vendredi 21 août 2020

Joseph Kessel et Hubert Bouccara dans La Cause Littéraire




« Le monde qu’il connaît, et qu’il cherche à connaître toujours davantage, lui semble habité d’êtres susceptibles de devenir tout aussi bien des acteurs de l’actualité que des protagonistes d’aventures fabuleuses », Serge Linkès.
« Ni cuisinier ni rôtisseur, Kessel, reporter-romancier ou l’inverse, ignore le trait d’union, puise dans le reportage pour nourrir le roman, alerte à en franchir les frontières, habile à en négocier les rythmes », Gilles Heuré.
« Il appuya son front contre la barre métallique de la fenêtre. Des lumières palpitaient dans la plaine ; des cours d’eau luisaient comme une soie profonde. Dans l’élan du train, Herbillon croyait entendre l’impérieux tumulte de son désir : arriver, arriver à l’escadrille » (L’Équipage, Joseph Kessel).
Joseph Kessel, écrivain du désir romanesque et grand reporter du désir d’aventure – les deux se nourrissent, les deux s’éclairent, les deux se croisent et s’entrelacent –, fait son entrée dans la plus prestigieuse des collections de l’édition française, La Pléiade. De L’Équipage, au Bataillon du ciel, en passant par L’Armée des ombres, La Piste fauve, Le Lion, et Les Cavaliers, un livre unique par son ampleur et sa force évocatrice, où les phrases s’envolent et galopent soulevées par les vents du sud, ultime roman, édité par Gallimard en 1967 et dédié à son père. Plus de quarante ans se sont écoulés depuis la parution chez le même éditeur de L’Équipage, son premier roman, roman de guerre et de fraternité, de la première guerre des airs : en 1917. Joseph Kessel appartient à l’escadrille S.39 dont la base d’action est située près de Reims, engagé sur cent cinquante missions de guerre, son roman paraît chez Gallimard en 1923, et c’est un succès. Un an plus tôt, il signait son premier contrat avec la NRF, sous la bienveillante protection de Gaston Gallimard. Tout ce qui constitue la force romanesque, dramatique, épique de Joseph Kessel, y prend corps et âme, cet art singulier d’immédiatement faire voir, entendre, sentir, ce que vit le héros de ce roman, l’aspirant, Jean Herbillon. Joseph Kessel se dévoile conteur brillant, précis, romancier inspiré et aspiré par l’art du récit, l’art romanesque dans ce qu’il a de plus troublant, de plus saisissant : Une masse enflammée se détacha de l’appareil et s’écrasa sur le sol. En même temps l’avion ardent, heurtant d’un choc sourd le champ de blé voisin, s’y enterrait presque.
Une autre guerre se lève sous ses yeux, à Barcelone, Une balle perdue en est le récit, le roman de cette guerre pour l’indépendance de la Catalogne ; nous sommes en 1934, prélude de ce qui va éclater deux ans plus tard, pour d’autres raisons et avec d’autres enjeux. Joseph Kessel saisit dans les mots et les regards de deux jeunes amis, Alejandro, le cireur de chaussures anarchiste, Vicente, l’étudiant qui met son corps au service de l’indépendance Catalane, mais aussi le guitariste Cardenio, ce qui constitue la force et la grâce de son roman. Une balle perdue est le court roman de ces intenses heures de révolte, de cette effervescence, de cet orage qui gronde (son reportage, Orage sur Barcelone, est publié dans Marianne du 17 octobre au 7 novembre 1934), de cette levée indépendantiste noyée dans la mitraille. Une balle perdue est le roman d’une amitié, du doute, de l’amour furtif d’une ombre blanche, de la peur et d’une ville qui se lève, c’est le temps romanesque d’une révolte. Roman où demeure le souvenir de la jeune fille étrangère de l’Hôtel Colon, apparue, puis disparue, comme une étoile (« Un jour, elle s’était montrée au balcon lorsque les rayons touchaient à peine le haut des croisées. Elle portait alors une robe de chambre rose sur laquelle ses cheveux tombaient en désordre») qui va hanter le cireur de chaussures, comme un amour qui ne se dévoile pas, un amour qui s’est glissé dans les pupilles dilatées du jeune anarchiste ébloui, qui s’est incrusté dans son cœur comme un chant flamenco interprété à la guitare de son ami Cardeno.
« Jamais la France n’a fait guerre plus haute et plus belle que celle des caves où s’impriment ses journaux libres, des terrains nocturnes et des criques secrètes où elle reçoit ses amis libres et d’où partent ses enfants libres, de cellules de tortures où malgré les tenailles, les épingles rougies au feu et les os broyés, des Français meurent en hommes libres.
Tout ce qu’on va lire ici a été vécu par des gens de France » (Joseph Kessel, préface à L’Armée des Ombres).
Le grand reporter, l’écrivain, entre en résistance en juin 1941, avec la même détermination que lorsqu’il s’est lancé dans la Grande Guerre, dans le reportage et l’art du roman. Il rejoint le réseau Carte d’André Girard ; son nom de guerre : Joseph Pascal. Fin 1941, avec Germaine Sablon et Maurice Druon (son neveu avec lequel il écrira Le Chant des partisans), ils sont découverts, passent en Espagne et s’envolent depuis le Portugal pour l’Angleterre. L’Armée des Ombres n’est pas une fiction, n’est pas un roman, Joseph Kessel l’écrit, et insiste : les faits sont authentiques, éprouvés, contrôlés. Des faits, raconter ces faits, ces histoires, qui construisent l’Histoire qui se joue sous les yeux du reporter, avec à l’œuvre une exigence dont l’écrivain ne s’est jamais départi : la composition. Joseph Kessel est un maître de la composition, de ce livre, de ses reportages, de ses scénarios et évidemment de ses romans. On lit L’Armée des Ombres comme si l’on écoutait le récit, les récits de résistants à l’œuvre, comme un romancier raconte l’aventure de ses personnages, sans jamais forcer la voix, comme Kessel ne force jamais le trait.
Qu’il s’agisse de ses romans, de ses récits, de ses reportages, de ses scénarios, Joseph Kessel saisit comme peu d’écrivains l’ont fait « L’Air du temps ». C’était le nom donné par Pierre Lazareff à une collection chez Gallimard, qui publia La Piste fauve en 1954 (« Accoudé à la fenêtre par où l’on apercevait le mouvement obscur de l’océan Indien, je me laissais éventer par la brise nocturne qui sentait l’algue amère et le clou de girofle »), un Air du temps qui est un air romanesque, à la langue admirable, nourrie de parfums et d’éclats. L’Air du temps, un nom que l’on pourrait donner à l’ensemble de l’œuvre de Kessel, portée par le style de l’homme et donc de l’écrivain, cet Air du tempsqui va si bien à un autre géant de la littérature et de l’aventure humaine : Ernest Hemingway.
« Ancré à sa canne, le turban haut et majestueux, les chevilles rafraîchies par l’herbe de la pelouse étincelante de rosée, le dos offert aux premières flammes du soleil, Toursène dilatait à la fois ses narines camuses et sa vaste poitrine pour goûter à l’air candide avant que la poussière soulevée par les vents du sud, le cheminement des troupeaux et le galop des cavaliers ne vînt le troubler » (Les Cavaliers).
Qu’il soit engagé dans les airs, qu’il transporte des fonds et des armes pour la Résistance, qu’il assiste à la révolte des barcelonais, se plonge dans son Afrique fantôme, ou en Afghanistan, qu’il se glisse dans les Marchés d’esclaves, il y a chez Joseph Kessel une passion fixe pour les récits et les fictions ; c’est à chaque fois un conteur inspiré, un témoin à la mémoire infaillible, un écrivain aux aguets. Il voue une passion absolue à ses personnages, qu’ils soient réels ou imaginaires (ils sont l’un et l’autre chez Kessel), ils vivent, et leurs corps sont toujours en résonnance avec ce qu’ils racontent, toujours incarnés et en mouvement. Joseph Kessel est un grand romancier de la nature, il est doté d’une double vue, et l’on sent, l’on entend ce qu’il voit, c’est également un grand écrivain du mouvement, de l’action, qui est parfois une action de grâce, car il sait qu’écrire, et bien écrire, sauve du néant.
Propos échangés avec Hubert Bouccara
Hubert Bouccara possède la librairie La Rose de Java, dans le 14e arrondissement de Paris, une librairie qui propose des livres rares et notamment tout Kessel ou quasiment tout ce qu’il a écrit. Hubert Bouccara ne cache pas sa passion pour l’auteur du roman qui a donné son nom à sa librairie. Ce libraire érudit est un passionné, qui fut un proche de Joseph Kessel.

Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Hubert Bouccara, vous avez pour la première fois rencontré Joseph Kessel en 1968, vous étiez un jeune homme qui avait lu et beaucoup lu Kessel, et votre amitié se poursuivra jusqu’à la disparition de l’écrivain en 1979. Cette année est exceptionnelle pour les passionnés de Joseph Kessel, les curieux, mais aussi ceux qui ne l’ont pas, peu ou mal lu. Il entre dans la Bibliothèque de la Pléiade des éditions Gallimard, accompagné d’un album qui lui est consacré, signé Gilles Heuré, qui vous remercie à la fin de son ouvrage. Serge Linkès, qui a dirigé cette édition, vous adresse également ses remerciements. Remerciements adressés à une confrérie des amis de Joseph Kessel ?
Hubert Bouccara : En effet, ma passion kesselienne est arrivée assez tôt, à 12 ans. Le premier fut « L’Équipage » que j’avais acheté 50 centimes de francs sur un marché et ce parce que je trouvais la couverture jolie, il s’agissait d’un livre de poche… Comme quoi, ça tient à peu de choses… A 16 ans j’avais lu, à peu de choses près, les deux tiers de l’œuvre.
Ph. Chauché, LCL : L’entrée dans la Pléiade est une reconnaissance que vous attendiez depuis longtemps ? Et pour quelle raison est-elle si importante ? Peut-on la comparer à l’entrée dans cette prestigieuse collection d’un autre écrivain que vous admirez, Romain Gary ? c’était l’an dernier. Tous les deux étaient-ils des écrivains un peu oubliés ? Trop populaires de leur temps ?
H. Bouccara : Quant à l’édition de la Pléiade et l’album iconographique, avec un ami proche nous avons bataillé âprement pour que Gallimard accepte enfin de le faire. Une équipe d’universitaires a été chargée d’en établir l’édition.
Une confrérie, pourquoi pas, dans les remerciements figurent des amis, dont mon « plus qu’ami » François Heilbronn, qui est un kesselien acharné ! L’an dernier pour Gary, nous avions procédé de la même manière, avec beaucoup d’insistance et nous avons réussi.
Gary et Kessel ont une vie « parallèle », mêmes origines, juifs et russes, Gary est né en Lituanie, qui était alors en Russie impériale, même passion pour l’écriture, même engament durant la guerre, le don de soi, la Résistance ; en outre, dans la vie ils étaient très proches ».
Ph. Chauché, LCL : Vous connaissez très bien l’œuvre multiple de Joseph Kessel. Comment la définiriez-vous ? Journaliste, romancier très populaire, scénariste de cinéma, aventurier, résistant, profondément attaché au destin français et à Israël, personnage multiple, académicien ? Il était tout cela ?
H. Bouccara : L’œuvre de Kessel, je la connais pour l’avoir lue d’un bout à l’autre, plusieurs fois.
Journaliste… Plutôt Grand reporter
Populaire, sans aucun doute…
Romancier ? Plutôt conteur, il disait « il m’est facile d’écrire, je n’ai qu’à conter mes souvenirs » ; de tous ces livres, aucun n’est une véritable fiction, même lorsque ça ressemble à un roman il s’agit toujours de faits ou de personnes qu’il a croisés, rencontrés. Dans son œuvre majeure, « Le Tour du malheur », une fresque énorme qu’il a mis 20 ans à finaliser, après l’avoir lu, on devine où et dans quel personnage il se situe, c’est la même chose dans tous ces livres et surtout lorsqu’il y a un narrateur.
Aventurier, bien sûr, sa vie n’est qu’aventure.
Résistant, il tenait beaucoup à servir la France, déjà durant la première guerre mondiale, il s’engage à 17 ans ; pendant la seconde, il faisait des missions de reconnaissances et alimentait les réseaux dans les maquis.
Académicien en 1962, il prenait le siège du Duc de la Force, dont il n’avait jamais entendu parler…
Personnage multiple, audacieux, courageux, fidèle en amitié, généreux, opiniâtre, auteur talentueux.
Ph. Chauché, LCL : Lorsque l’on lit les premières phrases des romans et récits de Joseph Kessel, on est immédiatement saisi par la présence de l’histoire qu’il raconte. On est, par l’art du roman, au cœur de ce qu’il écrit, les images surgissent, admirables et le style est éblouissant. Deux exemples que je vous soumets : « Le glaive large du soleil traversa les paupières d’Herbillon. Il se retourna, jaloux de son sommeil, mais le toit vibra sous un choc sonore, et le fit se dresser tout étourdi de lumière et de bruit » (L’Équipage), et « Sous les branches basses et tordues, monstrueuses et païennes du gigantesque figuier sauvage, autour d’un bûcher plein de crépitement et d’étincelles, je regardais, dans la nuit abyssine, danser les esclaves noirs » (Marché d’esclaves). Joseph Kessel est-il pour vous un grand styliste et un grand témoin de son siècle d’écrivain résistant, aventurier, témoin de fidélités à des hommes et des causes ?
H. Bouccara : La première citation, « L’Equipage », ce livre est de 1923, il avait alors 25 ans. Ce livre, le récit à peine romancé, la première guerre mondiale, il entre dans l’aviation, dans l’Escadrille S39, c’est la découverte de la camaraderie, l’esprit d’équipe.
La seconde citation, « Marché d’esclave », fut une grande et incroyable aventure dans la corne africaine et au Yémen sur les traces d’Henry de Monfreid qui deviendra vite son ami. L’aventure dura presque un mois, racontée sous la forme de feuilleton quotidien dans un grand journal de l’époque, Le Matin, avec en page de une « Le grand reportage de J. Kessel, Marchés d’esclaves ».
A chaque aventure, chaque voyage au bout du monde, l’amitié, la fidélité sont les maîtres mots.
Ph. Chauché, LCL : Vous possédez des éditions rares de romans et récits de Joseph Kessel, si vous deviez en choisir deux ou trois, ce seraient lesquels et pour quelles raisons ?
H. Bouccara : Je possède l’ensemble de l’œuvre, soit 88 titres que j’ai, pour certains, lu plusieurs fois.
Trois titres donc :
« L’Armée des ombres », pour la résistance, le courage, l’héroïsme.
« Le Tour du malheur » une fresque gigantesque, le plus Dostoïevskien de son œuvre, considérée comme son œuvre majeure.
« La Passante du Sans-souci » car il a été le premier à écrire et dénoncer, en 1936, sur les camps d’internements en Allemagne.
Si je devais en ajouter un 4ème, ce serait « Fortune carrée » qui est la version romancée de « Marché d’esclaves », un livre d’aventures digne de Conrad ou de Stevenson.

Philippe Chauché

vendredi 14 août 2020

Lire Richard Millet

" L'imparfait me désigne aussi comme " dernier écrivain ", ce que des imbéciles ont pris pour de la vanité, alors que cette position concerne, de façon quasi impersonnelle,  le petit nombre d'écrivains qui refusent les mots d'ordre du divertissement général et du dispositif trans-humain : position par laquelle l'écrivain brigue l'intempestif, l'inactuel, l'anachronique, et où l'ultime n'est encore qu'une hypothèse inchoative : écrivant, lisant, méditant, je suis le contemporain de toute œuvre qui fait entendre l'originel dans la langue et dont l'originalité littéraire serait l'écho, d'Homère et Isaïe jusqu'à Paul Claudel. Claude Simon et quelques écrivains à venir, finalement d'outre-tombe, quoique non encore nés, et qui, en recourant à l'origine, se dresseront à leur tour contre les zombis post-littéraires, sur la grande scène farcesque qu'est devenu l'espace littéraire, et où la nuit n'existe plus, puisque la mort même est niée, et que le monde  n'est plus qu'un grand transparent - un écran romanesque sur lequel projeter une réalité de substitution. " L'Anti-Millet
" Langue prostituée - hors toute dimension sacrificielle. " Français Langue Morte


" Je me battais, je tuais (si tant est que je tuasse) aussi consciencieusement que lorsque je râlais le foin dans les près de Siom, élevé dans l'idée que ce qui doit être fait mérite d'être bien fait. " La confession négative


" Hanté par l'innocence et la pureté, je ne suis rien, homme las, chrétien de peu stricte observance, écrivain étranglé par lui-même, amant abandonné, silencieux musicien ayant lâché la proie pour l'ombre et devenu ombre parmi les ombres. " L'Orient désert


" Il y a une morale du murmure comme  il y a une vulgarité du cri ou de l'éclat. Le murmure n'est pas le plus secret de la voix ; il n'est pas le silence ; il est au plus près du silence que nos bouches sont presque toujours impropres à trouver ou à tenir. Le murmure est la réserve, la politesse du lien obscur que nous entretenons avec autrui comme avec nous-mêmes, l'ombre où la vérité point comme le jour - le point de la vérité, la clarté qui se fait jour à la pointe la plus discrète de notre voix. " Le point du jour - La Voix et l'ombre
Depuis 2012, depuis la publication de De l'antiracisme considéré comme terreur littéraire, et d'un essai, Langue fantôme suivi d'Éloge littéraire d'Anders Breivik, Richard Millet est devenu un écrivain invisible, illisible même, et tellement dangereux que les journalistes et les chroniqueurs littéraires, font comme s'il était mort et définitivement rejeté en Enfer. Ses livres aujourd'hui n'existent que par la fidélité de certains éditeurs : Léo Scheer, Pierre-Guillaume de Roux, Fata Morgana, La Guêpine, Les Provinciales, et de ses lecteurs, qui ne l'entendent pas de cette oreille. C'est le dernier exemple en date, d'un écrivain exécuté sur la place littéraire publique par d'autres écrivains dont un futur prix Nobel de Littérature, rien de dit que demain d'autres écrivains qui manient symboliquement et singulièrement,  le poignard et l'épée, ne seront à leur tour sacrifiés.
Philippe Chauché

mardi 4 août 2020

Sous le soleil du Tour


" La fibre physique sèche de Coppi était celle de Quichotte ; son ombre nulle descendait sur le corps de Bartali, déçu de faire Sancho. Le chevalier tragique perdit des morceaux d'armure ; Fausto mourut d'un moustique africain passé sous le heaume. "




" A Luchon, j'étais gai comme un pinson : le ciel pur, les montagnes, massives et proches, la ville superbe. " Luchon, la reine des Pyrénées " disait l'affiche punaisée à l'accueil. Quand je demandais à la patronne pour quelles raisons Luchon jouissait d'une si noble réputation, elle me parla des eaux thermales, des Romains, de la majesté de la montagne, de la beauté de la ville, et de la qualité de ses visiteurs, des princes - Louis Napoléon Bonaparte -, des rois - Alphonse XIII d'Espagne -, des écrivains, des poètes - Gustave Flaubert, José-Maria de Heredia, Lamartine, Octave Mirbeau. Je lui demandai alors si Victor Hugo avait séjourné ici. Elle l'ignorait et, comme elle de demandait si j'aimais Victor Hugo, je lui récitai un quatrain de mon poète préféré. Elle fit un rond avec la bouche, la patronne. La veille, elle m'avait vu franchir le seuil de son hôtel couvert de sueur, de poussière, les mollets maculés d'embrocation, une roue à la main et, maintenant, elle me regardait comme si mes tempes étaient ceintes d'une couronne de laurier. "


mardi 14 juillet 2020

Barney Wilen dans La Cause Littéraire




Barney Wilen & Alain Jean-Marie, Montréal Duets, Barney Wilen, Ténor et Soprano saxophone, Alain Jean-Marie, Piano, Live at the Festival International de Jazz de Montréal, 4 juillet 1993, Elemental music, Produced by Jordi Soley, Associate producer : Patrick Wilen, 2020
Barney Wilen, La Note Bleue, Barney Wilen, Ténor Saxophone, Alain-Jean-Marie, Piano, Philippe Petit, Guitar, Ricardo Del Fra, Bass, Sangoma Everett, Drums, Produced by Philippe Vincent, 1987
Barney et La Note Bleue, Loustal & Paringaux, Casterman, 1987 (une nouvelle édition est annoncée par Patrick Wilen)
« Il joue Besame Mucho comme personne ne l’a jamais joué et tant mieux si Jo et les autres restent silencieux dans son dos : c’est son histoire à lui, il n’a besoin de personne pour l’aider à la raconter, lorsqu’il a joué sa dernière notre on n’entend même plus les glaçons tinter dans les verres », Besame Mucho (Reprise), Barney et La Note Bleue.
Comme les bibliothèques, les discothèques, les maisons de disques, les studios, les radios, les collections privées, regorgent parfois de trésors endormis, qui un jour, par miracle, apparaissent ou réapparaissent. Ici, il s’agit bien d’une apparition. Il y a vingt-sept ans les deux musiciens se produisaient à Montréal, Barney Wilen avait pris l’heureuse habitude d’enregistrer ses concerts sur un D.A.T., comme pour l’Album Live in Tokyo 91, sorti l’an dernier. La musique de Barney Wilen et Alain Jean-Marie est passionnante, d’une rare fraîcheur, d’une lumineuse beauté. Les deux musiciens s’accordent merveilleusement, ils épousent les mélodies qu’ils interprètent – Round Midnight, My Funny Valentine (dédié à Chet Baker), Latin Alley, Besame Mucho –, dans un élan commun, une grâce qui tient du miracle. C’est cette même grâce qui rend l’album La Note Bleue unique et exceptionnel, et la bande dessinée qui accompagnait sa sortie en 1987 reste l’un des grands romans dessinés du jazz. Côte à côte, Loustal et Paringaux, pour ces courtes histoires. Treize histoires publiées dans le mensuel (A suivre) de novembre 1985 à mars 1986 avant la sortie de l’album en janvier 1987. Treize histoires, en bleu, en rouge, en jaune, en noir profond, comme autant de thèmes, qui scintillent : l’amour, la drogue, la passion du jazz. Comme autant de chansons romantiques, qu’il joue sur le disque éponyme – Besame Mucho, Les Jours Heureux, ou encore Un Baiser Rouge, et Goodbye). De courtes histoires d’une vie électrique et éclectique, entre Nice, Paris, et New York, l’Espagne, et à nouveau Paris où il va une nouvelle fois mourir, des vignettes de vie et de musique remarquablement dessinées et coloriées, subtilement enchâssées dans le fil de l’histoire, des histoires qui comme les standards de jazz sont immortelles.

Patrick Wilen, fils de Barney Wilen est producteur associé du disque Montréal Duets. Après Live in Tokyo’91, publié l’an passé, voici la belle surprise musicale de cette année : Montréal Duets ; là aussi, un concert enregistré au Festival de Jazz de Montréal en 1993.
Patrick Wilen : Mon père a enregistré des concerts sur un petit D.A.T, un appareil qu’il branchait directement sur la console de mixage. Avant de mourir il m’a montré une caisse pleine de DAT, de bandes magnétiques et de K7, il y avait là 200 enregistrements. Il m’a dit : « Prends-ça avant que les vautours arrivent et fais-en quelque chose ». Il a fallu beaucoup de temps, pour « en faire quelque chose » car il fallait qu’une maison de disque numérise tous ces enregistrements, certains étaient fragiles. Après des années d’attente, j’ai rencontré un producteur allemand, Sonorama, qui a joué le jeu et tout numérisé, puis c'est le label espagnol Elemental qui a sorti les deux disques. Pour ce concert, je ne possédais que peu d’informations, juste « AJM Montréal », Alain Jean-Marie Montréal, et après des recherches, tout a été mis en place pour la parution du disque qui regroupe les deux concerts donnés ce soir-là par Alain Jean-Marie et Barney.
Philippe Chauché, La Cause Littéraire : Barney Wilen a marqué les amateurs de jazz et les musiciens qui l’ont côtoyé, qui ont joué avec lui, et ses albums (notamment La Note Bleue ou French Ballads) ont gardé la fraîcheur originale de leur enregistrement. Comment expliquez-vous que sa musique reste à ce point vivante, présente, ce n’est pas qu’elle a bien vieilli, mais c’est qu’elle n’a pas vieilli ?
Patrick Wilen : Le son magnifique de cet enregistrement n’a pas pris une ride. Lorsque l’on écoute sa musique, il y a des images qui surgissent, c’est comme s’il nous racontait une histoire, mais sans s’imposer, sans nous l’imposer, il vous laisse la place de la poursuivre. Les disques de Barney Wilen, dont La Note Bleue et French Ballads, ses concerts, sont comme des voitures italiennes de collection, comme des tableaux d’Andy Warhol, ils ne vieillissent pas. Barney avait un talent énorme et il a su s’entourer de gens compétents, les musiciens – souvent d’ailleurs il jouait avec de jeunes musiciens peu connus, par exemple le bassiste Gilles Naturel ou le pianiste Laurent de Wilde –, son manager et son producteur de l’époque de La Note Bleue, Philippe Vincent (lire plus loin). Quand il joue Besame Mucho, vous avez envie de pleurer, mais ce n’est jamais sentimental, il ne cherche pas à faire pleurer, ce n’est jamais kitch, pas de sirop de framboise dans ce qu’il joue ; ses solos sont comme suspendus, sa musique devient alors celle de l’absence, et c’est magnifique.
Philippe Chauché, entretien téléphonique avec Patrick Wilen, le 24 juin dernier
Il annonce quelques belles surprises dans les mois qui viennent, un nouveau concert public, dont il garde pour l’instant les détails et la possible réédition en disque vinyle de collection de La Note Bleue, accompagné de la bande dessinée, de photos de Guy Le Querrec, de dessins de Loustal et d’un texte de Philippe Paringaux, sur cet enregistrement désormais mythique.
Rencontre épistolaire avec Philippe Vincent, qui collabore aujourd’hui à Jazz Magazine, ancien producteur de Jazz, fondateur du label Ida Records, et qui fut à l’origine de l’enregistrement en 1986 de La Note Bleue de Barney Wilen. Un disque qu’accompagnait l’album de bande dessinée Barney et la Note Bleue, signé Loustal et Paringaux et publié par Casterman, un exemple unique dans l’histoire du jazz. En ce mois de juin un enregistrement inédit du saxophoniste en duo avec le pianiste Alain Jean-Marie paraît grâce à son fils Patrick Wilen. Enregistrement d’un concert des musiciens au Festival de Jazz de Montréal en 1993, Montreal Duets.
Philippe Chauché, La Cause Littéraire : La Note Bleue est aujourd’hui un disque de référence, une perle musicale. Comment est né ce projet musical et littéraire, car l’album de bande dessinée et la musique font corps comme rarement ? Comment s’est construite cette aventure ?
Philippe Vincent : A l’époque (milieu des années 80), Philippe Paringaux voulait faire une BD sur le jazz et il donna quelques photos de musiciens à Loustal avec qui il avait l’habitude de travailler, mais qui avait plutôt une culture musicale rock. Et c’est celle de Barney Wilen qui retint l’attention du dessinateur. Pendant tout leur travail, ils appelèrent leur héros « Barney » en se disant qu’ils changeraient son nom à la fin car il s’agissait d’une fiction mais ils eurent bien du mal à changer un nom qui les avait accompagnés pendant toute la création de leur livre. Des extraits de leur BD sortirent alors dans la revue « A Suivre » en faisant sa couverture, et le vrai Barney Wilen la vit à la vitrine d’un kiosque parisien. Son sang ne fit qu’un tour en pensant qu’on utilisait ce qu’il semblait être son image, et il alla voir Paringaux, alors rédacteur en chef des revues Rock & Folk et L’Écho des Savanes, pour lui proposer son pardon s’il l’aidait à lui trouver un producteur pour un disque qui relancerait sa carrière. Les major-compagnies n’étant pas intéressées, ils prirent contact avec moi et je fus immédiatement partant pour produire un musicien que j’adorais et dont je connaissais le passé glorieux. On décida donc de faire un disque où les morceaux illustreraient les chapitres de la BD, changeant parfois les titres de l’un ou de l’autre pour que la correspondance soit parfaite entre le livre et le disque.
Ph. Chauché, LCL : Barney Wilen est né à Nice d’une mère française et d’un père américain, il a commencé sa carrière dans des clubs, encouragé par Blaise Cendrars, ami de sa mère. Peut-on dire comme pour Blaise Cendrars qu’il fut un musicien « bourlingueur » ? Georges Perec, grand amateur de jazz, se souvient de lui, 235° souvenir, « Je me souviens de Barney Wilen », le 236° évoque lui aussi un musicien de jazz, « Je me souviens que le palindrome d’Horace, Ecaroh, est le titre d’un morceau d’Horace Silver ». Quels sont vos souvenirs de Barney Wilen, dont vous avez produit cinq disques, dont La Note Bleue et French Ballads ?
Ph. Vincent : Je ne crois pas que le terme « bourlingueur » convienne à Barney. Il avait le côté nonchalant d’un dandy mais c’était surtout un surdoué qui était curieux de beaucoup de choses. Il avait sans doute hérité du côté créatif de son père qui inventait des appareillages sous-marins, entre autres des fusils de plongée, que sa mère, grande nageuse, essayait dans les eaux de la Méditerranée. Il eut aussi la chance d’apprendre le saxophone aux États-Unis dès sa plus tendre enfance, puisque son père y emmena toute sa famille pour plusieurs années dès le début de la deuxième guerre. Il avait donc plusieurs longueurs d’avance lorsqu’il rentra en France et il n’est pas étonnant qu’il fût considéré à l’époque comme un jeune prodige lorsqu’il débarqua à Paris à l’âge de 16 ans. Un an plus tard, il commençait à enregistrer comme sideman, et à 20 ans il fit ses deux premiers disques en leader et intégra le quintet parisien de Miles Davis pour la musique du film Ascenseur pour l’Échafaud. Pour ma part, j’ai beaucoup de souvenirs de Barney mais ils concernent la dernière partie de sa carrière, du milieu des années 80 jusqu’à sa mort en 1996, lorsqu’il retrouva une notoriété à la mesure de son talent après la sortie de La Note Bleue qui le remit en selle. J’ai le souvenir d’un homme qui pouvait être aussi aimable avec les gens qu’il appréciait que méfiant, voire agressif, avec ceux qu’il n’aimait pas. Il était déçu que sa jeune compagne, Marie Möör, ne soit pas reconnue à la hauteur de ce qu’il estimait être son talent de peintre et de chanteuse, et n’avait de cesse de la mettre en avant, s’occupant parfois plus de son avenir que de sa propre carrière.
Ph. Chauché, LCL : Barney Wilen est sûrement par son style, ses inspirations, ses improvisations, sa passion pour les standards, l’un des musiciens les plus « romanciers » du jazz. Il possède cet art singulier de raconter en quelques phrases, en quelques notes, l’histoire singulière de la musique de jazz, mais aussi des chansons populaires françaises qu’ils l’ont inspirées. Montreal Duets, ce nouveau disque en est une nouvelle fois la preuve musicale. Tout y est lumineux, lyrique et harmonieux ; les belles harmonies, les belles mélodies, une rare complicité entre les deux musiciens, ce sont là aussi des signatures de Barney Wilen ?
Ph. Vincent : Comme tous les grands musiciens de jazz, Barney Wilen avait le talent de redonner vie à ce qu’on appelle les standards, ces vieilles mélodies de Broadway écrites dans les années 30. Mais tout pouvait devenir standard entre ses mains, comme il le montra dans l’album French Ballads où il reprend des chansons françaises. Ce n’était pas un musicien qui avait fait de grandes écoles musicales comme on peut en trouver à la pelle aujourd’hui. Mais c’était un type qui avait une imagination très fertile et un swing qui lui coulait dans les veines. Comme disait René Urtreger, c’était un musicien « naturel ». Il ne travaillait pas beaucoup son instrument car il était tellement doué qu’il n’en avait pas besoin, et n’était pas un grand compositeur au sens où l’entend la Sacem. Il considérait d’ailleurs que son talent de compositeur résidait dans son aptitude à improviser. Et là, il faut reconnaître qu’il était d’une intelligence supérieure. Il donnait donc le meilleur de lui-même avec un musicien comme Alain Jean-Marie qui comme lui a le jazz inscrit dans son ADN. Et, outre leur complicité musicale, il y avait entre eux beaucoup de respect et d’admiration mutuelle. C’est sans doute le secret de la musique magnifique qu’ils ont fait ensemble pendant des années.
Philippe Vincent se « souvient de Barney Wilen », dans le numéro d’été (Juillet-août) de Jazz Magazine
Philippe Chauché

https://www.lacauselitteraire.fr/a-propos-de-barney-wilen-par-philippe-chauche

lundi 13 juillet 2020

La Fin de Bartleby de Thierry Bouchard dans La Cause Littéraire







« Je recopiais avec une intense application, une patience on ne peut plus active, une précision scrupuleuse des passages de mes lectures dans de grands carnets de notes couverts, bien entendu, de moleskine noire, comme s’il me fallait ensuite les collationner avec d’autres versions du même texte »
 
La Fin de Bartleby prouve, s’il en était besoin, que Bartleby de Herman Melville continue d’inspirer, d’aspirer, comme Moby Dick, lecteurs et écrivains. Dans cet étrange roman à la langue précise et volage, le narrateur vit en lecteur et en écrivain, sans contraintes et sans entraves, dans le calme, le silence et la solitude, sa zone de confort. Contrairement au scribe Bartleby, il lit beaucoup, entouré de livres protégés des offenses du temps, par du papier cristal – Ils bruissaient quand je les ouvrais avant de parler leur propre langue…
 
 
 
Le narrateur fait partie de cette fantasque association de lecteurs pénétrants, dont les membres se comptent sur les pages d’éditions rares et uniques de petits volumes de poésie que plus personne ne lit, ou encore dans ces collections privées parfois mises à jour par des archéologues sans âge et lecteurs de Borges. Il partage son temps entre écrits intimes, mémoires, journaux, correspondances et biographies, en présence de Flaubert, Alberto Manguel, Valery Larbaud, Joseph Roth et Léon-Paul Fargue, dont il recopie avec attention des passages qui deviendront, un jour peut-être, un livre, le livre des confessions d’un scribe. Cette studieuse attente bibliophile est troublée par la disparition annoncée de l’écrivain B., rétif aux dévoilements, insubordonné aux confidences encore moins qu’aux aveux, comme le scribe de Melville. La Fin de Bartleby est le roman d’une disparition, celle de l’écrivain B., en écho à celle tout aussi incroyable de Bartleby, porté par ces phrases qui se livrent et roulent et se déroulent comme une houle qui se lève et laisse apparaître le corps blanc immaculé de Moby Dick, qui est l’autre nom du corps du roman.
 
« Certains jours durant lesquels il n’écoutait pas en boucle Les Barricades mystérieuses de François Couperin, il se surprenait à attendre que retentît la cloche de l’église. Elle résonnait rituellement tous les quarts d’heure et densifiait pendant quelques secondes le temps qui retrouvait ensuite sa liquidité habituelle, son indolore hémorragie, une mortelle douceur ».
 
La Fin de Bartleby est un roman qui ne cesse de s’écrire sous nos yeux éblouis, un peu comme le scribe ne cesse de répondre « Je préférerais ne pas », à la moindre question, invitation, ou demande, un roman fleuve qui poursuit l’œuvre de l’écrivain B. Un roman comme un écho interminable, et dont les multiples résonnances en offrent un autre visage, sensiblement modifié, un écho qui grossirait à chaque rebond. La Fin de Bartleby est le roman des bibliothèques secrètes, des sociétés électives, qui réunissent d’étranges lecteurs impénitents et pénétrants. Un navire bibliothèque, où s’est tant de fois embarqué l’écrivain B., sous l’œil d’écrivains qui ne craignent ni les coups de vent, ni les déferlantes, ni les rencontres inopinées avec quelques monstres marins venus de la nuit des livres : Chateaubriand, Borges (expert en bibliothèques marines), Stendhal, Montaigne (sa Tour était un Phare), Conrad, Cervantès (la Mancha est une bibliothèque).
 
Thierry Bouchard peut rester longtemps en apnée, il a du souffle, donc du style. Il faut avoir du style pour savoir garder l’air du large, et n’en laisser échapper que quelques bulles de mots, quelques phrases murmurées du bout du lèvres, ou bien de longues envolées d’air, où nagent des phrases comme des poissons argentés que rien n’effraie. On navigue en haute mer avec Thierry Bouchard, comme avec Herman Melville, ces livres sont ces bouées où s’accrochent les vivants, ces lecteurs curieux et solitaires. Les livres que lit Thierry Bouchard, et l’écrivain B., nous font ainsi toucher à l’éternel, et le livre qu’écrit Thierry Bouchard nous entraîne dans l’arborescence de l’art du roman.
 
Philippe Chauché
 

dimanche 12 juillet 2020

Sollers en peinture dans La Cause Littéraire


« Manet, Picasso ne sont ni modernes ni contemporains. Ce sont des dieux grecs, panthéistes et athées à la fois. Ils ne commandent rien mais font signe vers toute une palette de possibles, à faire vibrer ici et maintenant. Il n’est sans doute pas anodin que L’Éclaircie soit placée sous l’égide du Parménide de Martin Heidegger auquel Sollers emprunte les citations suivantes, autant de clefs pour comprendre la portée musicale de son écriture de la peinture :
« Un dieu grec n’est jamais un dieu qui commande, mais un dieu qui montre, qui indique.
Les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie de ce qui vient en présence ».
 
Sollers, Rachet, ne sont ni classiques, ni modernes, ni contemporains. L’un écrit depuis toujours, sous la haute protection de déesses attentives, l’autre sait tellement bien lire et écouter les peintres, qu’il en devient écrivain. Sollers est en peinture depuis toujours, comme il est en musique, en littérature, et au cœur de la vie libre. Il faut simplement, lecteur agile, ne pas perdre de vue ce qui se découvre sous nos yeux lorsque l’on ouvre l’un de ses romans ou l’un de ses essais.
 
 
Olivier Rachet a tout lu, tout vu, tout entendu (il faut avoir l’oreille fine pour entendre l’écrivain, comme pour entendre les couleurs et les formes de Cézanne, sa respiration profonde) de Philippe Sollers. Entré au plus jeune âge en peinture, il n’a cessé romans faisant de s’en nourrir : L’adolescent que fut Sollers entre donc, comme par effraction, en peinture comme on entre au bordel. Des demoiselles d’Avignon rejoindront la danse ; mais pour l’heure seuls les peintres de l’amour sont convoqués.
Mais quels sont ces peintres qui habitent les livres de Philippe Sollers, et qui tracent cette nouvelle histoire, cette contre-histoire de l’art ? Monet, Nicolas Poussin – Je vois au-delà du visible… –, Titien, Rembrandt, Bacon – Il n’est pas anodin de peindre des déesses de l’amour, d’aller chercher comme modèle du Christ des hommes du commun ou de crucifier un pape –, Watteau, Courbet, Picasso – Les Demoiselles d’Avignon viennent confirmer Olympia et ressusciter les innombrables Vénus du Titien –, des peintres de l’art d’aimer sont ainsi invités au bal du roman, et les titres des livres de Philippe Sollers pourraient être donnés à des tableaux embrassant tous les siècles. Car la peinture vue, entendue, écrite par Philippe Sollers ne s’embarrasse pas d’une Histoire de l’art, elle l’embrasse, la détourne, la terrasse, l’embrase, et contrairement à l’adage : qui trop embrasse, bien étreint. Les étreintes seront justement le centre tellurique des toiles qui peuplent ses romans, les corps libres des peintres le sont tout autant que leurs modèles, et les héroïnes qui dansent entre les lignes des romans.
 
 
 
« Conseils à un jeune poète : commencez par vous recueillir devant Les Chants de Maldoror et les Illuminations ; méditez, reposez, démarrez ! Recommandations à un artiste contemporain adepte de vidéos, d’installations et autres fredaines : s’imprégner des rayons de Turner et des touches impressionnistes de Monet, s’arrêter devant Le Déjeuner sur l’herbe et observez le miroitement de l’eau ».
 
Sollers en peinture, est un corps-à-corps avec les romans de Philippe Sollers, un corps-à-corps avec les peintres, qui prennent les corps très au sérieux, les corps peints, les natures réveillées, et le premier qui s’avance, c’est Picasso, suivi par Bacon. D’autres peintres s’imposent naturellement dans les romans et les écrits de Philippe Sollers, Goya, le bordelais amoureux d’une laitière, Giorgione, le vénitien éternel, Manet, le plus torero des peintres parisiens, Renoir, l’aimé des dieux Grecs, et Olivier Rachet note d’expérience éclairée que l’écriture de Sollers prolonge la peinture : le roman devenant une continuation des tableaux par d’autres moyens. La peinture est une écriture chez Sollers, ajoute Olivier Rachet, ni une première, ni une seconde, mais une nature d’écrivain : Il peint en écrivant. Olivier Rachet prend notamment appui sur trois romans, H, Paradis et Paradis 2 – les commissaires-priseurs de la critique les ont jugés illisibles –, trois romans où le trait du souffle fonde l’écriture. Des romans à lire à haute voix, dans le rythme, ils s’écrivent sous nos yeux, comme s’il s’agissait de peintres en action, De Kooning et Picasso, pour prendre deux exemples, que Sollers admire : voir-écrire participent d’un même geste. Point central de cette contre-histoire de l’art, le Temps, qui n’a rien de chronologique chez Sollers, ce qui ne l’empêche pas de savoir en quels temps ces peintres ont vécu. Point de lien à des courants, à des chapelles, à des écoles, mais un lien charnel de peintre à peintre, de modèle à modèle. Le Temps préside à ces alliances d’esprits libres et les musées le prouvent, quand ils font se rencontrer des peintres, quand ils les laissent dialoguer entre eux, mais aussi avec quelques esprits libres du verbe et du corps, Rimbaud, Lautréamont, pour ne citer que ces deux comètes.
Sollers en peinture est un livre inspiré, illuminé, le livre d’un voyant, comme le sont Rodin et Picasso, Rimbaud et Heidegger. Olivier Rachet voit, et révèle ce qu’il admire, il fait voir l’écrivain et ses peintres, il fait entendre leur musique, leur voix unique et radicale, cette illumination : Les astres se souviennent avoir été illuminés par une Madone de Botticelli, un ange de Fra Angelico, une Vénus de Titien.
 
Philippe Chauché


https://www.lacauselitteraire.fr/sollers-en-peinture-une-contre-histoire-de-l-art-olivier-rachet-par-philippe-chauche

samedi 11 juillet 2020

Xavier Houssin dans La Cause Littéraire





« J’ai toujours cru au destin. Pour elle, j’ai été le premier. Et elle m’a dit, bien après, que j’étais resté le seul. Je ne lui avais rien caché de ma vie en France. De mon triste mariage. De mes drôles d’enfants. Avec elle, le présent devenait un temps précieux, inestimable ».
 
L’officier de fortune est le roman du destin d’un militaire engagé sur tous les fronts de l’ancien Empire français. Il est au Maroc, au Tonquin, en Indochine et en Algérie, on le suit, au cœur de ses missions et de son engagement dans la France Libre, il ne perdra pas de temps à soutenir le Général. C’est une guerre totale où il se donne sans compter. Il ne compte d’ailleurs jamais, il agit, c’est un homme de l’action permanente, au verbe vif et aux décisions sans appel.
Tout va très vite dans ce roman aux phrases vives et brèves, au style racé. Ce roman est celui d’un destin français, d’un destin de mari, de père et d’amoureux. L’officier raconte sa vie qui défile comme les images d’un travelling que filme une caméra embarquée dans une voiture qui roule à vive allure. L’officier de fortune fait corps avec son histoire, avec l’Histoire, avec ses combats, ses principes, ses certitudes, la perte d’une très jeune fille, mais aussi le silence de ses enfants, ses fidélités, ses infidélités guerrières, et sa passion absolue, inestimable : Jeanne, aimée, perdue de vue, puis retrouvée, quand les armes se sont tues.
L’officier de fortune est le roman de l’amour retrouvé et du fils entrevu, le roman d’une tristesse qui tend la peau de l’officier, comme un coup de soleil trop violent. Un roman hommage au père invisible, roman de la réconciliation avec un père absent, un père perdu et un officier retrouvé.
 
« J’ai essuyé bien des coups de feu pendant ma vie militaire. Ça a bardé pas mal fois. Je m’en suis sorti indemne, sans imaginer une seconde en rendre grâce à Dieu, ni à ses saints. J’aurais dû. Mais à chaque fois, le danger passé, je me sentais un peu plus fort, victorieux de je ne sais quoi, invincible ».
 
L’officier de fortune est un roman bref, comme on le dit d’une vie, un roman ciselé, admirable de force et de nerfs à vif. Un roman portrait d’un insaisissable militaire, qui passait d’une colonie à l’autre, sans rêve de gloire, mais habité de certitudes patriotes. Un roman tendu, comme l’était la vie de l’officier, avec ses blessures anciennes, ses deuils qui parfois resurgissent, ses remords, et ses offrandes à la vie qui vient et qui le comble. Un admirable hommage littéraire à un homme hors-normes, hors système, qui n’en fait qu’à sa tête, et qu’avec l’idée qu’il se fait de la défense des intérêts de son pays, la France.
Xavier Houssin cultive l’art de faire fondre ses phrases, pour n’en garder que le muscle premier, les nerfs, les tendons. Son roman est juste, car jamais il ne juge, persuadé que son héros a toujours eu ses raisons, les raisons de la fortune, tel un gentilhomme. L’officier de fortune est un hommage à un père en fuite permanente, sur les théâtres où parle la poudre, un militaire peu bavard, comme le fut son propre père, rattrapé par son passé, par sa vie amoureuse, et son fils, qui deviendra écrivain, pour dire et écrire ce que son père n’a pu lui murmurer. L’officier peut dormir tranquille, son fils veille admirablement sur sa mémoire.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/l-officier-de-fortune-xavier-houssin-par-philippe-chauche

vendredi 26 juin 2020

Matisse et l'Infini



" Il y a eu le siècle de Louis XIV, mais il y a le demi-siècle de Matisse. Il va de cet embrasement fauve de la peinture qui commence aux jours du style rétro, comme un dépassement brusque, un dénoncement de l'impressionnisme, jusqu'à ces dessins où le trait est un chant, la ligne une danse, en qui se résument à l'heure la plus sombre de notre histoire, la pureté, l'essence de la sensibilité française, cette victoire de l'esprit qui ne dépend ni du nombre d'avions ni de la rapidité des chars. " (1)

Le trait chante et la ligne danse, voilà, ce qu'écrit un romancier français, que l'on a cru stalinien, et il s'agit bien là, d'une Défense de l'Infini, qui ne peut qu'échapper aux employés du dictateur à grosse moustache. Il aggrave son cas en faisant de Matisse, l'essence de la sensibilité française, renaissance par le 17° et le 18° siècle, donc tout l'inverse de " l'engagement social de l'artiste ". Bonne nouvelle pour la peinture et terrible déception pour les amis de Zola, et des sectateurs de la moraline.
Embrasement fauve de la peinture : embrasement du siècle, et de tous les siècles, à bien les voir ( donc à bien les entendre ), on saisit le scandale de ces quelques peintres, que Matisse à croisé, ils embrasent non seulement la peinture, mais aussi les corps et le Temps. Par essence non réconciliés, précise-t-il, non par décision, choix ou programme, mais par l'évidence même de leur art, l'art décide de tout, et si l'on ne comprend pas cela : taxi !


" Et si au XVI° siècle Michel-Ange pouvait dire : " C'est seulement aux oeuvres qui se font en Italie qu'on peut donner le nom de vraie peinture, et c'est pour cela que la bonne peinture est appelée italienne... " précisément pour ce qu'elle exprimait d'intelligence du monde, les perfections de Dieu dans un autre langage, ne peut-on concevoir qu'aujourd'hui toutes ces raisons sont à la disposition d'Henri Matisse s'il voulait affirmer l'excellence de la peinture française ? Mais le voudrait-il ? Non que cela soit difficile ou risqué. C'est vraiment aux oeuvres seules qui se font en France qu'on peut donner le nom de vraie peinture, etc. " (1)

Excellence de la peinture française, point central de ce séisme et dont les répliques ne cessent de nous traverser, comme nous sommes traversés par les Visages du Roman Français, excellence de la phrase française, qui met en déroute l'idéologie du même nom, même si elle s'affiche partout, son programme brûle sous les pinceaux de Matisse.



" L'oeil bleu est plus rieur que jamais " (1)



" Avec Le Bonheur de vivre Matisse travaille à retrouver l'expression pure de sa sensation où, en tout état de cause, " beauté " rime avec " volupté ". Matisse n'est pas un artiste d'opinion ( c'est en cela aussi que le scandale en tant que tel ne l'intéresse pas ), la position ( et je dirai même la jouissance ) de Matisse est non seulement élitiste, mais aristocratique. " (2)

Les artistes d'opinion n'ont jamais été aussi nombreux, ils occupent l'espace de l'autographe ( Matisse ), ne le regrettons pas, contentons-nous de penser que le Temps reconnaîtra les siens, ce filtre du mouvement perpétuel de l'art, pense-t-il.
Pour le vérifier, il convient de passer par la chapelle de Vence : éblouissement, liberté libre, musique, poésie, fermeté, coup de dé dans l'art, lumière, lumières, silence, roman admirable de Matisse.

- Le monde va très mal en 1951, et il s'occupe de vitraux et d'un Chemin de Croix ! 
- L'inverse de David !
- Et de Picasso avec Guernica ! 
- Guernica est la scène du désastre, la chapelle de Vence l'illumine !



Philippe Chauché (2011-2020)

(1) Henri Matisse, roman / Aragon / Quarto / Gallimard / 1998
(2) Henri Matisse / Marcelin Pleynet / Gallimard / 1990

jeudi 25 juin 2020

Michel Bernard - Maurice Genevoix dans La Cause Littéraire



« Au milieu de la forêt meusienne où disparaissait un écrivain français (le lieutenant Henri-Alban Fournier, dit Alain-Fournier) un autre naissait. Maurice Genevoix était sans superstition, mais il croyait à une sorte d’équilibre supérieur des choses du monde. La guerre y faisait un trou aveugle, puis l’univers se reformait, comme la surface de la mer ».
 
Nous lisons Pour Genevoix, et nous entendons Pour la langue et la mémoire, nous entendons également, Pour un certain style français, une manière d’être dans l’action, dans la terre et sur la terre, témoin de voix et de corps qui chutent. Il n’est pas surprenant que ce soit l’écrivain de Jeanne – Le Bon Cœur et Le Bon Sens – Michel Bernard qui s’y soit engagé. Engagé à défendre avec style, un écrivain un peu oublié, comme le sont parfois ces autres amis de la République : Henri Bosco, Marguerite Audoux, Anatole France – Il fallait lui dire Monsieur France, comme on aurait pu dire Monsieur Espagne en s’adressant à Cervantès – Sacha Guitry –, Louis Pergaud, Alain-Fournier, Colette, Louis Hémon, Henri Pourrat, Marcel Pagnol, André Dhôtel – Ils disaient le sentiment du monde.
 
 
Maurice Genevoix à sa table de travail - Getty / James Andanson
 
Maurice Genevoix, au cœur de la guerre, dans une tranchée, saisit le sentiment de la guerre, des soldats blessés, mourants, des peurs et des doutes, des cris et des silences. Ceux de 14, ce sentiment de la guerre, devient par la force de son récit, sa richesse, sa précision, le roman de la guerre de ceux qui l’on faite, de ceux qui la retrouvent, la découvrent, cinq, dix, vingt, cent ans plus tard. Pour Genevoix est un livre qui porte haut les couleurs et les manières de l’écrivain des bords de Loire et des tranchées, l’écrivain de la Grande guerre, qui lui a donné à souffrir et à écrire. Ceux de 14 est le livre d’un homme chargé d’âmes, ses camarades des Éparges, le livre d’un écrivain plongé dans la tourmente, qui ressent, écoute, et voit, un livre porté par les voix des soldats, ses frères d’armes. Ils sont là, visibles, dans la clarté, dans la longue nuit de l’offensive armée, on entend leurs voix et leurs plaintes. Un livre unique, comme le sont, tous les livres de Maurice Genevoix, une voix qui résonnait dans un imaginaire collectif, qui se passait de mains en mains, un livre toujours ouvert, partagé et admiré, puis délaissé.
 
 
 
 
« Nous parlons peu. Mais toutes les paroles qu’on entend sont comme des parcelles de clarté. Une lumière grandit sur notre passé récent, éclairant tout, nous montrant tels que nous sommes, tels que nous avons été » (Ceux de 14, Les Éparges, Librio).
 
Maurice Genevoix possède une voix unique, nourrie de ces parcelles de clarté, marques de son style lumineux, brillant, précis, comme est unique celle des Mémoires de guerre, car il y a une parenté entre le Général et le sous-lieutenant, ce sont des guerriers qui ont du style, et une grande idée de la résistance à l’occupant, une grande idée de la France, des hommes qui la défendent, une belle vision de la littérature, et de la belle langue. Dans les livres de Maurice Genevoix, comme dans ceux d’Henri Bosco ou de Marcel Pagnol, on est saisi par ces voix, des voix d’écrivains, où l’on entend une langue, comme le murmure d’une source, le silence d’une maison abandonnée, ou les éclats d’un fleuve lorsqu’il grossit. Une voix que la terre inspire et aspire, une voix profondément romanesque, nourrie des limons de la Loire qu’il aime voir couler de son cabinet d’écrivain. Une voix que la guerre n’a pas terrassée, mais a révélée, une annonce faite à l’écrivain en devenir, une voix qui est celle des soldats qui tombent sous ses yeux, qui glissent entre ses mains généreuses. Pour Genevoix est un hommage à un écrivain racé et stylé, un manifeste littéraire où brille Ceux de 14, comme un phare, qui n’écrasera pas l’écrivain, car d’autres livres viendront, qui mériteront attentions et passions. Maurice Genevoix, devenu écrivain sous les feux Allemands, le restera sur les bords de Loire, dans les forêts de Sologne, et sous le regard protecteur de l’oiseau de Minerve, cette chouette des Éparges qui accompagnera toute sa vie Genevoix. Michel Bernard a le pouvoir de faire vivre Maurice Genevoix, de le ressusciter d’entre les écrivains, non de le couvrir de gloire, mais de couronnes de mots et de phrases qui lui ressemblent, comme l’écrivain faisait vivre ses soldats de 14.
 
Philippe Chauché
 

lundi 22 juin 2020

Le Sourire de l'Ecrivain





" Pour deviner cet homme séparé qu'est Beckett, il faudrait s'appesantir sur la locution " se tenir à l'écart ", devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu'elle suppose de solitude et d'obstination souterraine, sur l'essence d'un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin. On dit, dans le bouddhisme, de celui qui tend vers l'illumination, qu'il doit être aussi acharné que " la souris qui ronge un cercueil ". Tout véritable écrivain fournit un effort semblable. C'est un destructeur qui ajoute à l'expérience, qui l'enrichit en la sapant. " (1)

" On ne s'intéresse pas assez au corps des écrivains : il a la même importance que leurs livres. Leurs livres ? On fait semblant de les connaître, d'en parler, ils sont en réalité l'objet d'une négation de plus en plus ouverte, marchandise, images, fiches sociologiques, illettrisme, amnésie. Encore heureux si, de s'obstiner dans sa concentration physique, l'écrivain, ne s'attire pas, comme d'habitude, la dérision ou l'injure. Beckett, dans son livre de jeunesse sur Proust, écrivait déjà : " Le mépris qu'éprouvent un demi-douzaine - ou un demi-million - d'imbéciles sincères pour un homme de génie devrait nous guérir à tout jamais de notre susceptibilité absurde et de notre faculté d'être blessé par cette calomnie lapidaire que l'on nomme une insulte. "

Le corps, donc, pas l'image. Ce corps-là, cet ensemble de geste ou d'intonations-là, ce système nerveux là. Est-il comme les autres ? Non. Biologiquement réductible ? Si l'on veut, mais pas vraiment. Fonctionne-t-il de façon normale ? Tout indique le contraire. Sait-il donc quelques chose d'autre, d'essentiel ? Oh oui. " (2)

" Vendredi 21 Mars 1975. Nous a offert une magnifique édition de Pas moi et un catalogue de Jack Yeats. A parlé de Berlin, de l'acteur qui, effrayé par l'énormité de son rôle, a présenté un certificat médical et abandonné, bien que toue le planning des répétitions ait été subordonné à son temps libre. Les restaurants étaient vides, a mangé un morceau à la Giraffe où il était le seul client. A apporté à A. les couleurs à l'huile qu'il lui avait demandées, presque vingt-cinq tubes. Les noms " Caput mortuum " et " Deckweiss " lui ont particulièrement plu. Alors que je déplaçais la table roulante, à peine dépliée, juste avant le dîner, je l'ai vu devant la porte fermée de la chambre des enfants. Frappée par son immobilité et l'intensité qui se dégageait de son attitude, je l'ai cru accablé de tristesse ou malade. J'étais tellement troublée, me demandait si je devais lui lancer : " A la soupe ", les yeux anxieusement fixés sur lui, que j'ai fait tomber la moitié du fromage et de la salade du chariot. Il écoutait Alba au piano. M'a dit, en m'aidant à ramasser les feuilles de salade, que ce n'était pas mal du tout pour quelqu'un qui jouait depuis relativement peu de temps. Nous avons parlé de notre voyage en Angleterre et d'une visite à notre amie à Ashton. Il nous a dit que Johnson y avait habité ou séjourné. Sam connaissait le village d'Oundle. Il avait joué au cricket dans le Northamptonshire, et une fois contre l'équipe locale. Nous avons parlé des Conversations imaginaires de Landor. Nous récitons tous deux le quatrain : " I strove with mone, for none was worth my strife " ( Je n'ai lutté contre personne, car personne ne valait un conflit ). (3)

Regardez bien cette photo de Sam, regardez ce visage d'écrivain, loin de la comédie imposée par les admirateurs tremblotants, il rayonne. Et l'on devine dans ses yeux, cette plume légère qui trace dans l'espace blanc et lumineux de bien troublantes choses :

" Estragon - En attendant, essayons de converser sans nous exalter, puisque nous sommes incapables de nous taire.
Vladimir - C'est vrai, nous sommes intarissables.
Estragon - C'est pour ne pas penser.
Vladimir - Nous avons des excuses.
Estragon - C'est pour ne pas entendre.
Vladimir - Nous avons nos raisons.
Estragon - Toutes les voix mortes.
Vladimir - Ça fait un bruit d'ailes.
Estragon - De feuilles.
Vladimir - De sable.
Estragon - De feuilles. " (4)


E la nave va

Philippe Chauché

(1) Exerices d'Admiration / Beckett / E. M. Cioran / Oeuvres / Quarto / Gallimard

(2) L'éthique de Beckett / Philippe Sollers / La Guerre du Goût / Gallimard

(3) Anne Atik / Comment c'était / Souvenirs sur Samuel Beckett / Éditions de l'Olivier

(4) En attendant Godot / Samuel Beckett / Les Éditions de Minuit




lundi 15 juin 2020

Thibault Biscarrat dans La Cause Littéraire




« Il avance par fragments, séquences et fulgurances, psalmodiant un chant d’amour ou de désastre, c’est selon » (Patricia Boyer de Latour).
« Mon visage a la forme d’une pierre. Poussière mon corps, poussière ce que je dis.
La parole scinde le masque et l’offrande ».
 
 
 
 
L’homme des grands départs se lit et s’entend en écho au Livre de Mémoire, deux livres kabbalistiques, qui littéralement transmettent les visions de l’écrivain. Qui sait voir, sait écrire, et qui sait écrire, se doit de savoir voir. C’est le Zohar qui ouvrait Le Livre de Mémoire, comme le rappel d’une parole immortelle, ici, c’est l’Exode, dont le poète est un lecteur privilégié – vous serez pour moi privilégié parmi tous les peuples, car toute la terre est à moi (1). Thibault Biscarrat est un voyant : Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Eternité (2), et sa poésie, qui ne ressemble à aucune autre, suit pas à pas ce chemin d’Eternité, donc de liberté.
 
D’où vient cette poésie vibrante ? L’auteur nous en donne les traces naturelles : de l’eau, la terre, l’air et le feu. L’homme des grands départs est un livre de feu – Il est un brasier où les mots prennent source, s’assemblent –, un poème de terre – Je mesure les nuits d’ascèse, les longues marches, leurs splendeurs –, d’eau – Fraîcheur de la source –, et d’air – Je me lève alors dans le vent, la parole flambe tressée d’amour et de feu.
L’homme des grands départs est le livre de l’exil, du départ, de la traversée, d’une longue marche poétique où le corps se risque, où les mots s’y apaisent et s’enrichissent. Il faut saisir les stances de l’écrivain, ces demeures d’où il écrit, le Livre en est une, une demeure aux langues qui flambent, labyrinthique, qui ne se découvre pas d’un coup de dés, mais avec la patience de l’orfèvre qui polit ses mots et ses phrases, les assemble et leur donne vie.
 
« Il est un lieu au-dessus de tout,
Il est une voix qui résume le monde,
Il est un visage que recouvrent les lettres de l’alphabet.
La langue porte un mystère que le poème éclaire.
D’ombres sur ombres, en nuances d’ocres plus claires,
Le poème charrie sa lumière ».
 
L’homme des grands départs est livre façonné de beautés et de musiques. L’écrivain qui est aussi musicien sait que la poésie doit s’entendre, s’écouter, se chanter intérieurement pour qu’elle prenne corps, il écrit à vue d’oreille. Thibault Biscarrat prend très au sérieux la parole, les paroles divines – tout retourne à la parole, et donc très au sérieux la musique de la langue. C’est une parole qui s’entend et s’écrit, une parole vivante, comme ces langues que l’on dit mortes, mais qui ne sont qu’endormies. L’écrivain réveille ces langues, ces phrases endormies, comme un peintre, et leur donne, miraculeusement, une nouvelle vie qui rayonne et embrase son livre gracieux et profond, comme un chant.
 
Philippe Chauché
 
(1) Exode XIX, 6-15, La Loi ou le Pentateuque, trad. Edouard Dhorme, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1956
(2) L’Eternité, Vers nouveaux et chansons, Arthur Rimbaud, Edition d’Antoine Adam, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1972
 
http://www.lacauselitteraire.fr/l-homme-des-grands-departs-thibault-biscarrat-par-philippe-chauche

mardi 9 juin 2020

Jean-Michel Espitalier dans La Cause Littéraire




« Il y a trop à regarder, à apprendre, à explorer, il y a trop à faire, ici. Il y a trop à vivre. Avec tout ça, pas une minute à soi pour rêvasser. De toute façon, les hommes qui s’occupent des vaches sont rarement de la catégorie des rêveurs, sauf dans les livres où il est question d’hommes qui s’occupent des vaches ».
 
Cow-Boy est le roman de ce regard, de cet apprentissage, de l’exploration du Nouveau Monde par Eugène, le grand-père de l’écrivain, parti aux Amériques avec son frère Louis, au début des années 1900. Des Alpes à la Californie, Eugène le Cow-Boy devient le héros du roman de son petit-fils. Jean-Michel Espitallier savait peu de choses d’Eugène, de son voyage, de son arrivée là-bas, de son travail avec les vaches, de sa vie, et de son retour tout aussi énigmatique. De tout cela, il a fait un roman éblouissant, qui donne vie à ce grand-père des ranches et des plaines.
 
Cow-Boy est un roman en technicolor, le roman de la naissance d’une nation sous les yeux d’Eugène, le roman des cow-boys, des vaches, des indiens, des coyotes,  du désert, des chevaux, des braseros et des canadiennes de cuir gras, fourrées de peau de mouton. Cow-Boy est un western, qui respire la terre, les chevaux et les vaches, un roman grand écran, qui nous conte l’aventure d’Eugène, mais aussi mille histoires qui se croisent, et se télescopent, celle de ces colons qui ont fait l’Histoire, l’histoire des noms qui ont fait fleurir des villes, celle des crimes et des drames, des joies et des éblouissements. Histoire d’imaginer : « …des bruits de nuit, des bruits de ranch, on peut imaginer le tintement tristement régulier des clarines, un cheval qui s’ébroue derrière un hangar, des piétinements de sabots dans la paille… ».
 
Cow-Boy est un roman américain aux accents percutants et troublants, un roman musical, où résonnent les chansons de cow-boys (Home on the Range) et les standards de jazz et de blues. Un roman filmé en plans larges, en plans plus serrés, en plongées et contre-plongées, en traveling et arrêts sur image. Ces images d’Amérique que restitue l’écrivain : le miracle américain, une belle histoire pleine de salopards – Buffalo Bill, exterminateur de bisons ; Jeffery Amherst et ses couvertures infectées de variole qu’il fourguera en masse aux tribus Delaware ; Winfied Scott, grand architecte des marches de la mort des peuples cherokee ; Henry Ford, antisémite notoire, décoré par Adolf Hitler en personne ; mais aussi, les noms de pays : Orange (Connecticut), Hanover (Massachusetts), Athens (Géorgie), Clermont (Floride), comme autant de noms de romans. Cow-Boy est un roman du plan-séquence qui se déroule sous les yeux d’Eugène, dans son ranch, sur le chemin du retour où toute l’Amérique défile sous ses yeux, comme défilent les souvenirs de sa vie d’avant le grand saut dans l’inconnu. L’inconnu en Californie ce sont les bêtes qu’il garde, impossible de les compter, comme il compte les billets verts qu’il accumule pour plus tard. L’inconnu, Eugène vit avec, dans son ranch. Cow-Boy est le roman de cet inconnu qui, par le miracle de l’art du roman, se dévoile, et Eugène devient un ancêtre familier.
 
« Eugène n’a pas bâti de ville, ou alors il n’en a rien dit. Il gardait les vaches à perte de vue et les moutons au kilomètre, et le voilà qui trace sa route sans laisser de trace. Il ne va pas tarder à se faire aspirer en arrière au moment où il se croit sauvé de l’européenne anesthésie. Regarder dans le rétroviseur, ce n’est pas un truc de cow-boy ».
 
Cow-Boy est un roman en mouvement permanent, il galope comme un pur sang, et nous fait galoper avec lui. On traverse les Amériques de la Californie à New York comme l’on traverse la vie aventureuse d’Eugène : Le désert, les montagnes, et soudain c’est Albuquerque et le Río Grande. Jean-Michel Espitallier signe un roman étourdissant et éblouissant de richesses, son grand-père peut être fier d’être au cœur d’un tel chœur littéraire, d’une telle richesse inventive. Ce roman donne corps et âme à un disparu invisible, il redonne un nom à Eugène, il porte haut la mémoire et les mémoires d’un aventurier et d’un monde qui s’élève sous nos yeux avec ses miracles et ses crimes racistes. Jean-Michel Espitallier a l’œil d’un film director, d’un inventeur, d’un créateur de mondes aux multiples palettes colorées. Il donne vie à ce qu’il écrit, imagine et transforme, il multiplie les images, les évocations, il met en musique, par l’art si rare de la composition littéraire.
 
Philippe Chauché


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