trahisons, toutes les nuances d’une nation qui se reconstruit les armes en main, qui retrouve ses provinces, ses villes, et sa langue. Michel Bernard en dessine le deuil, l’oubli, les fidélités et la joie retrouvée, ses portraits sont admirables de justesse et de finesse, tant il est maître des couleurs et des formes. Michel Bernard est doté d’une plume parfaite, comme on le dit de l’oreille d’un musicien.
 
Philippe Chauché
 
 
 










samedi 18 janvier 2020

Iñaki Uriarte dans La Cause Littéraire

 
 
« L’autre soir, au dîner, j’ai semé le trouble. En affirmant que la grossièreté et l’incompétence de nombre de journalistes des pages culture ne seraient jamais admises au sein de la rubrique sportive du journal. Personne ne peut faire un papier sur un match de football sans y avoir assisté. Il serait immédiatement démasqué ».
 
Bâiller devant Dieu est le journal grinçant et amusé d’un moraliste qui ne prend rien très au sérieux, sauf Borges, son chat, et les plages de Benidorm. Iñaki Uriarte est un expert en étude de lui-même, qui sait que pour bien écrire, il faut bien se connaître. Il se fréquente, s’examine, se traque, de sa plage, de son lit ou d’un fauteuil où il sommeille, explore ses réactions et ses humeurs. Il n’est donc pas surprenant qu’il fréquente avec assiduité Montaigne, son maître en introspection : « Toute la gloire, que je prétends de ma vie, c’est de l’avoir vécue tranquille ».
 
Iñaki Uriarte se passe en revue, comme il passe en revue ce qu’il vit et traverse, et c’est piquant, drôle, réjouissant, léger. Il prend à témoin les écrivains qui occupent ses nuits, ses jours et ses chroniques littéraires, et les invite à ses siestes vagabondes ; Enrique Vila-Matas : « Je t’appelle simplement pour bavarder » ; Pascal, Pessoa et son Livre de l’Intranquillité publié en espagnol en 1984 : « Ce n’est pas tous les jours que nous sommes témoins de la naissance d’un classique » ; Baudelaire, Schopenhauer, Cervantès : « Lire le Quichotte vous rend heureux » ; Byron dans l’œil brillant d’André Maurois : « Saleté de plume ! » ; et Cioran pour son journal : « C’est mon anniversaire. Je l’avais complètement oublié ». Iñaki Uriarte joue avec les citations, s’en amuse ou s’en agace, mais jamais sans élever la voix, c’est sa belle passion. Qui aime bien, sait bien citer ! L’écrivain passe ses journées à lire, à rêver, parfois à boire un verre, à se promener, à bâiller – « J’ai toujours pensé que le bâillement était le symptôme d’une sérénité spirituelle, l’un des actes les plus mystérieux » – et à écrire des critiques littéraires pour un journal basque – l’écrivain est espagnol, mais aussi Basque des Amériques –, ou dans ses Carnets sans trop se prendre au sérieux.
 
 
 
Bâiller devant Dieu est un réjouissant journal stylé d’une belle élégance, Iñaki Uriarte y chuchote, sourit, s’enthousiasme, boit un coca, fume, et accorde tout le temps qu’il faut à converser avec son chat Borges ; l’écrivain argentin qui lui aussi choyait les chats s’en réjouirait. L’écrivain se passe au tamis comme il passe au tamis son époque – « Débatteurs, chroniqueurs, chauffeurs de taxi, même combat. Un déploiement d’indignation morale, le taximètre en marche » – et pratique l’ivresse de la phrase finement aiguisée, du mot amusé, avec la légèreté mélancolique d’un rentier d’un autre temps.
 
« Je me lève habituellement à onze heures. Ai-je trop dormi dans ma vie ? Dois-je le regretter ? Nous ne dormons jamais “suffisamment”, il est impossible de “dormir suffisamment”. Jules Renard : « Un chat qui dort vingt heures sur vingt-quatre, c’est peut-être ce que Dieu a fait de plus réussi ».
 
Philippe Chauché
 
Frédéric Schiffter a signé la préface  : http://lephilosophesansqualits.blogspot.com/2019/10/inaki-uriarte.html
 
 

samedi 11 janvier 2020

Carles Diaz dans La Cause Littéraire






« Je suis sur le papier un croquis. La paille en désordre qui flambe. Le foin que les fermiers ont brûlé. La cendre dispersée qui retient la Hauteur captive. Cette bordure des champs qu’on ne cultive pas et qui en Occitanie s’appelle : la talvera ».
« Soi sul papièr un escapol. La palha escampilhada que flamba. Lo fen que los bordiers l’an cremat. Lo cendre espargit que reten la Nautor captiva. Aquel bòrd de las pèças que se laura pas e que’n Païs d’Òc se ditz : la talvera ».
 
La poésie, cet éclat musical est une affaire de langue. Ici elles sont deux, la langue d’Oc et la langue de France. Deux langues qui s’accordent, et se répondent, l’une enfante l’autre, l’autre fait entendre la première, « Une langue unique ne suffit jamais pour habiter le monde… ». Carles Diaz en possède au moins deux, celle de son origine, l’espagnol du Chili, « j’ai traversé le mutisme des Andes », et celle de son adoption littéraire et géographique, le français.
 
En Marge est un dialogue entre deux langues, entre des sons, des résonnances et des accents. C’est une belle aventure poétique entre Joan-Pèire Tardiu et Carles Diaz. Au centre de la « Marge, ce bout de terre essentiel, à partir duquel le labour va pouvoir s’accomplir » (Joan-Pèire Tardiu), le verbe, « la langue sacrifiée, dynamitée dans le silence, Mille vies (qui) s’embrasent…, la griserie de paysages natifs… ». Cet espace de l’entre deux, entre deux sillons, deux terres, inspire le poète, avant qu’il ne laboure sa feuille, n’y trace son sillon poétique. Ne creuse la langue, comme un paysan sa terre, avec la régularité métrique d’une charrue, qui gratte et creuse comme la langue d’Oc sonne comme un soc, qui frappe l’angle d’une pierre enfouie.
 
« Le chant, pareil aux vagues, n’est qu’un point de fuite vers les profondeurs du silence ; là-bas où la mer a creusé sa patrie d’inflexibles mystères ».
« Lo cant, coma las ondadas, es pas qu’un punt de fugida cap a las pregondors del silenci ; enlai, que la mar i a cavat sa patria de mistèris inflexibles ».
 
 
 
Carles Diaz et Joan-Pèire Tardiu écrivent de la lande, où naissent les rumeurs du monde, les langues perdues, les hommes égarés ou jetés sur les flots. Ils écrivent de la grève face à l’océan, où échouent les bois flottés, d’une clairière, et leur parole réveille les langues disparues, et éclaire les corps brisés. Il suffit de se souvenir de l’Odyssée gasconne de Bernard Manciet (1), le passeur, l’ermite, l’éclaireur des Landes, qui lui aussi écrivait porté par les roulements de la langue, et les éclats coupants du monde, alors que sonnait le tocsin et les cloches de Sabres : « je te fais Soleil tourner comme le lait / j’ai le bras rouge / tu es mes larmes / soleil de Sabres le plus rouge / que j’enterre dans mes midis / ». Carles Diaz et Joan-Pèire Tardiu continuent à creuser cette veine aux éclats d’or, la langue passée au tamis des orpailleurs, pour n’en garder que sa poétique matière.
 
Philippe Chauché
 
(1) L’Enterrement à Sabres, Bernard Manciet, édition établie par Guy Latry, Mollat, 1996
 
https://www.lacauselitteraire.fr/sus-la-talvera-en-marge-carles-diaz-par-philippe-chauche