samedi 2 juillet 2016

Guillaume Basquin, éditeur, écrivain dans La Cause Littéraire

 
 
 
 
 



 
Une revue, une maison d’édition, un éditeur et un auteur, Guillaume Basquin est un nom avec lequel il faut désormais compter. Point de crainte, il affiche haut et fort ses passions littéraires et artistiques sous la protection de Lautréamont, Jacques Vaché, Jacques Henric, Thomas Bernhard, Philippe Sollers – l’ombre rassurante de Tel Quel et de L’Infini plane sur la nouvelle revue – Jean-Luc Godard, Debord, et Ornette Coleman. Il a du souffle, sa revue et ses derniers opus le prouvent, nous nous en sommes saisis, et l’auteur s’est plié avec une grande attention au jeu de cette correspondance littéraire et électronique.
 
« La peinture s’avère être la grande obsession de Jacques Henric, aucun doute là-dessus : il suffit de lire Faire la vie – Quand Poussin écrit : la peinture c’est de la pensée qu’on peut voir, eh bien, la gageure c’est de donner à voir cette pensée en l’écrivant – et de voir qu’il a obtenu de pouvoir reproduire des images peintes pour deux de ses livres dans la collection Fiction et Cie au Seuil :L’Origine du monde de Courbet pour Adorations perpétuelles, et une gravure de Picasso pour L’Habitation des femmes. C’est très rare » (Jacques Henric entre image et texte).
 
« … il n’y a pas d’autres grâces que celle d’être né ni même si ce chemin ne mène nulle part voire dans un sépulcre en sucre de terre me fut importune je pris mon essor vers les cieux j’y vis le soleil et la lune et maintenant j’y vois les dieux dans l’éclaircie… » ((L)ivre de papier).
 
La Cause Littéraire : En ouverture du premier opus de votre revue Les Cahiers de Tinbad, vous écrivez : « Nous avons pris acte de l’état des revues littéraires en France aujourd’hui : un mélange pas détonnant du tout d’idéologie, de politique et de dossiers en béton armé autour des grands auteurs du passé, morts en général : AUX GRANDS MORTS, LES REVUES RECONNAISSANTES… » Un constat qu’auraient volontiers tiré Lautréamont et Rimbaud ?
Guillaume Basquin : Je crois que oui, dans la mesure où Rimbaud a été totalement ignoré par le « milieu », de son vivant (on sait où ça l’a mené), et où Victor Hugo, le Sollers de l’époque (rires), n’a pas du tout réagi à la lettre pleine de provocation envoyée par Isidore Ducasse pour lui vanter les « meilleurs passages » de ses Chants de Maldoror. Le 19e siècle a eu beaucoup de mal à considérer/regarder sa jeunesse…
 
La Cause Littéraire : Dans ce même éditorial vous affirmez : « La forme avant tout ! » C’est-à-dire ?
Guillaume Basquin : Pour moi, l’idéologie a été le tombeau de tous les courants artistiques, et même de toutes les avant-gardes. Regardez l’exemple de l’Union Soviétique : cela a commencé dans la splendeur des révolutions formelles de « l’homme nouveau », le « soviet » (Dziga Vertov, Maïakovski, Malevitch) ; et puis ça s’est écroulé quand Staline a imposé un recadrage idéologique : abolition de la forme considérée comme « bourgeoise » et imposition des canons du réalisme socialiste. Je pense donc que les vraies révolutions artistiques passent par la forme, quasi exclusivement, à l’exception de « l’homme nouveau » soviétique – et cela s’appelle Manet, Cézanne, Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont, qui étaient tout sauf des progressistes !… Le comble de l’idéologie « progressiste » en art, c’est quand même une journaliste comme Florence Aubenas qui se fait passer pour une (fausse) ouvrière pendant un certain temps afin d’écrire sur les « affreuses » conditions du travail à la chaîne dans les usines… Quelle hypocrisie sociale ! Quelle fausseté dans la position morale ! On est loin de Chaplin dans Les temps modernes… « La morale est affaire de travelling » : je crois beaucoup à ce célèbre aphorisme de Godard. Ceci étant dit, j’ai ajouté dans cet éditorial du numéro 1 que la forme dev(r)ait penser (en me basant sur de célèbres cartons, dialectiques en diable, des Histoire(s) du cinéma de Godard : UNE FORME QUI PENSE / UNE PENSÉE QUI FORME) ; car une forme purement gratuite ne serait que décoration et vanité…
 
La Cause Littéraire : Vous défendez aussi cette aventure sur papier, contre ces « revues en ligne que personne ne lit », il y a vraiment une rupture pour vous ? Du même ordre que celle que vous soulignez dans Fondu au noir, la disparition de la pellicule et l’avènement de la « reproduction numérique » ? La pellicule perdue, le papier résiste ? Une nouvelle « révolution » s’annonce, ou bien une « restauration » ??
Guillaume Basquin : J’ai été jusque très tard très réticent à l’utilisation des « nouvelles technologies » ; et j’avais remarqué en parallèle que tous les penseurs les plus radicaux – mes préférés à vrai dire – de ma jeunesse avaient été eux-mêmes très rétifs face à la bombe informatique : Guy Debord, Godard, Paul Virilio, Sollers… Puis j’ai bien dû m’y faire pour les courriels et la communication autour de mes différentes activités littéraires. Ceci dit, voici mon sentiment profond : le capitalisme s’est glissé comme un poisson dans l’eau dans la fluidité du numérique ; c’est le « système » qui y a trouvé le plus d’intérêts : centralisation des décisions, diminution des coûts en tous genres, accélération des flux, monétaires et autres, etc. Des éditions comme L’Échappée ont très bien montré cela (voir par exemple le livre de Cédric Biagini, L’emprise numérique, ou encore le livre collectif – auquel j’ai d’ailleurs participé – L’assassinat des livres (par ceux qui œuvrent à la dématérialisation du monde)). Par ailleurs, les gens lisent très mal sur écran, moi le premier : on a plutôt tendance à photographier le texte (qui est d’ailleurs l’image d’un texte, non ?). Je ne pense pas que le retour au papier soit une « révolution », mais plutôt une résistance : résistance à la dématérialisation globale du monde, bien comprise des intérêts du capitalisme (d’ailleurs, les communicants du monde de l’industrie ne parlent plus que de « cela » – il suffit de regarder ce qui se publie sur un réseau comme LinkedIn pour s’en convaincre). Et puis, c’est surtout une question de sensualité : quand je tiens Les Cahiers de Tinbad ou L’Infini entre les mains, j’ai une grande joie de toucher ; tandis qu’un fichier numérique ePub de telles revues ne serait pas très différent de la version en ligne de l’Obs… C’est-à-dire quelque chose de totalement informe. En revanche, et je l’ai remarqué de façon empirique et certaine, pour ce qui est de l’espace critique de la littérature, je crois de plus en plus à Internet et aux revues en ligne : les anciens journaux de référence consacrant de moins en moins de place à la littérature, le niveau de leurs écrits s’est effondré ; pour trouver des textes libres et écrits sur les livres, il faut aller chercher du côté de En attendant Nadeaulelitteraire.com, Recours au poème ou… La Cause littéraire ! Je n’ai rien contre cela, au contraire ! J’ai même écrit dans En attendant Nadeau et sur Mediapart, où je n’étais pas contraint par des problèmes de maquette ou de « nombre de signes ». Et à l’avenir, je pense que ce phénomène va s’accentuer…
 

 
 
La Cause Littéraire : Votre « actualité » littéraire et personnelle s’articule autour de deux ouvrages, un essai sur Jacques Henric et un roman « en souffle continu », (L)ivre de papierJacques Henric entre image et texte est le premier essai consacré à cet écrivain – un temps complice de Tel Quel – essayiste et critique, au fait de l’art d’aujourd’hui par sa collaboration à Artpress, au fait également du « scandale » Catherine Millet. Grand amateur d’Histoire de l’art ; vous vouliez montrer son rôle dans la pensée « de l’art » aujourd’hui, comme vous l’avez fait pour Jean-Jacques Schuhl : deux écrivains « hors norme(s) » ? Mais deux écrivains un rien oubliés, ou mal vus, si ce n’est mal lus ? Vous insistez dans votre « Henric », sur « les liaisons dangereuses » entre le texte et l’image, où tout semble être un jeu, de séduction ? Le texte, écrivez-vous, est la Loi, il « tue », tandis que l’image « sauve » ? Lisant Le roman et le sacré, vous notez que ce livre nous apprend à nous protéger des images qui médusent les hommes à travers les siècles ? Enfin vous définissez Jacques Henric comme un auteur qui écrit comme l’on peint ?
Guillaume Basquin : Effectivement Henric et Schuhl, s’ils apparaissent bien comme « hors normes », ont été finalement peu lus – et peu commentés (je l’ai appris à mes dépens, puisque ces deux manuscrits ont essuyé des dizaines de refus éditoriaux…) Autant je savais qu’il n’y avait pas de textes longs et fouillés sur leurs œuvres (et c’est pour cette raison même que je les ai faits – il y a une volonté indéniable chez moi d’être le « premier » – un défricheur), autant j’ai été surpris de découvrir que le « milieu » éditorial n’était pas du tout convaincu de leur importance (la plupart les avait très peu lus ou compris…) D’un côté, j’ai découvert que Schuhl était considéré comme un « mondain », de l’autre que Henric n’était pas aimé !? Cela m’a beaucoup surpris !
L’écriture est une subjectivité, en cela elle est un « crime » ; on pourrait même facilement dire qu’elle est « fasciste » : elle tue « l’autre ». Le tuant, elle peut pourtant rester grande, comme chez Sade, Pound, Céline ou Nabe… Tandis qu’une image qui voudrait tuer « l’autre » ne peut être qu’abjecte, comme chez Virginie Despentes dans Baise-moi (l’autre y étant le « sexe masculin »), ou chez Michael Haneke dans La Pianiste (l’autre y étant figuré par l’Autrichien de Vienne haï et très mal doublé en français, exprès)… Il n’y a rien à faire : une image, pour être belle et juste, doit aller vers l’autre – en un mot, l’aimer. Sans amour, pas d’image possible.
Mais l’image ne suffit pas, elle n’est pas assez dialectique en soi : elle fascine les hommes, qui s’y perdent – s’y affaissent. Il y faut soit le texte ajouté (de l’écrivain matérialiste, comme Henric), soit le montage dialectique (du cinéaste Godard, exemplairement), pour la relancer plus loin – au-delà de la simple fascination passive et médusante exemplairement illustrée par les vidéos porno. L’écriture – de Sade, de Paradis, du (L)ivre de papier – permet d’échapper à la fixation de l’image, à sa cristallisation. Quoi de plus éloigné d’une vidéo YouPorn que L’Histoire de Juliette ?
Que Henric écrive « comme on peint », la lecture de Carrousels, ou de La Peinture et le Mal, ou du chapitre 5 de mon essai sur lui (« Écrire comme on peint »), convaincra n’importe quel lecteur ! Une seule citation pour La Cause Littéraire : « C’est tout l’espace local fait de très petits voisinages qui constituera la carré ! » (in Chasses).
 
 
 
La Cause Littéraire(L)ivre de papier est d’une autre trame, et même pourrions-nous ajouter, d’une autre trempe. Nous évoquions précédemment un livre « en souffle continu » comme dans le jazz, la circulation de l’air alimente le souffle sans avoir besoin, en tout cas pour un temps donné, de le reprendre, du nez à la bouche et de la bouche au bec ou à la anche. D’où vient ce souffle, si souffle vous retenez ? Roman total, roman absolu, roman politique, exercice d’équilibriste, roman d’écrivains admirés dont les noms font bloc, roman résistant, musical et dansant ? Le style et (est) la forme avant tout ? La respiration devient celle du lecteur avec la disparition de la ponctuation ?
Guillaume Basquin : Tout d’abord, votre référence au jazz me touche et me satisfait beaucoup ; j’ai écouté pas mal de free jazz, et en particulier Ornette Coleman (qui, soit dit entre parenthèses, a donné la seule marque de ponctuation de tout le (L)ivre, le point d’exclamation du titre de l’un de ses disques,Ornette !, que j’ai repris tel quel…) ; de plus, ce livre, comme le free jazz, est totalement improvisé dans la mesure où je ne savais pas du tout dans quelle direction j’allais aller au fur et à mesure de son écriture : cela ne devait dépendre que de mes rencontres – avec une lecture, un journal télévisé, des mouettes, des coquillages, la lune qui se lève à tel endroit à telle heure (tout est vrai dans (L)ivre de papier : c’est d’une exactitude scientifique et objective totale – on pourrait tout vérifier dans des almanachs). Il n’y avait qu’une seule chose préméditée à l’avance : je voulais construire quelque chose dont on sentirait que ça tourne indéfiniment, sans début ni fin véritable : on peut rentrer dedans n’importe où, ça n’a pas vraiment d’importance ; ce n’est pas une histoire linéaire, mais plutôt un « éternel retour » – de mes obsessions personnelles comme la fin de l’imprimé ou du film-pellicule, et la victoire totale de « l’idéologie du numérique ».
Le « souffle » que vous évoquez vient du bombardement que permet l’écriture percurrente (nom inventé par Sollers pour son Paradis 1) ; c’est le seul système d’écriture qui permet de TOUT faire rentrer dans le texte : une publicité débile pour un smartphone et un prélèvement de Lautréamont ou Confucius… Le style « déponctué » est venu de mes propres lectures de Ulysse de Joyce et de Paradis et H de Sollers : ce sont celles qui m’ont donné le plus de joie de « lecteur » ; et j’ai voulu rendre/transmettre un peu de cette joie énorme à d’autres lecteurs de moi inconnus – qui ignorent peut-être ce type d’écriture. L’avenir dira si j’y ai réussi ou pas dans cette entreprise… Je viens d’apprendre qu’un autre écrivain, au Brésil, avait utilisé ce « système » avant Paradis, c’est Haroldo de Campos, dans Galaxies. C’est un texte épuisé que j’aimerais beaucoup republier pour pouvoir le lire, mais il y a quelques complications sur ce chemin éditorial, dont je ne peux pas parler ici…
Si la « respiration devient celle du lecteur » ? Oui, tout à fait ! Comme dans les films ouverts d’Abbas Kiarostami, ou dans les tableaux quasi-abstraits du Monet de la fin, c’est le regardeur/spectateur qui finit le film/le tableau… Et sa joie en devient décuplée, car il devient co-créateur de l’œuvre, qui n’existe pas sans lui (qui n’est pas achevée, si vous voulez).
 
La Cause Littéraire : L’avenir, un roman, une image ?
Guillaume Basquin : Pas un roman, non, mais des fragments écrits d’une Nouvelle Histoire du monde, vue par un narrateur – moi ! Je n’en ai pas encore trouvé la forme originale, qui devra se démarquer de l’écriture en souffle continu de (L)ivre de papier.
 
Philippe Chauché
 


mercredi 22 juin 2016

Gérard Guégan dans La Cause Littéraire

 
 
« Rappelle-toi avant-hier. Rappelle-toi ta rencontre dans le parc Monceau avec ce journaliste de Je suis partout passé à la Résistance du jour où les chars de Leclerc ont franchi la porte d’Orléans.
Tu as pourtant cru que ça y était
Le regard qu’il ta jeté valait une salve ».
 
Tout à une fin, Drieu est un livre qui claque comme une salve d’arme automatique, une fable qui vous saisit comme un regard d’acier, et vous fige comme un uppercut. Ce pourrait être les derniers jours de l’auteur de Gilles, de Feu Follet, mais aussi d’Une femme à sa fenêtre, ces romans d’une génération et de quelques essais pamphlétaires dont il ne reste qu’un vague souvenir. Drieu face à son double, ce narrateur, qui ne lui pardonne rien, qui le suit comme son ombre, l’interpelle, le questionne, l’invite au souvenir, à ces zones d’ombres anciennes ou plus récentes, à la guerre comme à la collaboration. Mais Drieu est autre, plus complexe, sa palette de noirs s’invite lumineusement dans ce petit livre racé qui s’ouvre sur cet homme pressé que le destin va rattraper.
 
« En tout cas, à cause de ce que j’ai pu observer, disons à cause de tes idées noires, j’ai pensé à ce que tu pourrais faire graver sur ta pierre tombale. J’ai deux inscriptions à te proposer, et toutes les deux à mon avis te définissent le mieux du monde.
A toi de choisir.
Dans le genre cynico-romantique, je te suggère : « Plus on l’aimait, plus il se haïssait ».
 
Tout à une fin, Drieu est un grand roman qui se fait passer pour une fable, ou une saisissante fable qui se glisse sans en avoir l’air dans la peau d’un roman d’aventure, et quelle aventure ! Drieu se montre, il sait que tout cela ne durera point, que son passé lui colle à la peau, l’occupation, l’allégeance à Vichy, l’antisémitisme, de bien mauvaises fréquentations. Il sait que le temps est venu des règlements de compte, mais il a l’air de ne pas prendre tout cela au sérieux, sauf à penser qu’il se jette dans les griffes de ses exécuteurs sans remords, avec même une certaine fatalité. Si la mort rode, accueillons-là les bras ouverts, semble-t-il penser.
 
« Au même moment et dans la même ville, mais Drieu et le professeur l’ignorent, un résistant, grand lecteur de Stendhal et d’Hemingway, assis lui aussi à une table du bistrot note sur un carnet quelques-unes des réflexions dont il compte faire bientôt la matière d’un libelle sur la singularité d’être français».
 
Drieu va tomber, et c’est un prénom qui va tout déclencher, Gilles, lancé dans rue, signe sonore de l’enlèvement, le Gilles devient sa perte. Un procès clandestin s’ouvre alors, sous l’œil de feu d’Héloïse –Tu avais cru échapper à un procès, et sans doute allais-tu y échapper car, hormis nous, les communistes, tout le monde est désormais d’accord pour passer l’éponge –, qui devient procureur, de Rodrigue, de Maréchal – C’est à cause de Gilles que Drieu s’est piégé. Il l’avait créé en songeant à lui-même et, par un contrecoup inexplicable, il est devenu le jouet de sa création, sinon il aurait rejoint de Gaulle – et Marat, résistant, lecteur de Drieu – Nous avions un combat à mener. Vous aussi à bien y regarder… Et chacun, dans son camp, l’a mené à sa façon. Et bien, mettons tout à plat et tranchons –, on s’imagine dans un film de Melville, mêmes tensions, même rigueur, force des regards et des mots, le passé fait vibrer le présent et éclaire l’avenir qui ne sera pas radieux.
 
« Quelle ironie du sort ! Drieu, qui s’était imaginé finir dans la peau d’un stalinien, est en train de se voir appliquer le plus stalinien des traitements.
Il en est conscient et se blâme d’avoir pu croire que lui serait épargnée la chanson des sans-cœur. Et bien non, ce sera comme toujours Vae victis Malheur aux vaincus ! »
 
Tout à une fin, Drieu est une fable romanesque, qui place Pierre Drieu la Rochelle face à l’Histoire, à son histoire qui n’est pas une fable, face à ses mots et à ses actes, en des temps où comme jamais les mots devaient être pesés avant d’être dits ou écrits. Gérard Guégan se saisit des derniers instants de Drieu, derniers jours imaginés, avant qu’il ne mette fin à ses jours, pour s’y glisser, et y glisser son double. Cette parole qui ne cesse de l’interpeller, de lui rappeler ces phrases qui l’accusent – Ah oui, je me souviens, tu avais qualifié le climat qui régnait à Dachau de « franche sévérité » ! Mais ça veut dire quoi « franche sévérité » dans un camp de concentration ? –, le condamnent, lui imposent d’en finir. Dernières heures sous les yeux des résistants qui le jugent, le mettent face à son propre jugement, sa sévérité.
 
Cette fable n’est pas un roman à charge, un règlement de compte, c’est un saisissement romanesque, un lumineux petit livre où chaque mot, chaque phrase est pesée, pensée, tombe comme un couperet.Tout à une fin, Drieu est un roman follement politique, qui ne cesse de tourner dans la nuit française, où un écrivain dandy et séducteur se brûle les ailes avant de définitivement s’endormir.


Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/tout-a-une-fin-drieu-gerard-guegan-2


mardi 14 juin 2016

Les Clochards Célestes de Thomas Vinau dans La Cause Littéraire



« Charles Bukowski : Le vieux Buk est né en 1920 et il était déjà vieux. Le vieux Buk est mort en 1994 flétri comme un bébé juteux. Le vieux Buk est le fils unique de l’Amérique »
« Albert Cossery : Albert Cossery pratique la paresse (tout comme Perros) comme un art martial. Celui de la contemplation séditieuse »
« Michel Simon : Accusé d’être juif pendant l’Occupation, d’être collabo à la Libération, d’être agent soviétique ensuite. Une tête à se prendre des gnons. Il est le poupon tordu qui fait tapiner la tendresse »
 
L’art de l’esquisse et du portrait éclate à chaque ligne des 76 Clochards célestes ou presque. Chaque mot y est pesé. Chaque miniature brossée avec finesse et justesse, les mots dévoilent, les phrases soulignent, éclairent ces croquis savants et savoureux. C’est l’art bref du regard porté sur Antoine d’Agata, Nicolas Bouvier – Il se sert de ses chaussures pour écrire. La rosée est son encre –, et Blaise Cendrars, Billie Holiday, et Georges Perros – Notes et poèmes, petites choses de rien, aiguisés et pointus, ses mots sont tout ce qui résiste au toc et à l’insignifiance (c’est aussi ce qui pourrait être écrit à propos de Thomas Vinau), ou encore Elliot Smith et Lester Young.
 
« Pierre Autin-Grenier : Cher monsieur Autin-Grenier, vous faites partie de ceux qui m’ont donné envie d’écrire, donc de voir, donc d’apprendre, donc d’en rire, donc de vivre »
« Chet Baker : Chet Baker aimait le “prez” Lester Young, les grosses voitures américaines, les femmes de tous les pays et les chansons d’amour »
« Kobayashi Issa : Connaît le froid et la faim. Une existence de sandales et de crâne rasé. Une vie de timbale à manger les plantes des fossés »
 
Ces clochards célestes qui peuplent l’univers et l’imaginaire de Thomas Vinau, sont écrivains, poètes, aventuriers, buveurs, vagabonds, musiciens. Ils sont, ou se donnent des allures de mauvais garçons, ils titubent, certains boivent beaucoup, d’autres se murent dans de vertigineux silences. Ils sont connus ou ignorés, beaucoup ont déposé les armes, d’autres sans avoir l’âge de raison, donnent parfois de leurs nouvelles, dont l’auteur fait son miel. Ils vivent au bord de la littérature, comme l’on vit au-dessous d’un volcan, au raz de la poésie. Ils font souvent un pas de côté, esquissent une danse, inventent une chanson mélancolique, se moquent du présent, comme de l’avenir. Ils vivent l’instant, même s’il ne leur fait pas de cadeau. Ces clochards éclopés cultivent pour certains l’art de la chute, ils dérivent, délirent, doutent, slaloment entre mille écueils, se laissent parfois submerger, coulent et d’un ultime coup de rein revoient le ciel. Ils n’en tirent aucune gloire, la seule dont ils peuvent se prévaloir, c’est le style, ce passeport littéraire et musical. Un style porté par Thomas Vinau, un autre styliste.
 
« Mario Rigoni Stern : Mario Rigoni Stern est la goutte glacée qui capture la lumière au bout des serres d’un rapace »
« Jules Renard : Le ciel lui aura enseigné à nuancer ses grisailles »
« Elsa von Freytag-Loringhoven : La baronne est naturellement dada. La baronne est toujours ce qu’il y a de plus dada. Elle devient leur égérie internationale »
 
Thomas Vinau, en styliste amusé, brosse en quelques phrases courtes et musclées ces portraits de joyeux décalés, de « déjantés » cocasses, de clowns désespérés, d’éphémères écrivains à la plume d’argile. Pour qu’ils soient provisoirement complets, il conviendrait d’y ajouter le portrait de l’auteur, Thomas Vinau : Connu dans le Luberon pour escapades dans la forêt des Cèdres, dont il ramène toujours quelques petits contes à dormir debout. Surnommé le furet des lettres, s’il est passé par ici, il repassera par là, et par la case talent. Apprécié pour son caractère joueur et curieux, il est désormais barbu comme le capitaine Haddock et tout aussi piquant. Il a toujours un ou deux livres d’avance sur son lecteur le plus scrupuleux.
 
Philippe Chauché
 
 

dimanche 12 juin 2016

Vadim dans La Cause Littéraire

 
 
 
« Ça commence par un adieu. À la légèreté, au dilettantisme, à l’élégance par-dessus la jambe. Un enterrement et, en larmes derrière leurs lunettes fumées, des femmes. Les siennes. L’homme qui aimait les femmes, c’est lui : Roger Vadim ».
 
Vadim, le nom seul est déjà roman. Et quel roman ! Un roman cinématographié. Un roman très français et qui flirte parfois avec les Amériques. Premier acte : Et Dieu… créa la femme, clap de fin : And God Created Woman. Plus de trente ans séparent les deux films, Vadim a fait le grand écart, les studios ont des raisons que les artistes ignorent. Vadim un playboy français est le roman de cette aventure, de cette vie virevoltante, soyeuse, joyeuse et par instant rugueuse, où l’on croise Brigitte Bardot – De toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont les plus douces* –, Saint-Germain-des-Prés, Maurice Ronet – Ronet se lance dans le cinéma par désœuvrement. Il faut bien s’occuper, gagner sa vie sans trop se fouler, Paul Gégauff, Saint-Tropez, mais aussi Françoise Sagan, Roger Vailland, Catherine Deneuve ou encore Thelonious Monk.
 
Si la vie est un roman, la vie de Vadim est un film. Alors, soyons légers, misons sur la beauté, la souplesse, l’élégance, jouons, dansons, oublions les dettes et les insultes, écrivons, comme si la vie était beaucoup trop sérieuse pour que nous la prenions vraiment au sérieux.
 
« Revoir Et Dieu… créa la femme. Et relire Bonjour tristesse, autre diablerie tropézienne. Deux parures assorties… (Mais) Sagan vise juste. Le film de Vadim prolonge l’écho du roman. Nous voilà bien, dans la peau d’un gandin, au milieu des années 50, hésitant entre Cécile qui de l’amour ne connaissait que des rendez-vous, des baisers et des lassitudes, et Juliette. Nous ne choisissons pas. Nous retrouvons les deux, sur une plage ou en terrasse. Nos déjeuners de soleil ».
 
Vadim un playboy français est un roman enchanté où parfois se glissent quelques esquisses de désenchantement, un rien de mélancolie, comme dans une chanson de Françoise Hardy. Vadim est le roman d’un playboy. Et Arnaud Le Guern qui déteste le blabla et le chichi**, sait qu’il convient d’être bref, net et précis. Les phrases, ces esquisses vivantes du roman en mouvement, doivent claquer, comme les claps sur un tournage. Alors, moteur : C’est acquis. BB est une étoile danseuse, ou encoreVadim a failli gagner sa place au paradis des cinéphiles, et plus loin, Saint-Tropez hors saison : le bonheur, et puis, Ne pas s’attarder. Vadim est sur un autre tournage. Arnaud Le Guern sait son Vadim sur le bout des lèvres, et l’écrire semble être un jeu d’enfant, un enfant qui prend parti. Il défend le cinéaste, tout en passant vite sur ses échecs, ses nanars, ce que d’ailleurs ne manquait pas de faire le cinéaste. Il braque ses phrases en éclairagiste doué, sur les scènes de la vie de Vadim, son théâtre amusé, ses passions, ses raisons, ses doutes discrets, ses retraits, ses douleurs sagement dissimulées, ses échecs et ses joies. Vadim un playboy français, en 24 phrases-seconde.
 
 
 
« La dernière image de La Curée bouleverse. Jane est seule dans une pièce de l’hôtel particulier de Saccard. Ses cheveux courts et mouillés. Son visage en larmes. Lui parviennent les bruits de la fête. Maxime et Anne célèbrent leurs fiançailles. On se dit, en fixant Jane, qu’on aimerait qu’un film aujourd’hui soit aussi mélancolique et beau qu’un Vadim cuvée 66 ».
 
Vadim un playboy français plonge et nous plonge dans les films de Vadim, y vagabonde, saisit une image, un visage, un regard, quelques mots. C’est un pays qui s’invite, des villes, des plages, des rues, les années 50 et leurs voisines, des étoiles naissent sous son œil, la pellicule révèle leurs corps et leurs visages, les répliques s’impriment et avec elles, les jupes et les robes dansent, comme les titres de ses films, Et Dieu… bien sûr, mais aussi, Les Liaisons dangereusesLe Repos du guerrierLa Ronde, et de ses livres, de Mémoires du diable, au Goût du bonheur. Vadim ou le Goût du Bonheur, tout un roman. Et quel roman !
 
 
Philippe Chauché
 
* François Nourissier
** Frédéric Schiffter


http://www.lacauselitteraire.fr/vadim-un-playboy-francais-arnaud-le-guern


samedi 4 juin 2016

Bruno Fern dans La Cause Littéraire




« Aboli bibelot d’inanité sonore », Mallarmé
 
« Ferai un vers de pur néant », Guillaume d’Aquitaine
 
 
L’air de rin est né de deux vers, l’un pour 132 variations et l’autre en offrant 66, pour de courts aphorismes, des vers chantants, surprenants et plaisants, des vers inspirés, des variations chaotiques et réjouissantes, et le tout en musique, les deux vers n’en manquent pas, et Bruno Fern se les approprie pour les faire chanter à son tour.
 
« Le temps – Aplanit les lolos, racornit les pectors ».
« Pragmatique – A poli son topo, formaté tout confort ».
« Angélique – Fouirai l’éther en voletant ».
« Comédien – Feindrai de faire tout en faisant ».
 
Bruno Fern, l’air de rien, offre là un petit diamant aux 198 éclats, des faces qu’il a polies avec l’attention d’un diamantaire. Il pratique l’art du bref et de ses éclats, pour cela il faut non seulement en savoir beaucoup sur la musique des mots de Mallarmé et de Guillaume d’Aquitaine, pour s’en inspirer, pour livrer ces courtes phrases, ces thèmes, ces ritournelles poétiques, ces flèches et ces pointes.
 
« Private Beach – A l’abri des prolos, distingués de la dorent ».
« Stoïque – Amollit le mélo – dramatiser, c’est mort ».
« Anxieux – Flipperai sévère rien qu’en vivant ».
« Esprit pratique – Flanquerai la mer dans l’océan ».
 
L’air de rin joue sur les mots et se joue voluptueusement des situations les plus incongrues, il claque des doigts et elles apparaissent. Un mot, un verbe enclenchent la machine à fictions et à frictions. Aboli, fait naître A failli, mais aussi Acabit, ou encore Alibi, et A blanchi, ou Ahuri et A minuit, et pour que le mot, pour que le verbe fasse l’affaire, il doit faire naître cette microscopique fiction, cette histoire née dans une éprouvette. L’air de rin joue à la roulette russe avec la poésie, chevauche le hasard pour faire apparaître des histoires pour de rire, un verbe au pinacle, Ferai, et Allons-y Alonzo dynamiter l’décor, ce qui donne au petit bonheur la chance, une chance particulièrement maîtrisée,FleureraiFeuilleraiFâcheraiFesserai, et Flatterai. On grappille, on goûte, on hume ces phrases avec délectation, ce n’est plus un livre, c’est un caveau vigneron d’où jaillissent mille senteurs d’automne.
 
« Narcissique – A pratiquer l’égo l’altérité s’essore ».
« Veinard – A bibi à l’hosto vue du côté du port ! »
« Colosse – Fendrai la pierre en éternuant ».
« Explorateur – Flécherai déserts et océans ».
 
L’air de rin est un petit livre rieur, rageur, rugueux et riche d’humeurs, écrit sous la protection de l’OuLiPo, de savants et savoureux amateurs de contraintes littéraires, où chaque phrase est un roman en devenir, et au devenir perturbé. En trois ou quatre mots, Bruno Fern chevauche la poésie comme Guillaume le troubadour, ses chansons d’amour.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/l-air-de-rin-bruno-fern

samedi 28 mai 2016

Guillaume Guéraud dans La Cause Littéraire



« Ne restent maintenant que les légendes. Des dates, des lieux, des noms. Et des phrases.
J’espère que ces légendes racontent une histoire claire malgré l’absence des photographies qui les accompagnaient ».
 
Marseille, Miami, aller retour, de l’enfance retrouvée à l’enfance perdue, d’un carnage à l’autre. Shots est le roman noir d’une recherche, celle d’un frère qui se cache. Le roman d’une traque du sang qui s’achève dans la fuite, le sang et les dollars. Shots est le roman des légendes des photos disparues, elles ponctuent par des petits carrés gris les pages du livre, et deviennent des légendes qui se nouent dans l’enfance à Marseille, puis à Miami, où le narrateur ne cesse de traquer les traces de son frère disparu, porteur du visage et des mots de leur mère, au centre tellurique de la mafia, de la drogue, de l’hôtel Biltmore, des galeries d’art, des armes et des dieux vaudous.
 
« J’ai 36 ans et le mail de mon frère est le seul que je reçois pour mon anniversaire. Je ne sais pas encore que ce sera son dernier mail – et que cette photo sera la dernière que je recevrai de lui ».
« Tout le monde a des dettes ici. Et plus vous en avez, plus ça signifie que vous êtes riche. Bienvenue aux Etats-Unis d’Amérique ! Personne n’a d’argent mais tout le monde en dépense ».
 
Shots est le journal d’une enquête outre-Atlantique, Miami, Little Havana et Key Biscayne, saisie par la violence mafieuse et d’extrême-droite de la Fondation nationale cubano-américaine, des trafics d’art, où l’ombre du frère perdu ne cesse de se dérober, son ombre et son histoire, qui devient la légende du roman « photographié ». Shots tente de saisir les fantômes du narrateur, les esprits oubliés et frappeurs, toutes ces ombres qui rôdent, ces couteaux et ces armes de poing qui font et défont les vies et les légendes, mais aussi celles qui sauvent, qui protègent de la gangrène, comme cet haïtien « effrayant », Denis Couleuvre, qui lui aussi recherche le frère du narrateur et surtout les milliers de dollars dont il s’est emparé.
 
« Je suis né à Haïti… J’ai gardé avec moi les ondes telluriques qui ont déchiré mon pays… Votre caméra ne peut pas les accepter… Mais mon image peut accepter votre caméra si je le décide… »
 
Les images de Shots sont éphémères, en quelques minutes elles s’effacent, elles constituaient la trame du récit, sa colonne vertébrale, mais elles ont disparu, rayées d’un trait d’orage par des forces « magiques ». Le narrateur, photographe de passion et de raison, savait pourtant qu’il devait éviter de saisir l’image de Marie-Louise – la prêtresse vaudou – Damballa effacera tes photos ! Le vent de sa colère emportera toutes tes maudites images. Les notes, les légendes, le récit, la traque et la guerre secrète des gangs, demeurent. Si les images peuvent disparaître, les phrases résistent, elles habitent un subtil et terrible roman noir, stylé, nourri des images de Scarface de Brian de Palma, un roman d’éclats, et d’humeurs, de sang, de sueur et de peur.
 
Philippe Chauché
 

dimanche 22 mai 2016

Pierre Bonnard dans La Cause Littéraire

 
 
 
« On appelle “natures mortes” les fruits posés sur une table. Bonnard exécute des “natures heureuses”. Ses fouillis de verdure sur lesquels s’ouvre la fenêtre, ses plates-bandes ensoleillées, soyeuses, étincelantes, donnent une idée du bonheur » (Marguerite Bouvier, Comœdia, n°82, 23 janvier 1943).
 
Après la publication du réjouissant Observations sur la peinture recensé ici même (http://www.lacauselitteraire.fr/observations-sur-la-peinture-pierre-bonnard), L’Atelier contemporain offre aujourd’hui ce nouvel opus, où se mêlent rencontres, entretiens, lettres et dessins à la plume et au crayon du plus japonais des peintres français. Bonnard – grand peintre du sentiment d’exister, (il) voit, (il) vit si intensément le temps qui passe et ce sentiment du passage se mue parfois en instants illuminés* se laisse approcher, montre quelques-uns de ses tableaux, des esquisses, ses notations, ses dessins – L’œuvre d’art : un arrêt du temps.
Bonnard ô combien attentif à la peinture et aux peintres, Odilon Redon – qui réunit deux qualités presque opposées, la matière plastique très pure et l’expression très mystérieuse – Paul Signac et ses architectures colorées, Renoir – Il se servait du modèle pour le mouvement – Gauguin, Cézanne, Matisse – Il sait où il va, il sait ce qu’il fait et il s’arrange pour le faire du premier coup – est toujours précis pour évoquer leurs créations, même précision dans son geste et dans les mots qu’il emploie pour le définir – les couleurs sont tout autant précises que précieuses.
 
 
 
 
 
« – Vous sortez pour peindre, Monsieur n’est-ce pas ?
– Non, presque jamais. Ce n’est pas possible. Les effets de lumière changent trop vite. Je fais de petits croquis et note les couleurs ; mais je peins à la maison » (Ingrid Rydbeck, Chez Bonnard à Deauville, Konstrevy, vol. 13, n°4, Stockholm, 1937).
 
Les Exigences de l’émotion nous éclaire sur la nature profonde du peintre, sur ce qu’il cherche et ce qu’il trouve, ces nouvelles combinaisons de formes et de couleurs qui répondent aux exigences de l’émotion, et qui mieux qu’Alain Lévêque, qui avait déjà accompagné la publication des Observations sur la peinture, pour mettre en lumière ce que fut le peintre de la lumière et de la matière, cet éveillé du temps finiToute son œuvre pourrait s’intituler : « A la recherche du  temps vécu ». Les tableaux du peintre du Cannet vérifient cette hypothèse – toute critique d’art est une hypothèse –,  il suffit de les regarder, et de se laisser par eux regarder. Le Boxeur (1931), autoportrait, où le corps se montre, sec, fragile, mais aussi acteur de ses résistances, poings serrés, yeux clos, ou encore cet autre autoportrait à la gouache de 1930, le peintre est de profil, petites lunettes rondes, visage japonais – on pense à Ozu –, vêtu d’un kimono (?). Bonnard dans un face à face, face à lui-même, face au regard que nous portons sur lui, et à chaque fois au regard qu’il porte sur nous. C’est du défi quotidien où le peintre affronte les aléas du temps fini et se risque à exprimer au plus près son sentiment d’existence par le moyen des formes et des couleurs. Défi de la couleur, de la beauté, à la couleur et à la beauté, elle n’est jamais oubliée, même si à bien y regarder, elle dévoile un doute, une angoisse, mais sans jamais en faire l’objet de sa création. Il crée dans la joie, mais laisse par instants s’installer les vibrations d’un tremblement, ce n’est pas une douleur, c’est une tension, comme dans Pan et la Nymphe (1907) ou encore La grande baignoire, où le corps nu flotte et fait corps avec l’étrange couleur de l’eau où il se baigne.
 
Photo Henri Cartier-Bresson
 
 
 
« Autour de moi, je vois souvent des choses intéressantes mais pour que j’ai envie de les peindre, il faut qu’elles aient une séduction particulière, ce qu’on peut appeler la beauté ».
« Cézanne devant le motif avait une idée solide de ce qu’il voulait faire, et ne prenait de la nature que ce qui se rapportait à son idée… C’était le peintre le plus puissamment armé devant la nature, le plus pur, le plus sincère » (Angèle Lamotte, Le Bouquet de Roses, Verve, vol. V, n°17-18, propos recueillis en 1947).
Les Exigences de l’émotion est cette rencontre avec la beauté et la nature, au fil des conversations avec des critiques d’art de haut vol – notamment Pierre Courthion, Raymond Cogniat, Tériade – où se dévoile la vitalité de ce peintre de l’invisible et de la lumière, retiré du monde, silencieux, réservé, rencontre avec quelques dessins à la plume et au crayon « illustrant » ses Correspondances, ces lettres de jeunesse publiées pour la première fois en 1944 par les Editions de la Revue Verve. Lire Bonnard en regardant Bonnard, voilà le pari que nous propose cet ouvrage : « Quand on couvre une surface avec des couleurs, il faut pouvoir renouveler indéfiniment son jeu, trouver sans cesse de nouvelles combinaisons de formes et de couleurs qui répondent aux exigences de l’émotion ».
 
Philippe Chauché
 
* Alain Lévêque a signé la préface des Observations sur la peinture (L’Atelier contemporain), Pour ne pas oublier, Carnets 1988-2002 (Editions La Bibliothèque), un recueil de poèmes, Manquant tomber(L’Escampette Editions), et Bonnard, la main légère (Deyrolle Editeur, L’Arbre voyageur).
 
 
 


 
 









samedi 14 mai 2016

Le retour de Marcelin Pleynet dans La Cause Littéraire


« Là où c’était, je suis revenu…
C’est un miracle de se retrouver à nouveau sur ces rives de l’Adriatique…
Les dieux de toute évidence sont avec moi… »
 
Le retour est le roman de la résurrection, de la visitation, de cet absolu silencieux et secret qui se partage dans la rigueur de l’écriture. Marcelin Pleynet écrit là un livre apaisé et joyeux, comme la musique qu’il ne cesse d’écouter dans sa librairie qui s’ouvre sur le canal musical de Venise. Les dieux sont là, silencieux et protecteurs. L’écrivain à flirté avec la mort, échappé au pire, mais il s’est relevé et a retrouvé sa mémoire en miettes, il en a fait un roman au titre bien venu, Le savoir-vivre. Le retour est un roman de l’après, serein, détaché des contraintes – ces aventures plus ou moins familiales et contraignantes – même si elles ne manquent pas de s’inviter : un fils – Je le regarde s’éloigner, trop grand… sa démarche est vive, souple, naturelle… –, un frère, une nièce – Un port de tête d’une réelle noblesse, ce qui n’est pas commun chez les jeunes filles de son âge… –, une perturbation météorologique dont le narrateur va se défaire pour vivre dans la plus grande et plus heureuse solitude.
Le retour est un roman accordé aux couleurs du ciel et du Grand Canal, l’écrivain s’y glisse et y glisse avec l’énergie vitale d’un musicien. Le retour s’accorde à la musique de Venise, une ville musique pour un écrivain musicien qui sait composer sa vie.
 
« Au matin le soleil finalement se lève, il illumine la ville d’une chaleur jaune et orange qui engage à la promenade… Je ne résiste pas, je sors.
Le soir, je vais à la Fenice écouter les Vêpres de la Vierge, de Monteverdi ».






Le retour est un roman de renaissance, on renaît de ses mots (les cendres des écrivains), de ses maux, et pas n’importe où, à Venise. Venise qui s’ouvre à Marcelin Pleynet depuis des décennies, et il ne s’en lasse pas, ses surprises sont quotidiennes, ciel, peintres, églises, musiciens, il y vit sa vie libre, en permanence renouvelée et ses  livres en témoignent. Baudelaire est là, il suffit d’être attentif, mais aussi Poe et de Maistre, qui m’ont appris à penser, Heidegger, François Cheng, Rimbaud – Toute poésie antique, aboutit à la poésie grecque. Vie harmonieuse. – Ils se croisent dans les Carnets de l’écrivain et dans ses romans – Ces Carnets s’accumulent sur mon bureau… une bonne cinquantaine désormais… Je les utilise à l’occasion pour écrire mes livres… – un autre viendra, consacré à Céline et à Nietzsche et d’autres encore, l’éternité joue toujours en faveur des écrivains et des poètes, comme elle joue en faveur de la Sérénissime qui n’a pas dit son dernier mot, contrairement à ceux qui ne la voient que sombrant dans l’Adriatique.
 
« Il faut que nous fassions un grand usage des choses pour notre bénédiction, quelles qu’elles soient, où que nous soyons, quoi que nous voyions ou entendions, quelque étrangères ou inégales qu’elles soient. C’est alors seulement, et pas avant, que nous sommes sur la bonne voie, dont jamais l’homme ne verra la fin ».
 
Le retour, est un roman heureux. Marcelin Pleynet, attentif à ce qu’il voit, ce qu’il entend et à ce qu’il vit : « Je suis constamment en train de jouer les sensations que j’ai vécues »* a écrit un roman très chinois – La calligraphie : musique visible… corps, peinture… littérature : pinceau musical… –, roman du retrait, de la retraite silencieuse et joyeuse dans son île – Venise est encore la retraite rêvée, et je vais devoir y vivre dans plus grande et heureuse solitude. Je n’ai plus de fils… –, roman musical dont l’écho les ondes s’entendent et s’étendent pour notre plus grand plaisir.
 
Philippe Chauché
 
* entretien avec Arnaud Le Vac : http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article1717
 

samedi 7 mai 2016

Les voyages d'André Velter dans La Cause Littéraire




« Et notre chant invente ses raisons chimériques, ses emprunts cadencés, ses combats volontaires. Etre plus que soi en tout lieu, à toute heure, à toute force, chevalier qui a pris d’assaut ses rêves et n’a pas renoncé… » (Loin de nos bases).
« Du sable, du sel, de l’eau et du vent : désert qui mène à l’océan comme si deux horizons étaient venus se fondre sur une ligne d’écume. Rien que ce rien qui hisse la grand-voile et dispense de tout », Île de Sal, 7 janvier 1998 (Le jeu du monde).
 
L’écrivain voyage, le poète écrit, marche, chevauche, danse entre les collines et les fleuves. Double regard, double vision, l’une sur les traces de Saint-John Perse, chant, cante jondo, l’autre d’un bout à l’autre du monde, glissant ses mots au fil du territoire. 52 cartes pour se souvenir, pour écrire ce souvenir, cette présence. Où sommes-nous ? A Pékin – mémoire prise au débotté –, à Lisbonne – spleen de soleil perdu dans les embruns – ou encore à Amsterdam – le ciel occupe presque tout l’espace –, à Séville – pour donner des ailes à la vie et mettre un soleil dans le sang –, mais aussi à Amman – je cherche en vain un seul grain de la poussière levée jadis par Lawrence d’Arabie –, c’est ainsi que se questionne le monde et que s’écrivent les jours de l’écrivain voyageur, et il y a toujours une carte postale pour en témoigner.
 
 

 
André Velter ne tourne pas autour de sa chambre, mais autour du monde, et le monde s’invite dans son atelier d’écrivain. Il semble que pour bien voyager, il faut savoir écrire, et pour bien écrire, avoir su voyager – faire un tour de soi en se jouant du monde. Ses mots et ses phrases portent les traces de déserts et de parfums, de rues et de ports, de regards et de brumes, d’avions et de chevaux, de chants et de faenas. Et sous les mots et la plume, la voix, l’auteur se fait chanteur de ses récits – le cantaor se tient droit, pieds rivés à la terre, mains tendues –, parleur de sa poésie, musicien de son roman, épistolier pour son ami Yanny Hureaux, l’ermite des Ardennes.
« Si loin de nos bases, nous avons cessé de vaciller, d’hésiter, d’échanger en tous sens et hors de propos. Il n’y avait qu’à gravir, rejoindre un glacier à la nuit tombée, traverser les torrents jusqu’à l’encolure des chevaux, ramasser des éclats de lapis-lazuli et garder le silence » (Loin de nos bases).
« Je veux que cet état de sidération physique et mentale, ce duende au goût de syncope éclatante, me dure et m’accompagne infiniment », Mexico, le 20 septembre 2012 (Le jeu du monde).
 
 
Les fuseaux horaires tapissent Le jeu du monde, les cartes postales qui se glissent de portes en portes, de mains en mains en sont la géographie secrète, main à la graphie aventureuse qui s’avance en silence pour tracer des haïkus sur le sable de l’Ovale Nîmois, la main du Tao du toreo* et qui deviendra celle qui écrit de Mexico, de Pékin ou de Cologne. La fièvre nomade hisse Loin de nos bases sur les sommets du chant porté, du cante jondo sur le chemin de la haute Asie, à l’oreille de Saint-John Perse, comme une envolée de sable. André Velter a le talent de saisir en deux phrases ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qui s’invite en sa mémoire, les pierres et les ciels parlent. L’écriture comme le vent n’est jamais empêchée par quelque douanier de la littérature, par quelque barrière de bois ou de pierre, elle file son chemin, glisse entre les doigts de l’écrivain, et il écrit d’un trait, d’un jet, d’une envolée, porté par une aventureuse nécessité**.
« Levez la tête et comptez depuis quand vous n’avez pas consenti à l’appel des astres ni à l’exemple des météores ! » (Loin de nos bases).
« Les pas dans les pas, avec la poussière comme seule mesure d’éternité », Delhi, 11 décembre 2009 (Le jeu du monde).
 
 
Philippe Chauché
 
Tao du toreo, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, Actes Sud
** Josyane Savigneau, Le Monde

http://www.lacauselitteraire.fr/andre-velter

dimanche 24 avril 2016

Millot dans La Cause Littéraire

 
« On était au mois d’août, mais la chaleur était légère et la ville désertée des voitures était d’un calme divin. Lacan y semblait comme chez lui, il en connaissait tous les musées, toutes les églises, toutes les fontaines… La beauté des lieux m’enchantait, j’aimais le bruit des fontaines et celui des pas dans les rues désertes la nuit. J’étais tombée amoureuse de Rome et cet amour dura longtemps ».
 
Ce petit livre est une phantasia, une apparition, celle du psychanalyste dans la vie de celle qui à son tour va le devenir. Une fantaisie, la vie légère comme la chaleur de Rome en cet été 72, la liberté libre qui se livre en Italie, à Rome, à la Villa Médicis, sur la piazza Navona, dans la basilique Saint-Clément-du-Latran, à Venise devant les Carpaccio de l’église San Giorgio degli Schiavoni, à Paris, à Barcelone, pas à pas, la mémoire de l’écrivain dessine cette carte amoureuse et aventureuse d’un été qui n’allait jamais finir. Ce petit livre nous livre – livre à lire et à vivre – à chaque page la fantaisie d’une époque – on sourit en pensant que certains fâcheux y voient là les prémices de ce qu’ils nomment le désastre actuel –, qui allait si bien à celle du psychanalyste. Lacan sur scène, ses séminaires et conférences, qui parlait aux mursLa théâtralisation faisait partie de l’art oratoire de Lacan. La colère mimée, la rage ostentatoire en étaient les traits récurrents –, Lacan silencieux, à la concentration exceptionnelle, Lacan le bélier que rien n’arrête, et Lacan immobile. Lacan des villes et Lacan des chants.
 
« A partir de cette année 73-74, j’accompagnais Lacan de plus en plus souvent à Guitrancourt, et bientôt tous les week-ends… C’est là que Lacan travaillait à son bureau, face à la grande baie vitrée qui donnait sur le jardin. A droite de celle-ci et lui faisant écho, était suspendu un Monet, un paysage de Giverny où les nymphéas étaient comme noyés sous une cascade de feuillages ».
 
Ce petit livre ne révèle rien, il met en lumière – Monet, Courbet, Renoir – les passions de l’homme au Punch Culebras, ce petit cigare tortillé et baroque, pour les peintres, pour certains tableaux, qu’il montrait ou dissimulait, l’Origine du Monde qu’il possédait se prêtait ainsi au jeu. La vie avec Lacan est une cascade de sensations, de visions, de rencontres, d’écrits, d’éclats, d’écarts, une aventure partagée – ces années éclataient en mille fleurs d’actes et de pensées –, avec d’autres témoins qui en goûtaient la fantaisie, et souvent ne s’en privaient pas : Jacqueline Risset, François Wahl, Philippe Sollers, Jean-Jacques Schuhl, Jacques-Alain Miller, et d’autres encore, comme le plus chinois des français : François Cheng. Catherine Millot est là, elle voit ce qu’elle écrit, elle écrit ce qu’elle entend, elle vit l’instant, l’aventure ne cesse de l’étourdir, enchantement léger de l’écrivain en puissance, et frissons de la psychanalyste en devenir.
 
« Aujourd’hui, j’ai l’âge que Lacan avait quand je l’ai connu. Est-ce ce qui m’a décidée à livrer ses souvenirs ? Comme un rendez-vous à honorer, une manière de le retrouver. Et puis j’arrive à l’âge où l’on se demande combien d’huile reste encore dans la lampe, et où tout vous rappelle qu’il faut travailler tant qu’on a la lumière ».
 
Ce petit livre est un rendez-vous, jamais manqué, avec des instants de bonheur, où se nouent des histoires qui se croisent comme des nœuds borroméens, ces nœuds qui vont prendre une réelleimportance dans la pensée active de Lacan. Il les fabrique avec des « bouts de ficelle », comme des bouts de réel – qu’il coupe et raboute, et au fil du temps… les chaînes et les nœuds se faisaient toujours plus envahissants, c’est un peu comme s’il cherchait une issue à ce qui le taraudait dans la psychanalyse du côté de ce réel qu’en venaient à incarner les nœuds ce réel qui ne cesse de s’inviter dans ce petit livre, de s’écrire et donc de se vivre, et c’est toute la force et la justesse de La vie avec Lacan, un petit livre qui tient du récit, du roman, et de la phantasia : le plaisir et le temps d’écrire et de l’écrire.
 
Philippe Chauché
 

vendredi 15 avril 2016

La Boucherie littéraire dans La Cause Littéraire

Quatre livres de La Boucherie littéraire
 
Ecrits sans papiers, Pour la route entre Marrakech et Marseille, Mireille Disdero
Maison, Poésies domestiques, Emmanuel Campo
On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive, Hélène Dassavray
Lame de fond, Marlène Tissot
 
Ecrits sans papiers
« Le sud lie ton corps au soleil / et la lumière en voyage / vient boire dans ta main ».
« La lumière est perturbée par le vent. On sent que quelque chose existe. C’est humble, ça ne s’impose pas. Le vent. Le soleil ».
« Et dans le ciel orange, deux gabians puis un avion au ventre blanc, tracent un trait de lumière sur ta mémoire pour plus tard ».
Saisir ce qui nous saisit lorsque l’on va d’une ville à  l’autre, d’un port à un autre, lorsque l’on projette son corps, ses pensées et ses phrases de Marrakech à Marseille, avec des haltes hispaniques. Ces écrits, ces notes glanées, ces impressions, ces saisissements, ces éclairs, ces éclats donnent force et brillance à ce récit romanesque. Il y a là, chez Mireille Disdero, l’art de saisir sur le vif, comme on peut le dire d’un photographe qui sait voir, faire voir et finalement faire entendre.
 
MaisonPoésies domestiques
« Je compte lancer une revue de poésie avec dedans / un coussin / un meuble / un pouf / un shampoing anti pelliculaire / une platine vinyle / un forfait 2 heures + S.M.S. et M.M.S. illimités / un clic-clac / du rap etc… »
« Tu t’es permis / de m’emprunter mon Bukowski / pour le lire aux toilettes. / Le glamour des premiers jours s’en est allé / comme des chevaux sauvages dans les collines ».
Emmanuel Campo ne manque ni d’audace, ni de culot, il écrit comme s’il chantait, et d’ailleurs, il chante. Ses petites poésies résonnent comme des chansonnettes, d’enfance et de son âge, l’une donnant naissance à l’autre, des ritournelles. Ces Poésies domestiques misent sur la collection, la multiplication, la rencontre, la surprise, les mots qui se rencontrent pour la première fois ont souvent l’air surpris. L’auteur, joueur, en joue, s’amuse des phrases reçues et des situations inventées ou supportées, et tout cela fort heureusement n’a aucune incidence sur la rotation de la planète.
 
On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive
« Parfois un fleuve / avec son tumulte / parfois une fontaine / parfois un geyser / parfois une rivière / d’eau douce et salée / comme des larmes / sans la tristesse ».
« … on ne connaît jamais la distance exacte / entre soi et la rive / ni à quel moment la vie vous échoue / sur les plages / de votre mer intérieure… »
Un roman comme un corps en mouvement permanent, une fontaine de jouvence,  poétique, où à chaque mot, à chaque phrase, le corps se livre, comme un torrent. Joie du corps et des mots qui le dévoilent, où le corps en dit toujours plus, comme s’il ne cessait d’écrire ses aventures. Au centre de cette folle aventure du corps, l’origine de l’auteur, autrement dit l’Origine du monde et les grandes marées de l’amour.
 
Lame de fond
« Les heures se débobinent, Cancale se déplie comme un livre d’images. L’enfilade de restaurants entre l’Epi et la digue du phare. Le chemin des douaniers, les parcs à huîtres, les rochers. Le bruit des coquillages qui s’émiettent sous nos semelles. Je trinque à ton éternité en buvant l’horizon, d’un trait ».
 
Lame de fond est un roman de la mémoire et de la mer, comme une chanson que fredonnait un chanteur de variétés aux longs cheveux blancs, le roman de la disparition d’un loup de mer. Un père, un frère, un ami, son visage, son corps, ses exploits marins, son odeur, sa passion hante la mémoire de la narratrice, et c’est à chaque page saisissant de justesse. La marée accompagne chaque page de ce minuscule livre, une marée de souvenirs, face à la mer, où les disparus ressemblent à l’éclat blanc d’un phare ou d’une page de Lame de fond.
 
Philippe Chauché
 
 
 
La Cause Littéraire : Vous parlez dans votre prière d’insérer d’un « cheminement et un mûrissement des désirs qui placent la poésie contemporaine sur son billot », pouvez-vous en dire plus ?
 
Antoine Gallardo : Le cheminement et le mûrissement des désirs sont bien ceux de l’envie d’éditer, de publier sous forme papier, bref de faire des livres. Aujourd’hui dans le Luberon mais demain peut-être ailleurs. Ce sont les rencontres qui favorisent la création, guère le lieu. Les premiers projets de publication avancés sont nés en l’an 2000. Il s’agissait de publier essentiellement de la littérature jeunesse et des contes étrangers pour enfants impliquant des travaux de traduction, le travail d’illustrateurs et le désir de publier sous format papier sans faire de livre, au sens codex moderne du mot.
Mais en ayant reçu une formation en Métiers du livre et exerçant déjà en qualité de libraire sur les grands salons du livre de l’hexagone pour de grosses maisons d’édition ou de grandes librairies, je savais que le nerf de la guerre, au-delà des aspects financiers, est la diffusion/distribution. Il était hors de question de publier des livres sans avoir les moyens de leur faire rencontrer leurs lecteurs potentiels. A quoi bon avoir des cartons remplis de livres ? Est-ce rendre service au texte et à son auteur de les tenir enfermés au fond d’un garage en attendant d’hypothétiques ventes sur des salons du livre ? Être éditeur, selon moi, c’est 10% de création éditoriale et 90% de temps consacré à la promotion et la diffusion. Éditer c’est défendre un titre et son texte mais c’est surtout le porter et savoir que cela ne peut fonctionner que si on est prêt à le faire durant plusieurs années. Aussi, envisager de faire de l’édition et se passer des libraires relève, à mon sens, de l’absurdité.
 
CL : Vous y défendez également une certaine exigence, dont vous avez fait preuve jusqu’à présent, comment l’entendre ?
 
AG : Rien n’est facile. Aussi, ne surtout pas céder à la facilité. Par exemple, ne pas chercher à publier un nom, mais bel et bien le texte d’un auteur, ou sa création plastique. Je ne rejette pas le désir de voir le titre d’un auteur bien se vendre, au contraire. Mais la « fulgurance » du succès ne m’intéresse pas. Dans tout ce que je tente de faire et ce que je projette de réaliser, je cherche avant tout la pérennité. Pérennité de l’œuvre qui m’est confiée. C’est aussi pour cette raison que j’accepte rarement un texte et son titre dans l’état où je le reçois. Même si quelques heureuses exceptions arrivent comme de petits joyaux finement taillés. Cette exigence, je pense qu’il est permis de l’avoir plus aisément de par le statut de l’entreprise éditoriale. Car, même si je suis l’éditeur, au sens directeur de collection, la Boucherie Littéraire n’est pas une entreprise personnelle. Mais une structure associative.
 
CL : Nous avons sous les yeux vos dernières publications, quatre recueils, entre récit romanesque et fiction poétique, c’est par là que vous affirmez votre ligne éditrice ?
 
AG : Malgré les apparences, je ne publie que de la poésie. Il est vrai que la fiction et le récit dits poétiques sont au rendez-vous des dernières publications. C’est le cas de Lame de fond, de Marlène Tissot, qui s’inscrit pleinement dans le récit-fiction. Mais quoi qu’en disent l’auteure ou les lecteurs, j’ai publié avant toute chose un poème. Un poème fragmentaire s’il fallait le caser.
La réalité de ce que j’affirme est que la ligne éditoriale n’est pas droite. La réalité est certainement liée au fait que je suis profondément attaché à la poésie. Que sa forme m’importe. Mais j’accepte qu’elle me surprenne, me fasse vaciller des fondations de ma culture.
J’écris de la poésie depuis que je sais écrire.
Je lis de la poésie depuis l’âge de 25 ans.
J’ai publié à l’âge de 30 ans.
J’édite depuis mes 43 ans.
 
CL : Qui choisissez-vous d’éditer et pourquoi ?
 
AG : En premier lieu je choisis d’éditer une poésie qui me touche, qui m’exalte ou qui m’abîme. Je publierais un texte qui lecture après lecture fera monter l’excitation du désir d’offrir à lire. L’envie de publier naît du désir de partager. Je choisis des textes dont je me sens la capacité de les porter des années durant et de les défendre avec la même conviction et les mêmes émotions que celles eues lors des premières lectures. À ce titre, je peux déjà vous annoncer que les prochains auteurs à paraître à la Boucherie Littéraire d’ici à la fin du premier semestre 2017, ordre non chronologique, sont : Patrick Dubost, Thierry Radière, Estelle Fenzy, Brigitte Baumié, Frédérick Houdaer, Isabelle Alentour…
 
CL : Vous êtes aussi l’organisateur des « Beaux jours de la petite édition », à Cadenet dans le Luberon, avec quels objectifs ?
 
AG : Avant toute chose je tiens à préciser que Les Beaux jours de la petite édition est un salon du livre généraliste et multi-générationnel spécialisé en petite édition. On y trouve autant de la bande dessinée, que de roman, de la poésie, de la jeunesse, du théâtre, que de livres portant sur l’économie et la politique ou traitant de la musique, du cinéma ou de la nature par exemple. C’est avant tout un salon d’éditeur, c’est-à-dire que pour qu’un auteur soit présent sur le salon, il faut d’abord que son éditeur le soit. Alors, avec la complicité de l’élue à la culture du Service culturel de la Mairie de Cadenet, dans le Vaucluse, il m’a été confié en 2011 la création d’un salon du livre. Ma seule contrainte était qu’il soit généraliste… pour le reste, j’avais carte blanche. Se sera donc un salon du livre pour tous, spécialisé en petite édition. Le pari était osé pour un village de 4000 habitants de se lancer dans pareille aventure. Créer un événement littéraire serti de maisons d’éditions dont personne n’avait jamais entendu parlé et dont la plupart des auteurs étaient incroyablement inconnus au bataillon de la lecture quotidienne…
Voilà 6 ans que cela dure.
 
CL : Et finalement qu’entendez-vous par petite édition ?
 
AG : En soi, il n’y a pas de petits ou de gros éditeurs. Il y a seulement des femmes et des hommes, découvreurs et curieux par nature. Il n’y a que des éditeurs. Toutefois, le monde de l’édition est un iceberg dont on ne connaît bien que la partie émergée. Ceux qui façonnent la littérature contemporaine sont rarement à la lumière. Ils sont des mineurs de fond, des prospecteurs de pépites littéraires et parfois, grand bien nous fasse, des fous.
 
CL : Vos projets pour demain ?
 
AG : Capitaliser de bonnes âmes pour m’aider à l’année à l’organisation de ce salon du livre. Trop important pour une seule personne. Je ne suis plus capable de poursuivre seul. Pareillement pour le festival estival Poésie nomade en Luberon qui aura lieu cette année les 1, 2 et 3 juillet 2016 à Vaugines.
Mes projets sont simples.
Me dégager du temps.
Vivre pour moi.
Lire les livres que j’ai achetés ces 5 dernières années sans trouver le temps d’en lire un dixième.
Écrire.
Lire les autres, les publier, porter leurs écrits et les défendre.
Inscrire leur œuvre dans un des sillons du temps.
Les arroser d’incertitude mêlée au terreau de mes convictions.
Et cultiver ce jardin avec la même douce passion qu’aux premiers jours.
 
Philippe Chauché