dimanche 1 mars 2015

Barcelona ! dans La Cause Littéraire





« C’est dans cette carcasse de pierre que l’illustre Jean Genet se logea jadis, plusieurs mois. Irving regarde la ruine pendante, songeur. Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir construire là ? Des logements sociaux ? Ou bien, comme ils en sont capables, un beau musée, boum, pour charger le signe du quartier ? ».
 
Plus que jamais Barcelone est bien cette ville des Prodiges, une ville en mouvement perpétuel, qui ne dort jamais, qui se forme et se transforme comme un roman. Roman d’une ville en révolte permanente, épique, virevoltante, troublante, sidérante et parfois sidérée, hantée par l’Histoire et les histoires qu’elle s’invente et qui l’inventent. Grégoire Polet pratique l’art de la dérive littéraire, inspiré par ceux qui l’ont précédé sur la Rambla, dans le Raval ou le Barrio Chino, où les ombres portées d’écrivains voyageurs croisent celles d’insomniaques douteux et de perdants magnifiques.
 
Barcelone s’exclame dans le roman de Grégoire Polet, double exclamation pour le marin Pere Català - naviguez, naviguez, au péril de la mer– l’inspecteur Damián Pujades, Veronica la photographe aventureuse – difficile de résister à une révélation qui entre dans la chambre avec la lumière et qui vous touche doucement les paupières et qui les ouvre – Begonya qui va révolutionner le cours de son histoire – Galivàn le libraire – il possédait jadis une collection de sabliers, qu’il a revendue un beau jour, à cause du poids de tout ce sable sur son moral – Albert l’érudit, Marc en campagne électorale catalaniste. Les révoltes grondent. Les langues se nouent et se dénouent. Un vent chaud souffle sur le port et gagne les rues de la ville de tous les Prodiges. Comme une victoire du Barça sur le Real. Un ballon qui file et trompe la torpeur. Goooooool !

« Il y a des jours comme ça, où tout va bien. Du plus petit détail jusqu’au grand tout, des jours où le monde est un chef-d’œuvre. Déjà le café du matin, qui avait le goût du café qu’on boit à Turin, et dont le parfum reste, au voile du palais, comme un point d’encens dans les voies respiratoires et qui rend tout léger… »

Plus que jamais Barcelone est une ville-roman, Edouardo MendozaManuel Vazquéz MontalbánRoberto Bolaño, n’en ont jamais douté, comme d’ailleurs tous ceux qui un jour ou une nuit blanche l’ont vu et entendu. Ils ont vu la ville s’armer, chanter et déambuler, ils ont connu les barricades, la guérilla, les années de plomb, la movida, les nuits qui durent une année, la gloire et la revanche, ils en ont fait un roman. Grégoire Polet écrit comme s’il dégustait quelques crevettes à la Boqueria, même gourmandise, même précision dans le geste, même curiosité, même sérieux. Beauté des noms des chapitres, stations qui se succèdent dans Barcelona ! : Les unsEt les autresTous en un seul corpsLe visage en pleurs, Dans les étoiles… romans minuscules qui mot à mot donnent forme, style et raison à ce livre aérien aux mille éclats colorés de mosaïque s comme celles qu’imagina Antoni Gaudí pour le Parque Güell.

« Le monde, le monde, et pourquoi pas avec une majuscule, tant qu’on y est. Ça n’existe pas, le monde. Le Barça, ça oui, ça existe. Barcelone aussi. Et la crise. L’omelette et les champignons. Les témoins du monde, comme tu dis, c’est des fabricateurs d’une idée, d’une idée du monde, que les autres après sont priés d’avaler ».
 
Plus que jamais Grégoire Polet est un écrivain français qui écrit en terre d’élection, l’Espagne (Chucho,Madrid ne dort pas). Une Espagne dont les deux capitales (Madrid la réelle, Barcelone la rêvée) sont des caravelles, qui ont un temps vogué côte à côte mais dont la méditerranéenne se voit, un peu plus chaque jour, naviguer seule vers sa destinée. A son bord, Damián, Veronica, Bruno, Begonya, Albert, aux prises avec leur destinée, leur carrière, leur histoire précieuse, leur romancero, leurs jeux d’enfants et leurs colères adultes. Plus que jamais Barcelona ! est bien ce roman des Prodiges.
 
Philippe Chauché

dimanche 8 février 2015

Sollers dans La Cause Littéraire

 
« Le Saint-Esprit souffle où il veut, à travers tous les instruments et toutes les syllabes. C’est une Pentecôte immédiate, avec langues de feu et improvisations sans effort. Mystère de la foi, mystère de la musique, mystère du silence. “Vous entendez mon silence ?” dit la voix ».
 
L’art du roman est souvent une question de souffle, de vent céleste qui fait flamber les phrases et les pages, comme dans le Dào qui irrigue depuis longtemps les romans de Philippe Sollers. L’écrivain souffle où il veut, sans se soucier des vents contraires, de la morale sociale crispée et des jalousies françaises. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir L’Ecole du Mystère, et constater une fois de plus qu’il s’agit là d’une langue de feu – la langue française est une Pentecôte – qui embrase et embrasse le Temps – Le mot « temps » prend ici une majuscule, le Temps, retrouvé, avant d’être définitivement perdu – et ce n’est pas un hasard si Philippe Sollers invite à sa table d’écriture Zhuangzi, Proust, et Heidegger, trois langues et trois pensées de feu. La littérature est toujours une question de souffle, de rythme et de phantasiaque la lumière soit et lumière fut –, le mystère du roman est là, et les preuves ne manquent pas chez l’Européen des bords de Garonne et des jardins de Bordeaux : d’Une curieuse solitude, à Drame, en passant par Paradis I et II, Les folies françaises, ou encore Picasso le héros, L’étoile des amants et Médium.
 
« J’attends Manon, ma sœur extraterrestre, elle va venir dans une heure. Il neige beaucoup, les rues sont boueuses, les trottoirs verglacés et glissants. Manon, c’est le beau temps en plein hiver, le soleil sous la pluie, la chaleur sous le froid coupant, la gaité fanatique quoi qu’il arrive ».
 
Les romans de Philippe Sollers sont à la fois des baromètres et des thermomètres, ils saisissent les éclats solaires, les déchaînements des vents et des marées, les sautes de mercure, comme on le dit des sautes d’humeur. Position idéale de l’observateur : son île atlantique. A chaque roman son île et ses îles, de Ré à Paris, de Bordeaux à Venise, sans oublier New York. Eclats d’humeurs des femmes qui traversent son roman, bonnes et belles pour Manon et Luisa – Sois gaie, la tristesse me tue – assommantes pour les Fanny qui cristallisent ce qu’il avait écrit dans Femmes il y a déjà 30 ans – A travers le temps, Fanny se voit volontiers, en voiles transparents, incarnant la déesse Raison sur l’autel de Notre-Dame –. Sa plume bleue est un sismographe – encore une invention chinoise : Zhang Heng poète cartographe – 78-139 –, ses capteurs ont la rare faculté poétique d’être à fois à l’écoute permanente de notre siècle et des ondes sismiques des temps que l’on dit passés, mais qui sont follement présents, sans la moindre nostalgie – cette graisse mentale qui alourdit tant et tant de romans d’aujourd’hui.
 
 





 
« Etre somnambule très tôt, noter ses rêves, s’endormir n’importe où en trois minutes, être sourd quand il faut, mais rester attentif au moindre changement d’accent dans les mots. Etre familier de toutes les fenêtres et de toutes les portes. Garder son enfance au bout des doigts, surtout, mystère de la foi ».
 
Les romans de Philippe Sollers sont ceux du corps et du cœur absolu, l’un enflamme l’autre, l’autre apaise l’un, et inversement. L’écrivain est cet être singulier et joyeux qui ouvre toutes les portes et les fenêtres sous l’œil complice des femmes de sa jeunesse bordelaise. Qui ne cesse d’écrire, d’une expérience et d’une radicalité à l’autre, ce roman éternel, éloge permanent de l’Infini. Quoi finalement de plus radical que la simplicité divine de son style ? Chez Philippe Sollers, l’écriture tient de l’évidence, de la vérité, de la vitalité, mais aussi du mystère – Fedeli d’Amore – de l’arcane, de l’élévation, pariant avec le lecteur qu’il est bien en train lire un Vrai Roman.
 
« Vous percevez l’infini partout… Joie, Tristesse, Amour, Haine, Connaissance, vous avez l’horloge enchantée qu’il faut ».
 
Philippe Chauché
 

jeudi 29 janvier 2015

Martin Page dans La Cause Littéraire




« Les deux adolescents n’en croyaient pas leurs yeux.
Margot flottait à un mètre du carrelage. Elle était partagée entre la stupeur et le sentiment de sortir de sa chrysalide et de s’épanouir enfin ».
 
« Durant deux années, de quatorze à seize ans, Margot consacra son temps à sauver le monde.
Un avion de ligne en perdition au-dessus de l’océan Pacifique : Margot filait dans les airs trente secondes après le début de l’alerte. Elle recueillit l’avion sur son dos et le déposa sur une piste de l’aéroport d’Hawaï ».
 
Je suis un dragon est le roman de la naissance et des premiers âges de la vie d’un superhéros, d’une héroïne douée d’une force inouïe, qui d’un élan déjoue toutes les catastrophes humaines et d’un geste réduit en poudre tout agresseur. Je suis un dragon, comme l’on dirait je suis un monstre ou je suis une légende, mais aussi, je suis un roman. L’aventure m’appelle et m’hypnotise. Je suis Margot, petite fille perdue aux parents assassinés, à l’avenir flétri, mais à la colère intacte et dormante, une colère qui va se réveiller et tout déclencher, tout révéler. Je suis un dragon, je suis Margot, jouet des puissances mondiales qui tiennent, là, leur arme secrète.
 
« On n’y croyait pas vraiment, mais on se disait que Margot était peut-être radioactive. On pensait aussi à une drogue qu’elle aurait prise et qui aurait décuplé ses forces. On émettait des hypothèses les plus folles, et ça semblait presque logique pour expliquer l’irréalisme des pouvoirs de Margot ».
 
Je suis un dragon file comme Batman dans le ciel du roman, et en quelques pages Margot devient un héros fantastique, attachant, aux pouvoirs contagieux. On se bat à ses côtés, on vole à deux lignes d’elle, on s’attache à ses frissons, à ses doutes et on l’accompagne dans ses retournements et ses colères. Le talent romanesque de Martin Page est de nous entraîner dans cette aventure à la manière des récits fantastiques – pas surprenant qu’il salue à la fin de son livre Richard Matheson et Ray Bradbury, inventeurs inspirés de monstres et merveilles et critiques acides du pouvoir et de ses dérives liberticides – qui attachent autant d’importance aux exploits des héros qu’à leurs ressentis, leurs doutes et leurs passions. Margot Dragongirl, touchée par les attentions que lui portent les deux agents secrets chargés de sa sécurité, Margot amoureuse, Margot qui devient page à page femme et libre et qui dans un dernier accès de juste colère – Dies iræ – règle son compte au chirurgien diabolique qui hante le roman.
 
« Margot avait dix-sept ans. Elle arrêtait de sauver les hommes d’eux-mêmes et elle n’en ressentait aucune culpabilité. Elle avait un travail immense à accomplir : se transformer en elle-même. Dragongirl, ce n’était pas elle. Cette fille invincible et téméraire, ce n’était pas elle ».
 
Je suis un dragon est un roman de la passion du récit, de l’aventure, de la fable – il est vraisemblable que mainte chose se passe hors de la vraisemblance (Aristote) – tout un univers, tout un monde, où le merveilleux côtoie le réel, où les actes les plus incroyables deviennent réels le temps du roman. Je suis un dragon, ou l’art magique du roman de genre. Mais tous les actes les plus incroyables des Superhéros ne sauveront jamais l’homme de sa destinée, et Margot le comprend et reprend sa liberté. Margot libre et libérée de son passé, va consacrer sa force et ses dons extraordinaires à sa vie et à celle de ses agents de sécurité devenus ses amis, les autres ont tout intérêt à l’oublier dans son île, loin du bruit et des fureurs. On ne peut sauver le monde qu’en silence.
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/je-suis-un-dragon-martin-page

samedi 24 janvier 2015

Michaux dans La Cause Littéraire







« Un moment qui traverse la route. Un moment qui n’insiste pas.
Un moment plutôt errant.
Un moment lendemain de grands moments »
(Lieux, moments, traversées du temps)
 
« Le chemin enchanté des regards
refait le corps admirable, et l’être semblable.
Mais l’automne, mon ami, est mon souci
l’automne, si tu comprends
Douce est l’origine de ailes… »
(Annonciation)
 
 
 
Chemin enchanté de la poésie : ces deux petits opus marquent le 30ème anniversaire de la disparition de l’écrivain. A distance a échappé au hachoir à papier de Michaux, il scellait ainsi et à jamais la destinée de ses manuscrits, d’une feuille dactylographiée faire des fragments, et transformer des fragments d’écriture en poussière de papier. Publié une première fois en 1996, A distance est repris aujourd’hui par André Velter dans sa collection Poésie/Gallimard. L’occasion si besoin était de vérifier ligne à ligne l’étendue vocale – il s’agit bien de cela – du poète, voix profonde et sourde qui se noue dans la solitude – être à la hauteur des hauteurs les plus glaçantes – sa face est dans la tristesse / la tristesse est dedans / dedans, dedans : dedans le désespoir / et le désespoir est dans son élément. Voix noire de tambour – qui donne le tempo à la phrase, qui tourne et retourne autour des mots, comme s’il s’agissait de se débarrasser de quelque envoûtement – Quelqu’un, pensant, s’éloigne / Quelqu’un, pensant, se rapproche / Quelqu’un, pensant, se renforce / Quelqu’un, pensant, s’affaiblit et s’anémie. Voix légère, à peine audible, venue de loin, de très loin – passions de géographe et d’aventurier – qui dit dans un quasi silence ce qu’il est éblouissant de voir – Présence / connivence, / réponses ectoplasmiques. / Vie dessinée en plaines / en forme d’arbre / en démons. Voix coupante, cassante, lancée comme une flèche – Libéré / des mots d’abord / des mots / gestes plutôt que signes / départs plutôt qu’annonces. Voix de joie qui s’offre comme un baiser, chante et enchante – Ses légers seins ocres m’appellent / m’ensoleillent / m’ensorcellent / jardins de noces, épées de lys.
 
 
 
 
« Ennoblie par une trace d’encre, une ligne fine, une ligne, où plus rien ne pue
Pas pour expliquer, pas pour exposer, pas en terrasses, pas monumentalement
Plutôt comme par le Monde il y a des anfractuosités, des sinuosités, comme il y a des chiens errants » (Lignes).
 
Chemin enchanté de la calligraphie d’Henri Michaux, l’encre noire qui s’expose doublement, la plume qui dessine, trace, griffe et s’arrondit autour du mot et laisse la phrase s’y glisser – Oblique / leur ombre longue / traversant les rues sans passants / dans l’espace désert / telle une jetée insensée s’avance. Chemin des rencontres, celle décisive avec Zao Wou-Ki, comme il y a des rencontres avec les contrées lointaines du rêve, avec ou sans substances (ces effervescences), ou d’autres plus végétales et montagneuses (l’Amérique lointaine) – Bonheur / bonheur profond / bonheur semblable à la lividité Du ciel d’autrefois / bu jusqu’à la lie / des objets tombent / c’étaient des oiseaux – Sur la toile blanche du monde / il va faire quelque chose / Il est décidé / Pour le moment / il marche.
 
Deux opus, pour emprunter les chemins de Michaux, du chant au dessin, où l’esprit, le corps, les réflexes ne sont jamais en sécurité (André Velter), où chaque mot, chaque phrase, chaque sensation, chaque couleur, chaque vision, chaque souvenir, chaque son (faire entendre les mots dans leurs dissonances) semblent suspendus, en déséquilibre, en chute libre. Rien n’est plus stimulant pour l’œil et l’oreille – Le froid est en moi, vous qui criez près de moi / Je quitte la maison aux mille gammes / Dans mes nerfs sans graisse / le chariot de vos bruits fonce méchamment.
 
Lire Michaux relève à chaque fois de l’expérience des limites, et Lautréamont n’est jamais très loin de ses écarts et ses éclats (le ressac de l’océan), expérience de la Mescaline, de l’Asie ou de l’Equateur, de la peinture, du dessin, de la plongée en apnée dans l’Ailleurs imaginaire, il habite la lumière, et il n’y a pas de raison d’être surpris si l’on est aveuglé et si l’on garde longtemps au fond de la pupille la trace blanche et troublante de sa poésie.
 
Philippe Chauché
 

jeudi 8 janvier 2015

Evariste dans La Cause Littéraire

 
 
 
 
« On a dit à tort qu’il fut victime d’un complot ; à raison qu’il fut aux mathématiques ce qu’à la poésie fut Arthur Rimbaud : (…) un Rimbaud qui n’aurait connu ni Harar ni Aden ni les dents d’éléphant ni la scie sur la jambe à Marseille : parce qu’en vérité c’est la fin du dormeur que ce Rimbaud a connue… »
 
Et si les romanciers étaient aussi de grands historiens ? Et si l’Histoire de France se mettait à résonner autrement, à vibrer d’une autre et belle manière lorsqu’un romancier s’en saisit ? François-Henri Désérable a pour lui la légèreté, la vitesse, la souplesse, l’agilité et la grâce d’un écrivain qui écrit comme l’on patine. Il s’élance sur la glace de l’Histoire de la Révolution – Tu montreras ma tête au peuple – et de la vie bouillonnante d’Évariste Galois Évariste – avec la même facilité, la même allégresse, face à l’échafaud de la Terreur, ou au cœur du volcan des années d’apprentissage de l’artiste des Nombres.
 
Évariste prolonge le rêve Girondin de Tu montreras ma tête au peuple, et François-Henri Désérable y met tout autant de désir et de plaisir que dans son premier « roman ». L’Histoire est toujours une affaire de style, et il en faut tout autant pour s’en saisir et la faire sienne.
 
« A Louis-le-Grand, début 1827, Evariste était loin du sommet : c’est en bas qu’on le trouvait, dans la vallée ; il n’avait pas encore le piolet entre les mains. Il venait de découvrir les mathématiques, et il me plaît de croire qu’envoûté par leur beauté froide et austère, par la profondeur des théorèmes, l’élégance des démonstrations, il en fut bouleversé, submergé d’émotion… »
 
Évariste est un roman qui tutoie l’Histoire et les histoires, comme il vouvoie la demoiselle du roman, témoin privilégié et complice de ce qui s’écrit et se vit là, et se glisse dans celle de ce mathématicien de génie qui mourut en duel à vingt ans. En amoureux du détail et des dates – ces éclats du temps –, François-Henri Désérable déroule le roman d’un artiste en devenir, de l’enfance d’un frondeur, d’un révolté singulier qui avait le feu sacré. De Bourg-la-Reine à Louis-le-Grand, en passant par les Trois Glorieuses et la prison de Sainte-Pélagie, c’est radicalement et à chaque fois une question d’apprentissage, d’écoute, de résistances et de quelques certitudes mal lues et souvent mal entendues. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, que l’on rêve de révolution, de théorèmes, de Nombres, que l’on travaille aux parties supérieures des mathématiques, et que l’on fait à sa manière parler la poudre.
 
« … il est là, en prison, à Sainte Pélagie, et il s’allonge sur un lit de sangle où la vermine a fait son nid, attend jusqu’à la prière du soir quand les républicains de conserve entonnent La Marseillaise, baisent le drapeau l’un après l’autre, l’un contre l’autre se couchent ; alors enfin, d’une main tremblante il peut offrir sa plume au bleu de l’encrier – si tant est qu’il n’eût pas que la nuit pour encre et sa mémoire pour papier ».
 
Évariste et Arthur, des Nombres aux Voyelles il n’y a qu’un pas, et l’aventure se découvre toujours au coin de la rue, et en ces temps, elles s’enflamment, les a-t-il arpentées, ces rues parisiennes, comme vous et moi nous les arpentons aujourd’hui ? Rue de l’Ourcine, c’est une jeune femme qui se prénomme Stéphanie, en un mois il aura connu l’alpha et l’oméga de la passion, nous sommes au cœur du printemps 1832. Un printemps qui débouchera sur l’hiver en ignorant l’été, l’hiver cette saison qui débouche parfois sur l’enfer, où des hommes lui cherchent querelle et le provoquent en duel, Évariste va s’y plier et s’effondrer un trou rouge au côté droit.
 
« Regardez-le, ce jeune homme : son poignet danse au-dessus de la feuille ; sautille ; virevolte ; et la feuille s’emplit de formules si profondes qu’elles semblent venir du fin fond de la nuit, des puissances célestes, de la main même du Vieux ».
 
François-Henri Désérable danse avec ses personnages, virevolte et sautille dans l’Histoire de France, il suit Évariste à la trace, attentif à ses écarts, ses passions et ses propositions mathématiques, comme si lui aussi laissait des couleurs habiller ses équations. Évariste Galois a traversé le ciel de la pensée scientifique française, d’un doigt l’écrivain le fait superbement résonner, et il devient comète littéraire, c’est le miracle de l’art du roman.
 
Philippe Chauché
 
 


samedi 3 janvier 2015

Frédéric Pajak

 " Aucun exilé  n'oublie sa terre. En rencontrant son jeune compatriote Beckett, James Joyce,  l'exilé perpétuel, lui a répété cette loi : " Ulysse a fait un beau voyage, certes mais il est revenu... "
 
Livre après livre, le Manifeste Incertain de Frédéric Pajak invente le roman dessiné, un manifeste à la pointe vive d'exilés, fragments saisis sur l'instant, qui appartiennent à Walter Benjamin et quelques autres écrivains aux destins renversés par l'Histoire, et c'est à chaque page passionnant.
 
Frédéric Pajak écrit et dessine à la pointe sèche pour distraire l'immobilité de ce qu'il voit et de ce qu'il raconte.
 
" Lido di Noto. - Hôtel sur la plage déserte du mois d'avril, hôtel immense, des centaines de chambres, construit il y a dix ans à peine pour le tourisme de masse. Le hall qui n'en finit pas se jette sur des terrasses qui se jettent sur un jardin et une piscine vide. Vu du balcon, je contemple la plage, les ruines de l'Antiquité sur les roches C'est à croire que rien n'a existé entre ces ruines et les hôtels du bord de mer. La côte court à perte de vue, dans le silence du soir. Juste ce clapotis des vagues et le cri de hirondelles surexcitées. Trois gamins lancent leur canne à pêche pour distraire l'immobilité.
 
 

1926, Walter Benjamin est à Paris,  la ville l'enchante comme elle enchante André Breton, et d'une autre manière d'autres exilés qui ne font que passer, Hemingway, Fitzgerald. Frédéric Pajak s'accorde à l'intranquilité qui déambule sur les bords de la Seine.
 
" Il flâne le long des quais, s'étonne de la quantité de livres médiocres que vendent les bouquinistes. En revanche, il fréquente l'hôtel des ventes, assiste à de nombreuses ventes aux enchères de livres : " J'y ai d'autant plus appris que j'ai peu acheté. " Il parcourt les foires : foire aux jambons, foire à la ferraille, foire aux pains d'épice.
Au café du Dôme, il remarque la présence des Russes, qui forment la nouvelle bohème de Paris. "




" Fin 1938. - Après un long séjour au Danemark chez son ami Bertolt Brecht, Walter Benjamin retourne chez lui, 10 rue Dombasle,  Paris XVe. Les efforts de la France pour se rapprocher de l'Allemagne nazie le préoccupent. Il craint que les Français qui éprouvent quelque sympathie pour les réfugiés allemands ne changent soudain de dispositions. La méfiance s'installe. Un " statut des étrangers " est en préparation, alors que " la chute de l'ordre juridique en Europe rend trompeuse toute forme de légalisation ".
Quant à la perspective d'une naturalisation française, il n'y croit plus. "




" Marseille, 26 février 2014. - Un hôtel minable. La fille à l'accueil en a presque honte. Je reçois d'elle non pas une clé mais un code. Un lit, une tablette, une télé. Le soir tombe. Les hommes jeunes en survêtements, pulls à capuche, chaussures de sport rutilantes sont couchés sur les chaises...
En 1941, les Marseillais par milliers ont ovationné Pétain dans les rues. Comme partout en France. "

" Le 7 mai 1958, grâce au soutien de nombreuses personnalités, dont Hemingway et Eliot, après treize ans d'internement, Ezra Pound est libéré. Il a soixante-treize ans. "

Le 3 janvier 2015, le soleil d'hiver trace quelques lignes blanches dans le ciel. Les trois opus de Frédéric Pajak sont ouverts sur le bureau blanc, les visages dessinés de Beckett, Breton, Hemingway, Pound et Benjamin se répondent comme un écho.



Philippe Chauché

dimanche 21 décembre 2014

Philippe Annocque dans La Cause Littéraire





« Donc, si j’ai bien compris le programme, dans dix jours, je meurs ».
 
Le narrateur de cette fiction échevelée change de peau, de sexe et passe de vie à trépas avec une facilité déconcertante. Tout est follement sérieux et sérieusement décalé dans cette Vie des hauts plateaux. Chaque petite histoire tient dans un mouchoir de poche. Chaque courte excursion romanesque est comme la pièce d’un puzzle qui se suffit à elle-même, même si rien ne nous empêche de vouloir lui trouver sa place dans le tableau général et méticuleux de la fiction, car toutes se répondent et s’emboitent. Philippe Annocque fourmille d’idées et de projets pour ses personnages mouvants. Idées et projets qu’il prend à la lettre et met en œuvre en deux phrases trois mouvements. Pas étonnant que cette fiction assistée soit née sur son blog, au jour le jour. A chaque jour suffit son histoire, d’où quelle vienne, très conscient de n’être pas à moi seul l’auteur de mes livres (se croire complètement l’auteur n’est à mes yeux qu’une illusion)*. Il s’en joue et en joue, qu’il aille à la pêche, qu’il meure, qu’il se marie, ou qu’il fasse un enfant à sa nouvelle épouse. Tout n’est que jeu, jeu du réel et de l’absurde.
 
« Il faut le savoir : quand on a une casquette, c’est pour la vie. On fait son sport avec. On nage avec. On dort avec. On prend sa douche avec. On fait l’amour avec. On meurt avec.
Je parle de casquette parce que j’en ai une ; mais avec un chapeau melon, c’est pareil ».
 
Philippe Annocque joue à cache-cache avec le réel qu’il imagine sous l’éclairage à la fois de l’Oulipo et du Surréalisme, dans ce que ce dernier a de plus réjouissant, son humour noir. On ne peut s’empêcher de voir dans ces histoires minuscules des matières en fusion, des exercices littéraires joyeux et décalés, à la manière des Papous dans la Tête, mais sous ces transformations à vue, sous ces brillantes esquisses loufoques se cachent également des tensions plus profondes qui hantent le(s) narrateur(s) de cette Vie des hauts plateaux.
 
« Ma précédente femme était noire. Bien sûr, que je l’avais choisie pour sa couleur (et puis aussi, et surtout : parce qu’elle passait par là, évidemment). Je voulais voir si nous aurions des enfants vert foncé, pour changer. Et bien non : ils étaient soit noirs comme elle, soit vert clair comme moi. C’est comme ça que ça marche. J’ai du renoncer à avoir des enfants vert foncé ».
 
Philippe Annocque est un fabuliste, qui écrit dans une langue souple et simple, avec la simplicité de l’évidence*, et qui a un sens aigu de la chute et de la tragi-comédie, j’ai l’impression que nous vivons pris dans un perpétuel hiatus entre l’évidence et l’opacité du monde, et c’est quelque chose de cet ordre que je souhaite faire sentir*. Les situations qui alimentent ses histoires sont fantomatiques, étranges, surprenantes, troublantes, follement drôles, comme saisies sur le vif d’un réel irréel, reflétées dans un miroir qui a réfléchi à deux fois avant de renvoyer leur image, comme dans les films de Buñuel.
 
Après La vie mode d’emploi, la voici venue des hauts plateaux, un exercice d’équilibriste qui a le bon goût de ne pas se prendre au sérieux.
 
« Finalement je ne suis pas mort. La vie s’est arrêtée avant ma mort. Deux jours avant ma mort pour être précis ».
 
* l'auteur à son éditeur
 
Philippe Chauché
 
 

dimanche 14 décembre 2014

Dubuffet - Moreau dans La Cause Littéraire


« … voilà des siècles (des siècles elliptiques) que mes mots bégaient “peinture”, “peinture”. Je pense cette fois que c’est la vôtre qu’ils voulaient dire. Une couleur, une forme qui soient tribales, tripales, qui résument avec des dévergondements, des commencements de gâchis rattrapés par le feu, la torture nue du destin », M. M. à J. D. 23 février 1969.
 
« Votre lettre tournoyante et trépidante comme un vol de papillon dans le rayon d’un phare. C’est la danse du oui-non, de la visée-vision, de l’ébullition gelante. Votre lettre jaillissante en figure d’éruption, d’explosion. Je suis grandement touché de l’affection qu’elle me manifeste », J. D. à M. M. 8 avril 1969.
 
Après Personne n’est à l’intérieur de rien (Jean Dubuffet, Valère Novarina) recensé ici même, voici un nouvel opus de correspondances entre le peintre et un écrivain. Marcel Moreau, auteur des hauteurs, écrivain du risque permanent, de la mise en danger de la phrase et du corps. Ma main qui éprouve la chaleur de mon corps en mesure à la fois la finitude et la toute-puissance (Les arts viscéraux).
 
Les deux artistes vont échanger une soixantaine de lettres de 1969 à 1984, des lettres qui circulent comme du sang dans les artères du temps, au rythme des publications et des expositions. Lettres admirables d’admiration réciproque, lettres vives et précises, lettres de feu : vous enflammez tout sur votre vaillant passage, vous donnez à la vie son sens et son éclat, Mon adhésion à vos griffures, à vos nervures, à vos cassures, lettres de résistance aux têtes molles, lettres d’énergie vitale, car l’art est là, dans chaque ligne échangée, brut, vivant, survivant, résistant à la pensée mortifère.
 
« Lorsque je pense à votre œuvre en expansion permanente (verticale, horizontale, oblique, giratoire), mon enveloppe mentale se dilate », M. M. à J. D. 24 novembre 1971.
 
« Mon violon se réjouit très fort de rencontrer si enflammé archet », J. D. à M. M. 26 novembre 1971.
 
Jean Dubuffet, peintre des empreintes et des monolithes n’a cessé de correspondre avec des écrivains qui ont croisé son destin d’artiste en mouvement perpétuel : Raymond Queneau, Claude Simon, Witold Gombrowicz, Alexandre Vialatte : le jardinier du Grand Magma, Jean Paulhan, Gaston Chaissac, le peintre de la Neuve Invention, attentif au vif du sujet et aux hasards objectifs, au Drame de la vie Je vous ai envoyé cet été au moins 83 pneumatiques mentaux, 42 lettres télépathiques et 21 cartes en pensée… (Valère Novarina), et aux frissons des arbres : vos forêts sont entrées en moi par les racines(Marcel Moreau).
 
« J’admire très fort l’ardeur qui flamboie dans votre pensée et la prodigieuse mise en œuvre du langage qui la véhicule », J. D. à M. M. 8 mai 1979 à propos du Discours contre les entraves.
 
« J’ai un jour rêvé que je faisais un livre avec vous. Moi le texte, vous les dessins. Vous les dessins, moi le texte », M. M. à J. D. reçu le 16 novembre 1979.
 
Ce livre rêvé ne verra jamais le jour, le peintre est occupé à de petites peintures (où plutôt des assemblages de morceaux découpés dans les peintures) qui ne peuvent déboucher sur un livre, puis à sa biographie. L’écrivain ne cesse d’écrire, d’être publié et parfois refusé, sans jamais se départir de son être écrivaindans le déploiement des espèces langagières en liberté. Les deux artistes réunis par leur farouche opposition à l’asphyxiante culture.
 
Philippe Chauché
 


vendredi 5 décembre 2014

Du Chambon dans La Cause Littéraire





" En regagnant le parking, il souriait. Il se sentait comme un passager clandestin. Qui aurait pu devenir ? Yugurthen Saragosti, juif et berbère, inspecteur de police au commissariat du 1er arrondissement, suivait les préceptes des sages ismaéliens, et d’un groupe de prière animé par des soufis. Parfois même, déguisé, il se rendait à la mosquée, pour garder le contact. Et d’autres fois il se rendait à la synagogue. Certains jours, Dieu était là ».

La littérature noire est toujours une question de style, de personnages et de langue. Marseille et Paris en savent quelque chose. Elles ne s’opposent pas seulement sur les terrains de football – le style, sur le climat, le mistral affute l’imagination, le soleil la fixe. Mais aussi sur le territoire des opérations, enquêtes, meurtres, vols, truands, dealers et flics – la langue. Marseille ou la démesure des règlements de compte, vieux souvenir de la French Connection, comme si parfois les voyous se prenaient pour des personnages du Parrain, de la folie, qui est tout sauf douce, dans la violence mafieuse. Dans les années 90, Montale ne pouvait opérer et rêver qu’entre le Panier et le Vieux-Port.
 
Yugurthen, nouveau venu dans le paysage, se glisse dans son ombre, protégé par Notre Dame de la Garde, et un maître Soufi. Izzo, à son corps défendant est devenu la statue du Commandeur du polar marseillais, Chambon le sait, mais il a le talent de s’en éloigner d’un coup d’aile, comme une mouette de la Pointe Rouge, sans jamais le perdre de vue. Yugurthen est un flic presque comme les autres, armé et souriant, têtu et drôle, colérique et stratège, un flic qui ne s’en laisse pas compter, il a la loi pour lui, mais aussi le style et la langue.
 
« D’où peut parvenir une idée de génie ? On prend son temps, on laisse vagabonder sa pensée : on est choisi, on ne choisit pas ; on ne cherche pas, on trouve, selon le célèbre mot de Matisse que Picasso prétendait sien ; on se laisse dériver, glisser, partir au fil de l’eau. Les poètes le savent. Les autres gens le savent moins ».
 
Yugurthen va se laisser glisser au fil de l’eau de l’enquête sur la mort violente de Sadak. Un Maghrébin retrouvé près des Arnavaux, peu d’indices d’entrée de jeu, mais petit à petit un écheveau de signes et de personnages : une carte postale ancienne de Marseille, un certain N2C, monsieur Je-Sais-Tout de la pègre locale, un vrai faux poignard Corse, un dealer, un notable, un flic véreux, un faux témoignage, une prostituée. Des pistes qui se croisent, et s’entremêlent, des mensonges et des aveux qui se tissent et débouchent sur des éclaircies et sur Mélodie qui va en quelques regards mettre en musique la nouvelle vie de Yugurthen.
 
« Le mois de septembre venait de s’ouvrir, tout chaud, et Marseille s’éveilla, encore toute chaude et duveteuse du sommeil de l’été. Yugurthen se sentait heureux, content, prêt à parcourir les cieux de Provence en Deltaplane ».
 
Bertrand du Chambon déploie son roman avec le talent d’un joueur de poker, prenant le temps de dévoiler une à une les cartes qu’il tient en main, les pires comme les meilleures, et son intrigue blanche et noire tient dans ce dévoilement, jusqu’à la mise sous les verrous du meurtrier de Sadak, du moins de celui qui s’en accuse. Yugurthen n’est dupe de rien et de personne, même s’il se fait parfois rouler dans la farine, il ne s’en laisse pas compter, et se prend souvent très au sérieux, en flic lettré certes, mais en flic sans fard.
 
« – Mais qu’est-ce que j’ai fait pour que vous me… ?
– …Me haïssiez ainsi ? Justement, tu ne m’as rien fait, mais je te déteste. Je hais les dealers. Vous attirez les minots dans la poudre et vous les tenez comme un poussin dans la pogne du chasseur. Vous niquez leur vie jusqu’à l’os ! Pour moi, vous êtes pires que des pointeurs car, eux, ils niquent les gosses qu’une ou deux fois ! Vous, les dealers, vous niquez les gamins pour la vie ».
 
La littérature noire marseillaise peut donc compter sur un nouveau flic, même si à la fin du roman, il prend le large, elle peut compter sur un flic de l’entre deux, entre les deux rives de la Méditerranée, entre vérités et mensonges, passions et justice, un flic presque comme les autres, comme Marseille est une ville presque comme les autres.
 
« Le soleil n’avait pas trop voulu s’attarder sur Marseille. A peine le port et les gros chats blancs et noirs que figuraient les ferries se furent-ils réchauffés sous ses rayons bienfaisants qu’il s’en fut, sans doute pour assécher l’Afrique de l’Est et autres contrées bénies. Le soleil brille où il veut, songea Volpellio ».
 
Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/yugurthen-bertrand-du-chambon

mercredi 26 novembre 2014

Aristote dans La Cause Littéraire



Parions pour commencer qu’il s’agit là d’un bain de Grèce, comme l’on parle d’un bain de jouvence, où la vitalité du penseur de Stagire gagne par strates celle du lecteur. Une nouvelle vitalité portée par le Temps et son déroulement, par ses successifs traducteurs, commentateurs, « le maître de ceux qui savent » pour Dante, et passeurs. Parions qu’une pensée molle, comme certaines têtes, ne résiste pas à ce passage du Temps, et qu’à l’inverse, une pensée dure – qui embrasse l’éthique, le politique, la physique, la métaphysique et la mathématique – ne cesse de prouver son actualité, notamment par son étude précise de la multiplicité du réel. Aristote, « le philosophe », est cela et plus encore, et cette édition de la Pléiade des Œuvres le vérifie par la vérité de l’œuvre mise à jour dans l’organisation de son Corpus, la mise à l’épreuve du réel par l’Athénien, et la finesse de sa mise en lumière par les nouveaux passeurs-traducteurs que réunit Richard Bodéüs.

De La Vertu et du Milieu : « Ainsi, quiconque s’y connaît fuit (alors) l’excès et le défaut. Il cherche au contraire le milieu et c’est lui qu’il prend pour objectif. Et ce milieu n’est pas celui de la chose, mais celui qui se détermine relativement à nous. Dès lors, si c’est ainsi que toute connaissance réussit à remplir son office en gardant en vue le milieu et en œuvrant dans sa direction – d’où l’habitude de déclarer, à propos des œuvres réussies, qu’on n’y peut n’y retrancher ni ajouter quoi que ce soit, dans l’idée que l’excès et le défaut ruinent la perfection, tandis que la moyenne la préserve –, et si, de leur côté les bons artisans, comme nous le disons, l’ont en point de mire lorsqu’ils travaillent, mais que la vertu, comme la nature, surclasse toute forme d’art en rigueur et en valeur, alors la vertu est propre à faire viser le milieu ». Ethique à Nicomaque – La Vertu – traduit, présenté et annoté par Richard Bodéüs.

Parions, pour poursuivre, que l’élève de Platon, lu par Montaigne, qui ne se privera pas de le critiquer avec la vigueur qu’on lui connaît, lu et relu par Heidegger qui n’a cessé de se penser en Etre Grec, lu aussi par Clément Rosset, ce qui n’a rien de surprenant pour le penseur du réel, parions donc que ses Œuvres ici rassemblées, et pour une grande part retraduites, vont pour le moins dissiper quelques malentendus, ou plus radicalement quelques mal-lus. Le savant succès d’Aristote ne change rien à l’affaire, on peut même dire qu’il l’aggrave, tant l’empreinte est puissante, étouffante, privant par son ombre portée tout lecteur épris de lumière, même accidentelle, il suffit donc de la contourner pour la voir réellement, comme si la réalité du philosophe devait pour bien se lire se voir de biais.

La vertu parfaite et l’homme de bien : « Pour qui allie beauté et bonté, par conséquent, les mêmes choses, en l’occurrence, sont à la fois avantageuses et belles, tandis que pour le grand nombre, il y a là désaccord, car les choses bonnes dans l’absolu ne le sont pas pour le grand nombre aussi, mais le sont pour l’homme de bien, et pour qui allie beauté et bonté, ce sont aussi de belles choses. C’est en effet à cause d’elles que lui exécute de belles actions en grand nombre, alors que celui qui croit devoir posséder les vertus en vue des biens extérieurs, c’est par accident qu’il exécute de belles choses. L’alliance du beau et du bon est donc vertu parfaite ». Ethique à Eudème – La vertu parfaite – traduit et présenté par Richard Bodéüs et annoté par Louise Rodrigue.

Parions une nouvelle fois que le philosophe de l’expérience sensible gagnera à être lu et relu en papier bible, ce qui au bout du compte lui va bien. Parions que cette œuvre savante et savoureuse se lira en toute liberté, sans que sur elle ne pèsent quelques doctes commentaires qui n’ont cessé de l’accompagner depuis des siècles quitte à la priver de ses nerfs et de ses muscles. Misons surl’étonnement admiratif que procure la lecture pas à pas et ligne à ligne d’Aristote.

Du plaisir et des arts d’imitation : « Puisque apprendre procure du plaisir tout comme admirer, sont aussi forcément agréables les choses telles que celles-ci : les arts d’imitation, comme la peinture, la sculpture, la poésie, et toutes les bonnes imitations, même si l’objet imité n’est pas lui-même plaisant ; car ce n’est pas cet objet qui réjouit, mais on infère qu’il est comme ça, si bien qu’à l’occasion on apprend quelque chose à son sujet. Sont aussi agréables les évènements imprévus et le fait d’échapper de peu à des dangers, tout cela suscitant, en effet, un étonnement admiratif ». Rhétorique – Du plaisir – traduit et présenté par André Motte, et annoté par Vinciane Pirenne-Delforge et André Motte.

Philippe Chauché 

lundi 24 novembre 2014

Eric Laurrent dans La Cause Littéraire





« (C’est pourquoi) il me semble que j’étais destiné, dans le fond, à l’adoption plutôt qu’à la génération. Il était dit que je n’allais pas donner la vie, mais que j’en sauverais une.
Je ne ferai donc pas souche, mais greffe ».

Berceau est le récit de cette greffe. L’adoption de Ziad ne sera pas simple, elle passera non sans mal à travers le filet du grand projet de réislamisation des sociétés arabes, par rejet des idéaux séculiers du monde occidental, lancé par les Frères musulmans, le « Printemps arabe » est aussi passé par le Maroc. Durant plus d’un an, l’auteur et sa compagne vont quotidiennement voir et accompagner à la vie leur enfant en devenir. Berceau est ce récit à prendre à la lettre, comme l’on prend à la lettre les romans de l’écrivain.

« Ayant donc compris que j’étais un homme de lettres, autrement dit que les mots exerçaient sur moi une puissance de séduction, Ziad s’est toujours fait fort de me parler, et cela très tôt. Les premiers temps, il n’était pas rare que, ce faisant, des bulles lui vinssent aux lèvres. Enfermeraient-elles des mots ? me demandais-je alors, penché au-dessus de son visage, la main placée en cornet autour du pavillon de l’oreille ».

Berceau est cette bulle qui s’élève à mesure qu’avance le récit. Une bulle vivante, vivifiante, transparente, troublante, touchante, souriante, effervescente. Une bulle de mots et de phrases qui témoigne tout autant de l’attente de l’adoption autorisée et définitive, que de sa transcription littéraire. La littérature l’emporte toujours ici, comme ailleurs, face à l’arbitraire ancien ou nouveau. Ce récit est le roman de l’enfant devenu, sous le regard et la plume du père-narrateur. L’enfant devenu, Ziad, ignore encore toute la foisonnante richesse du style de son père, cette phrase tissée d’éclats de nacre et d’or comme un lever de soleil sur l’Atlas. Cette grâce du savoir et de la saveur du mot qui en épouse un autre pour enfanter une phrase.

« Il est vrai que les fées se sont penchées sur son berceau : carnation soyeuse, au teint de caramel ; crâne d’une rotondité parfaite, de l’occiput jusqu’au bas du front ; grands yeux noirs aux longs cils curves et moirés ; lèvres charnues et mignardement ourlées – Ziad est sans conteste un enfant magnifique. Il est en outre extrêmement gracieux ».

Berceau est sans conteste un récit extrêmement gracieux, dans sa joie et sa gravité, béni par des fées attentives au destin de l’enfant devenu, de l’écrivain et de sa compagne, témoin d’un instant du temps raconté et de l’Histoire marocaine vécue. Récit qu’illumine le regard de l’enfant Ziad, éclair qui dilate l’attente et emballe les cœurs des parents devenus.

« C’est l’odeur du monde que je transporte avec moi, le parfum de l’ailleurs ».

On ne pouvait imaginer plus beau berceau pour l’enfant devenu, la langue française, terreau de cette greffe qui est en train de prendre vie.

Philippe Chauché 


 

vendredi 21 novembre 2014

Montaigne et Marie Le Jars de Gournay




« C’est alors que… – et là est le pouvoir du récit, ou le destin d’un Grand Homme – c’est alors qu’il découvre sur le guéridon la lettre de Marie Le Jars de Gournay. A 16 heures précisément, son cœur se met à battre à la volée. La lettre d’une jeune femme : Cher Maître, Michel est flatté, j’ai vingt-trois ans et j’ai tout lu de vous (Il y a une légère confusion orthographique entre “lu” et “bu”, Michel préfère y lire “bu”) ».
 
C’est alors que… c’est alors que la foudre frappe le moraliste. Un nouveau coup de foudre, d’une toute autre nature que celui provoqué par la rencontre avec Etienne de La Boétie, d’une nature plus charnelle. Marie de Gournay a lu et ne cesse de lire les Essais, Andréa Marot, projection romanesque de Claire Tencin, en sait beaucoup sur Montaigne, mais très peu de Marie, cette femme savante. Au hasard des rencontres, elle est saisie par l’histoire de cette fille par alliance et son Proumenoir de Monsieur de Montaigne, miroir où se déploie l’arc électrique de la passion amoureuse. Les Essais électrisent Marie de Gournay. Elle ne cessera de vouloir vérifier si le corps de Montaigne peut s’accorder à cette admiration, comme celui de l’amant de Bordeaux d’Andréa. Il y a de l’électricité romanesque dans l’air, et Claire Tencin va en quelques éclairs saisir ce qui s’est joué entre le Maître et son élève et ce qui se joue entre Andréa et son professeur. Quand j’admire, j’admire, quand j’écris, j’écris, quand j’aime, j’aime, le réel est toujours à prendre à la lettre et au sérieux.
 
« Cette jeune âme l’effleure comme la brise, l’emmène dans sa fantaisie, le délivre de lui-même, de cet objet sur lequel il s’est penché quotidiennement pendant presque vingt ans. Au fond, il attendait cette délivrance depuis la mort d’Etienne ».
 
Montaigne et Marie, question de phantasia, d’apparition, d’apparence, mais aussi de tempo libre. Marie de Gournay ne cessera sa vie durant de s’y accorder, et de vivre intensément l’indépendance absolue du corps et de l’âme, sous le vent léger et troublant des Essais qui ne cessera d’effleurer ses livres. Marie et Andréa, sœurs lettrées savent que la plus belle des conspirations est celle du trait de la pensée au galop du corps. L’une a passé sa vie à le vérifier, l’autre s’y emploiera le temps du roman. Montaigne enveloppé dans sa retraite, dans sa librairie, ne dira rien de cette fantaisie dans le château de Gournay, de cette victoire sur la mortde ces noces clandestines, suivant la destinée de ses Essais, les complétant, les perfectionnant jusqu’à sa mort, sans jamais pourtant oublier sa fille d’alliance.
 
« Ces trois mois au château de Gournay l’ont ragaillardi, c’est un fait. Il a cessé de songer à la mort. Sa douleur est devenue moins cruelle. Durant ces trois mois, Michel viendra et repartira. Le duo corrige inlassablement les Essais. En catimini, le Proumenoir de Michel de Montaigne s’invente dans l’esprit échauffé de Marie. Elle sait déjà qu’elle l’écrira pour lui ».
 
Aimer et ne pas l’écrire, est le roman gracieux de cet échauffement, de cette rencontre étourdissante, entre le moraliste, son élève, et Andréa Marot, dont le nom apparaît en lettres noires sur un panneau signalétique à quelques centaines de mètres du domaine de Montaigne, c’est sûr, il y a quatre siècles, ils se sont connus ici.
 
Philippe Chauché
 

samedi 8 novembre 2014

Brendel dans La Cause Littéraire







« Attaque -  Il existe peut-être des interprètes qui préparent une attaque, une attaque contre le public. Le son du piano leur rendra la monnaie de leur pièce.

Tenons-nous-en à des mots plus aimables, comme touch et toucher.

Que l’on me comprenne bien : on peut avoir un grand jeu, et même un jeu immense, sans enfoncer le son à travers les touches comme avec un couteau. »

D’Accents à Zarzuela pour piano seul, en passant par Danse,  Fantaisie et Scarlatti, Alfred Brendel livre ici son petit abécédaire d’un pianiste, un pianiste qui n’a cessé et ne cesse d’être au cœur même de la musique, que ça soit avec Mozart, Haydn, Schubert, Liszt, ou Beethoven. Il faut le voir jouer la fantaisie après une lecture de Dante de Liszt, ce précurseur radical de la modernité,  le voir danser devant une partition de Bach face à son élève le jeune Kit Armstrong dans le film de Mark Kidel, et le lire.

« Caractère – Mettons aussi en garde les musiciens qui construisent tout sur le sentiment : même si nous reconnaissons celui-ci comme le point de départ et le but de la musique, nous ne devons pas oublier que seul le contrôle, le filtre de la raison, permet l’œuvre d’art. Alors seulement, le chaos devient ordre. »


« Contrôle – Je partage l’opinion de Robert Musil qui, dans L’Homme sans qualités, fait exprimer par Ulrich, son antihéros, l’idée d’un « secrétariat général pour la précision et pour l’âme ».

Que l’on de s’y trompe pas ce petit livre n’est pas réservé qu’aux musiciens plus ou moins accomplis, il s’offre également aux mélomanes amateurs, curieux des rapports qu’entretien le pianiste aux grosses lunettes d’écaille avec son et ses pianos, les grands maîtres - la grandeur, le génie et la maîtrise sont des mots dont mon vocabulaire ne peut faire l’économie - ou simplement la musique, cette musique qu’il a servi avec le sérieux des hommes de fantaisie,  au plus haut point de l’interprétation. Alfred Brendel homme de notes, est aussi écrivain, poète, fin connaisseur de la littérature, un lettré Con gusto : Jadis on avait du goût, désormais on a des goûts, mais dites-moi, où est le goût de ces goûts ? (Schiller).

« Interprète – Une définition antique affirme que les rhéteurs doivent enseigner, toucher et divertir. L’interprète est un rhéteur. Il doit donner des normes au public, et non jouer vers lui en abaissant le niveau. Il doit nous émouvoir, mais  ne doit pas exhiber ses sentiments comme sur un plateau. Et il ne doit pas avoir peur d’être distant et léger, comique et ironique quand la musique l’exige de lui. »


http://youtu.be/6rxU31_CGV4
Rigueur absolue du pianiste de goût dans ses interprétations et dans cet Abécédaire d’un pianiste, précision des remarques et des analyses, justesse du tempo, élégance du propos, qu’il touche à  un compositeur, l’orchestre ou l’interprétation, Alfred Brendel en musicien inspiré livre là, un petit livre qui lui ressemble.

Philippe Chauché


 http://www.lacauselitteraire.fr/l-abecedaire-d-un-pianiste-un-livre-pour-les-amoureux-du-piano-alfred-brendel









dimanche 2 novembre 2014

Thinez dans La Cause Littéraire




« En retard pour l’école, Jean Thinez court de toutes ses jambes d’enfant. Allez Zátopek lui lance un voisin au passage. Jean Thinez accélère. »
 
« Tout dans la course est révolution, le circuit qui ramène invariablement au point de départ, les jambes et les pensées, tout tourne en rond. »
 
Après La Chanson du Mal-Aimant de Jean-Louis Bally (recensé ici même), les Editions Louise Bottu publient un nouvel opus sous Contraintes. La contrainte est ici un tweet, 140 signes et 140 tweets pour faire gazouiller les lendemains, qui on le sait ne chantent plus depuis bien longtemps. Marc-Emile Thinez a plus d’un tour dans les tweets qu’il attribue à Jean Thinez, son double romanesque, et sous ses chaussures de sport. S’il court ce n’est pas pour distancer le vieux monde, c’est pour forger son âme tout en musclant ses mollets et ses aphorismes, sans manquer entre deux accélérations d’en rire.
 
« La course est automatisme. Les jambes tournent, l’esprit vacant. Le sage, Montaigne et le champion le disent, lorsqu’on court on court. »
 
« Répété à l’envi, n’importe quel geste. Courir, tourner les pages, écrire… Tout geste, quel qu’il soit, par sa répétition recrée le monde. »
 
« Adieu transition, Conseils, autogestion… L’idée de Révolution d’année en année s’améliore. Comme Sylvie Vartan. J. Thinez, fan de variétés. »
 
Jean Thinez met la Révolution au risque de ses tweets, de la course à pied, et inversement, ce qui ne manque pas de piquant. Il court, il tweete, le furet des temps modernes, passe par Montaigne, repasse par Marx, Cioran – grand spécialiste de la propulsion de l’aphorisme -, sans oublier Céline et ses tweets de châtelain, Echenoz et son Zátopek, dont le corps au carré se glisse entre les pages. Il s’amuse des répétitions de l’Histoire, des illusions,  du bavardage, et des écrivains qui croient filer droit vers leur destin, alors qu’ils tournent en rond sur leurs phrases, ce qui pour un coureur à pied est une aubaine.  
 
« S’identifier à l’homme archaïque et à Jean Thinez, se voir en Emile vu par Jean Echenoz, citer à tout va… ce qu’on appelle être singulier. »
 
« Tu peux toujours courir disait Jean Thinez qui ajoutait, le point de départ n’est pas l’origine. Tourner en rond vers l’objectif imaginaire. »
 
« Un jour l’Histoire ne repasse pas les plats ; le lendemain elle se répète… On ne sait plus quoi inventer pour se faire bien voir du Temps. »
 
Marc-Emile Thinez ne cherche pas midi à quatorze heures, la contrainte des 140 signes l’amuse, il ne pose pas pour la postérité, c’est la postérité qui lui tourne autour. Il n’invente pas un genre littéraire nouveau, tel un coucou il s’ébroue dans l’art du roman bref,  avant de reprendre sa course en 140 foulées, et de le laisser tout froissé.
 
Philippe Chauché