samedi 16 mars 2019

Oyana d'Eric Plamandon dans La Cause Littéraire






« Depuis une époque de ma vie, le mode du secret s’est imposé. Cela s’est fait sans que ce soit un choix. Alors ce que tu vas lire sera douloureux, comme il est douloureux pour moi de l’écrire. Tu vas découvrir la face cachée de celle avec qui tu vis depuis des années, qui en a été aussi heureuse que parfois dépitée. La vie a décidé que je devais faire face à mes fantômes ».
 
Trois lettres nomment les fantômes d’Oyana : ETA, Euskadi Ta Askatasuna, Pays basque et liberté. Trois lettres qui ont hanté l’Espagne et par rebond la France de 1959 au 3 mai 2018, date de la dissolution de l’organisation terroriste basque. Fantômes enfouis, qui vont ressurgir lorsque Oyana lit dans un journal de Montréal l’annonce de la disparition de l’organisation clandestine. Fantôme de son père, de l’attentat le 20 décembre 1973 contre Carrero Blanco, le bras droit de Franco, qui de toute évidence devait lui succéder, assassiné dans l’attentat le plus spectaculaire organisé par ETA. Fantômes de cette mère et de son enfant, victimes involontaires d’un attentat de l’ETA qui visait des policiers à Saint-Sébastien en Espagne, Oyana était du commando.
 
Fantômes de ses parents, de ses amis, des noms, des plages de Ciboure, de l’exil vers le Mexique, de la peur, de la douleur, de la violence et de lutte armée, fantôme de son nom Etchebaster changé en Sanchez, Oyana devenue Nahia. Alors, Oyana repart, rentre au pays, s’offre un nouvel exil, mais dans l’autre sens, abandonne sa nouvelle vie avec Xavier, sa nouvelle famille, et révèle tout à son compagnon, dans cette lettre qui devient son roman. Roman du mensonge et de l’exil, roman de l’identité dissimulée, roman de tant d’histoires et de rêves enfouis, que vivifie l’Histoire, c’est tout cela, Oyana, et c’est d’une saisissante réussite.
 
 
« J’ai trouvé le document officiel de la dissolution d’ETA sur le web. C’est comme un second billet pour la liberté. L’impression d’en avoir été, d’en être sans en être. Toujours entre deux, oui c’est ça, c’est exactement la place que j’occupe depuis toujours : deux pères, deux pays, deux passés mais un seul avenir incertain ».
 
Oyana vient de loin, c’est une vague qui entraîne avec elle une mémoire partagée d’Anglet à Bilbao, de Ciboure à Saint-Sébastien, la mémoire d’années de braise et de plomb, d’années folles où les corps s’effondraient (829 morts, dont 343 civils et 486 militaires et policiers), où les armes parlaient et radotaient, où les menaces et les règlements de comptes s’aimantaient, où les mythes devenaient un prêt-à-penser, et un prêt-à-agir. ETA d’un côté, les commandos plus ou moins officiels de l’autre, une langue, contre une autre, une mémoire contre d’autres, une douleur qui se partage. Eric Plamondon a écrit le roman d’une époque, d’un temps de guerre, avec justesse et finesse. Un roman très bien renseigné, qui dit ce qui doit l’être, qui romance ce qu’il fallait raconter, en nommant l’horreur, la douleur et la vengeance, roman d’un écrivain habité par le Temps et ses soubresauts. Eric Plamondon offre avec Oyana une saveur et un savoir unique, en un condensé d’Histoire, un précipité romanesque, où la vengeance, la violence et la vérité qui sommeillaient vont se réveiller.
 
Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/oyana-eric-plamondon-par-philippe-chauche

mardi 26 février 2019

Scène de la vie conjugale de Philippe Limon dans La Cause Littéraire



« Je lui ai encore demandé depuis quand elle avait eu l’intention de coucher avec quelqu’un d’autre pendant mon absence, si c’était seulement depuis qu’elle avait revu son ancien partenaire sexuel occasionnel d’autrefois par hasard, un soir de printemps, si c’était depuis qu’elle avait regardé les photographies du temps jadis, ou si, avant ça, elle avait déjà tout simplement envisagé de coucher avec le premier venu ».
 
Scène de la vie conjugale est un premier roman, publié par L’Infini, la collection que dirige Philippe Sollers chez Gallimard. L’éditeur écrivain nous confiait qu’il n’avait pas grand mal à décider de la publication d’un roman : « Il y a une voix ou pas premièrement, deuxièmement, il y a une composition latente qui se reconnaît, ce n’est pas seulement de savoir si c’est bien écrit, c’est de savoir si c’est composé comme en musique ». Scène de la vie conjugale est un roman qui a de la voix et du style, avec ses variations et ses vibrations de colère. Une voix et une composition qui sautent aux yeux.
 
Philippe Limon, dont on ne sait rien, offre là une sonate qui déroule un ressentiment, une colère, une rancœur face à cette tromperie d’un soir. Le narrateur revenu d’une courte absence découvre que sa femme a été infidèle, il en tient la preuve, une culotte souillée, une preuve qu’il serre dans la main. Elle va l’accompagner tout au bout de la nuit, une longue nuit enflammée de mots vengeurs et plus rugueux les uns que les autres, à mesure que le temps défile dans la chambre nuptiale. Un côte à côte, comme un face à face, avec son épouse dans ce lit conjugal, qui devient la scène de ce théâtre du ressassement. Scène de la vie conjugale, tel un torrent roule et déroule sa rage, entraînant sur son passage verbes et mots qui le font scintiller comme s’il s’agissait de pépites d’or. Un roman fougueux, que surplombe Scènes de la vie conjugale, le film d’Ingmar Bergman, dont s’inspire le roman, passant du pluriel au singulier, et que le narrateur admire.
 
« Elle a répété qu’elle en avait assez de moi à ce moment-là, que je commençais même à ne le savoir que trop, mais que j’ignorais en revanche pour quelles raisons elle en avait assez de moi à ce moment-là, comme elle ne cessait de le proclamer depuis le début. A aucun moment elle ne m’avait donné l’ombre d’une explication à ce sujet, elle avait pris soin de ne pas le faire et j’attendais qu’elle le fasse ».
 
Scène de la vie conjugale est un monologue au vitriol, une longue tirade qui pourrait s’allonger lors d’autres nuits et d’autres jours, où le narrateur creuse, fouille l’âme de son épouse, et la sienne, ses silences, ses hésitations, ses approximations, ses affirmations, ses raisons et ses mots, ses phrases, et leurs raisons de s’inviter dans le lit partagé, alors que plane l’image de son ancien partenaire sexuel occasionnel d’autrefois, comme si cet incident devenait la destinée de son couple. Scène de la vie conjugale est un roman de fissures et de scansions, un roman musical avec ses riffs, ses éclats, ses déchirements, ses dissonances, ses silences, ses reprises, ses suspensions et ses claquements, un roman où les mots sifflent comme des balles.
 
« Si bien qu’à bout de nerfs, excédé par tous (ses) ces sous-entendus à peine sous-entendus, j’ai fini par lui demander si elle s’attendait à ce que je la remercie pour sa franchise, pour son honnêteté et pour sa vertu, si elle croyait par hasard que sa franchise, son honnêteté et sa vertu conjuguées auraient le pouvoir d’effacer, comme par magie, ce qui s’était produit pendant mon absence, et de lui fournir, par-dessus le marché, une justification, une prescription, une absolution, une bénédiction, ma bénédiction indulgente, en somme, en plus de la sienne ».
 
Philippe Limon porte son roman avec fureur jusqu’à son terme, servi par une langue affutée, tendue, une langue qui a du souffle et de l’ampleur, de la force et de la vigueur. Un roman qu’il faut écouter, entendre, en le lisant. Soumettre un livre à une lecture à haute voix est un exercice salutaire, les mauvais livres sont inaudibles ou ils vous vrillent les tympans, les bons romans, les romans vivants et vifs, dansent dans votre oreille longtemps après leur lecture.
 
Philippe Chauché
 

mercredi 20 février 2019

Robinson Crusoé dans La Cause Littéraire




 Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la stupéfaction et la terreur sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique vaillant sans relâche à la conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et passait près de moi, j’entendis plusieurs fois le capitaine proférer tout bas ces paroles et d’autres semblables : Seigneur, ayez pitié de nous ! Nous sommes tous perdus, nous sommes tous morts !… ».
 
Près de soixante ans séparent cette nouvelle édition de Robinson Crusoé (enrichie des gravures de Dumoulin), de celle publiée par la Bibliothèque de la Pléiade sous la direction de Francis Ledoux en juin 1959, il s’agissait du 138ème livre de cette collection unique. Cette bibliothèque française n’a jamais aussi bien porté son nom, que lorsqu’elle s’attache à publier les orfèvres de la langue et de l’aventure littéraire. Daniel Defoe est l’un de ces témoins de la grandeur d’une langue, et Pétrus Borel (1809-1859) son éblouissant traducteur : Il en appelle à une langue « pure, souple, conteuse et naïve. Seuls lui importent le style qui, plus que tout, traduit un écrivain ainsi que certaines formes orthographiques » (Jean-Luc Steinmetz).
 
La langue de Daniel Defoe est d’une grande souplesse, d’une grande pureté, d’une fluidité marine, et d’un grand style. Signature s’il en est, de ce début du 18esiècle, qui doit beaucoup à celui qui le précède. Cette langue vivace, légère, allègre, porte ces récits d’aventures, ce roman fondateur, ce destin exceptionnel, loin du tumulte de la civilisation anglaise, mais au cœur d’une île oubliée et bientôt conquise, entre rêves et fidélité (Vendredi), ciel et mer, dans le mouvement des marées, sur le qui-vive permanent, entre craintes et ravissements, Robinson Crusoé est un roman moral.
 
« Au bout d’environ dix ou douze jours que j’étais là, il me vint en l’esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de plume et d’encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j’érigeai sur le rivage où j’avais pris terre pour la première fois un gros poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en lettres capitales, cette inscription :
J’ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659 ».
 
 
 
Robinson Crusoé, magnifiquement servi par le temps – il donne aux vins comme aux grandes œuvres littéraires cet arôme, cette force, cette grâce, qui les rendent immortels. Le temps joue toujours en faveur des chefs-d’œuvre –, est un livre exceptionnel, un roman d’aventure(s), comme l’est Don Quichotte de Miguel de Cervantès, que Daniel Defoe a lu, et bien lu : Aussi, lorsqu’un écrivain aussi sot que malveillant, parla, dans tout l’épanchement de son fiel, du donquichottisme de R. Crusoé – comme il disait –, il montrait de toute évidence qu’il ne connaissait rien de ce dont il parlait ; peut-être sera-t-il un peu saisi quand je lui dirai que ce qu’il avançait comme un sarcasme était en réalité le plus grand des éloges (Daniel Defoe, Préface de Robinson Crusoé aux « réflexions sérieuses » 1720). Cette histoire dans sa première partie, est devenue immortelle, la mer rejette sur une île un jeune homme devenu marin par le désir irrésistible de courir le monde. Daniel Defoe nous entraîne dans ce périple marin, au cœur de l’île qui le sauve et l’abrite durant vingt-huit ans, près de l’embouchure de l’Orénoque. Pour vivre en aventurier, il s’invente un monde et en apprivoise un autre, avant qu’un navire ne le sauve de cet exil. Entre temps se déploiera sous nos yeux un roman flamboyant, habité par la nature, les saisons, la sidération de voir des hommes se dévorer, d’autres tenir leurs lointains voisins en esclavage, nourri de pensées et de réflexions sur la Providence, et le destin : La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur les folies passées est ordinairement l’exercice d’un âge plus mûr ou d’une expérience payée cher. Les vents marins affinent son jugement, le hasard de l’exil, son regard.
 
 
 
« Or, le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps calme, nous vîmes à la surface de l’eau en quelque sorte couverte, du côté de la terre, de quelque chose de très noir, sans pouvoir distinguer ce que c’était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d’approche sur ce point, cria que c’était une armée ».
 
De nouvelles aventures vont frapper à la porte de la métairie de Robinson Crusoé, il pensait devenir un gentleman campagnard, mais le sort brise sa vie, et son épouse disparue, il reprend la mer. Ce sont alors de nouvelles escapades maritimes qui s’ouvrent, de nouveaux voyages à travers trois régions du globe, avec des coquins et des brigands, des sauvages et des cris, de la poudre, de la colère et de la fureur. L’art du récit est ici à son apogée, art de conter la mer et ses guerres. Un mythe est né, qui inspirera Jules Verne et Michel Tournier. Ces voyages dans les mers du globe, dans les mers du sud, avec leurs surprises, et leurs cauchemars, avec leurs ravissements et leurs gloires, sont admirables, tant le style de Daniel Defoe est brillant, ouvragé, vif et prenant, il tient sa langue comme l’on tient un cap sous les alizés. L’art du roman, comme dans Don Quichotte, est ici à son apogée, s’y aventurer est une joie et une grande surprise à chaque page renouvelée, une littérature d’une grande beauté, à hauteur d’homme, de rêves et de raisons.
 
Philippe Chauché
 

samedi 2 février 2019

Hans Limon et Marcel Moreau dans La Cause Littéraire









« Il me faudra du temps pour écoper ton spectre
et détourner mes pas de tes appas, Electre.
Mon corps à bout de cœur a besoin de repos.
Il faut parfois muer pour conserver sa peau ».
Poéticide, Rideau, Hans Limon
 
« Beffroi, c’est tout autre chose. Pendant ce temps-là, il pousse à travers la ville. Ses yeux sont noirs et ils sondent. Ses bras en battoir, son torse de corsaire. Rire qui siffle. Cheveux sales, pense sa voisine, dans le tramway. Il en descend, disparaît. Sa façon de s’enfoncer dans une foule : comme une machette. Tout autre chose. Pendant ce temps-là, il boit ».
A dos de Dieu, Marcel Moreau
 
 
 
 
L’écriture est souvent affaire de cadence, et à leur manière Hans Limon et Marcel Moreau sont des écrivains musiciens. Le style dansant et chantant – un cri de rage est aussi un chant –, syncopé, s’entend dans les premières lignes de ces deux livres. Un demi-siècle sépare les deux écrivains, un demi-siècle et des dizaines de livres, pour l’un, trois éclats bref pour l’autre. La langue inspire et aspire. Hans Limon et Marcel Moreau respirent dans les puits sans fond, comme dans les hautes sphères. Ils marchent, arpentent, sculptent, déchirent, et se jouent des mots et des phrases, leur langue est un tremblement permanent, une vague, un raz de marée, qui retourne toute l’histoire littéraire sur son passage.
 
Poéticide est un roman poétique, un recueil romanesque, une nuée de dialogues, une incursion et une excursion dans l’histoire de la poésie, dans le corps et le cœur de l’auteur. Une adresse vive et claquante aux poètes : Car la poésie (…), c’est la respiration, la pulsation, c’est couler avec le bateau pompette et trouver ça sublime de couler avec lui, une adresse aux écrivains, aux assis, aux frileux et aux ombrageux. Poéticide est un livre aux poèmes rayés d’un trait noir : je ne consens à boire ma soupe que si j’y ai préalablement craché un peu de bile, histoire de lui donner meilleurs goût et consistance, aux dialogues coupant comme l’acier des épées. Un Chant inspiré et féroce, Maldoror s’est glissé dans le corps fragile d’un écrivain qui sent le souffre et l’explosif : en mal d’aurore les clandestins / ne sortiront plus qu’à la brune / et les sabots de l’air chagrins / traîneront leur dégoût sous la lune.La poésie doit être bousculée, renversée, retournée, transpercée, c’est le programme littéraire et littéral de Hans Limon, lecteur attentif de Pessoa et de ses hétéronymes – Il y a des métaphores qui sont plus réelles que les gens qu’on voit marcher dans la rue. – d’Artaud – Ça geint, grimace, pue, se contorsionne, réclame. – de Baudelaire, Shakespeare, Rilke, et Rimbaud – En croyant tuer la poésie, le poéticide lui donne un second souffle. – Hans Limon écrit comme si sa vie en dépendait, comme s’il jouait sa survie à chaque phrase, comme s’il éprouvait sa peau et son corps au contact de ces phrases gravées dans les dictionnaires poétiques, comme s’il fallait tout reprendre. Alors il reprend mot à mot, phrase à phrase ce qu’ils lui ont légué, et c’est un foisonnement, une explosion d’images et des sensations. Sa vue s’aiguise, sa plume s’affermit, et il transforme le verbe en pierre volcanique.
 
« Je vous vois / depuis ma vitre éviscérée / je vous embrasse
depuis mon embrasure de plein été / ma nudité matinale détonne
et mon corps frêle / entonne l’ire / embase l’azur / essouffle échauffe les délires
je suis un loup-voyeur… ».
Poéticide, Loup-Voyeur, Hans Limon
 
 
 
 
« Ce jour-là, je reconnus Beffroi à cette espèce d’exaltation rythmique avec laquelle je fus soudain plongé par lui, à plusieurs reprises, au cœur de l’infection générale. Il procéda de la sorte jusqu’à ce que je fusse incapable de la moindre résistance à l’horreur. Le monstre se délectait de ma nausée. Son rire faisait trembler les ordures autour de moi ».
A dos de Dieu, Marcel Moreau

A dos de Dieu est un roman radical hanté par la figure romanesque de Beffroi, un livre qui a vécu et mûri depuis sa parution première, il y a près de trente ans. Ce héros au regard noir, conçu comme un monstre d’assaut et de conquête, une Bête semant l’eFFROI. Un personnage qui a du souffle, qui gronde et griffe. Il traverse les cercles de l’Enfer, fait s’enflammer le roman, les mots s’y accouplent, s’étirent, se contractent, la rage l’irrigue. Comme un décor de théâtre, le monde qu’il traverse s’effondre sous ses pas, il saute d’une chute à l’autre, il est insaisissable, et tout ce qu’il touche flambe. A dos de Dieu est un théâtre d’ombres et de l’absurde, le musée Grévin d’un monde qui s’effondre, un vaste barnum, éphémère cirque de sang et d’ordure. Un roman à perte de souffle, étourdissant, comme l’est la langue de Marcel Moreau : Jamais autant de vie n’a jailli d’un seul homme.
A dos de Dieu est aussi le roman de la rage et des passions, du rire de Laure, sa complice d’amour, sous l’œil vibrant de Moreau, qui le fait basculer dans sa crevasse verbale. Un roman qui tourne en rond dans les cercles infernaux, où règne la cruauté, où l’on s’enivre de mots et de cris, de sang et de sexe, avant que le rideau ne tombe sur ce théâtre d’ombres, et que d’autres mots ne galopent dans l’imaginaire de Marcel Moreau, et n’éclaboussent le nouveau livre rageur qu’il écrit : Le monde sera toujours à cent lieues de soupçonner ce qui se passe dans la tête d’un mystique vivisecteur de mots.
 
Philippe Chauché

samedi 19 janvier 2019

Une Jeunesse en fuite d'Arnaud Le Guern dans La Cause Littéraire





« J’ai vécu quinze ans fin de la terre, j’y reviens chaque année, en juillet, pour une poignée de jours. Maison de famille, entre Brest et le Conquet, où habitent mes parents. La commune se nomme Plougonvelin. Je préfère le nom de la plage sur laquelle donnent les terrasses de la villa : le Trez-Hir. Mon snobisme. Là-bas, j’ai vue sur l’océan et la campagne dans le dos. Repos du guerrier urbain après trop de derniers verres. Je suis cerné par les paysages de mon enfance. Horizon balnéaire et verdure aux fesses ».

Une jeunesse en fuite est le roman de cette jeunesse balnéaire bretonne, qui s’éternise et s’étire, comme si elle sortait d’une douce sieste face à l’océan. Une jeunesse en fuite est aussi le roman mélancolique d’une chanson d’été de Niagara, Christophe, Vanessa Paradis, ou des Guns N’Roses. Une jeunesse pétillante, amusée, joyeuse, qui flirte avec la vie et ses courbes délicieuses, où rien n’a plus d’importance qu’une certaine nonchalance affective et élective. L’écrivain narrateur possède l’insouciance des personnages des films de Vadim ou des livres de Beigbeder, il lit Charles Bukowski, France Football, l’Idiot International, et Jacques Laurent qu’il préfère lorsqu’il signe Cecil Saint-Laurent.
 
Mais ce livre gracieux et léger est aussi celui d’une guerre, celle du Golfe où s’est trouvé engagé son père. Une guerre oubliée qui s’invite à nouveau lors de la disparition de Tess, la chienne de son père. Alors cette jeunesse en fuite devient le livre du nom du père, du regard profond et silencieux qu’il offre à son fils, de ses rares confidences, de ses attentions. Ce roman pourrait aussi s’appeler : Famille, je vous aime.
 
« Je crois que mon père vieillit de mieux en mieux.
Je crois que Louise sera la plus jolie fille de la ville. D’ailleurs, elle l’est déjà.
Je crois que ma mère m’a appris la douceur et la mélancolie.
Je crois que Mado me manque dès qu’elle n’est pas près de moi. Malgré sa passion pour les téléfilms de Noël. Mado est l’incarnation de la grâce tempétueuse. Ecume et soleils mêlés ».
 
Une jeunesse en fuite est un roman béni des fées, et des dieux, accordé aux éclats de rire de sa fille, un roman où la légèreté est aussi traversée par la crainte, la peur et le doute. Arnaud Le Guern oublie un instant ses fantaisies pour se plonger dans les lettres que son père envoyait du théâtre des opérations : Les activités de soutien aux équipes de déminage occupent mes journées. Une chose désagréable, entre autres, est la perte totale de la notion du temps : le jour (il n’y a pas de jour et pas de nuit), le mois, la date du retour. Ces lettres en disent peu, mais suffisamment pour réveiller la mémoire de l’écrivain, et en faire un roman filial et fidèle. Fidèle à sa jeunesse aventureuse et tumultueuse, fidèle à ses passions légères, à l’idée qu’il se fait de la littérature, à cette joyeuse et pétillante intranquilité, fidèle aussi à ces instants enfouis, où les craintes les plus tenaces l’habitaient. Arnaud Le Guern laisse revenir à lui les tireurs embusqués, les mines enterrées, l’absence, l’attente, les craintes, les lettres oubliées, pour en faire un beau roman, comme un Feu follet.
 
« La vie de mon père est un roman breton avec escales à Lyon, Joigny, Metz, au Tchad, au large de Chypre, sur les rives du lac Léman, à Riyad, dans le Var, à Koweït City. Un roman d’aventures. A moi de le raconter ? Dans la famille, j’ai la place de l’écrivain. Identique à celle du mort, en voiture. Gare aux sorties de routes ».

Philippe Chauché

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samedi 12 janvier 2019

Les cartes et le territoire de la guerre - Philippe Annocque et Michel Bernard dans La Cause Littéraire



 
« … J’ai reçu aussi une aimable carte de Mme Gillet qui m’envoie aussi ses veux ainsi que ceux de sa famille. Elle se met à ma disposition pour m’envoyer des livres si j’en ai besoin. Présentez-lui mes remerciements et mes meilleures amitiés pour elle et toute sa famille. Les formules de politesse prennent de la place sur une carte où chaque centimètre carré est compté. La politesse est peut-être l’équivalent de la propreté ou du soin vestimentaire, une affaire de dignité », Le 26 janvier 1917, Mon jeune grand-père.
 
« Les grandes choses ont un égal besoin d’évidence et d’incertitude. L’évidence établit la conviction, l’incertitude la foi. Le Barrois mouvant, qui n’est plus la plaine champenoise et ce n’est pas encore la vieille campagne lorraine, qui est la France sans l’être encore, sombré dans l’ignorance et l’oubli, est la terre des obscures fidélités. Les historiens lui ont donné un contour géographique, celui des traités et des mémoires. Il a un aspect, celui des bois », La tranchée de Calonne.
 
On pourrait dire de ces deux petits livres qu’ils sont les cartes et le territoire de la guerre dans la littérature française. Celle qui traverse les siècles, façonne les plaines, les collines, et les villages, celle dont la terre garde une trace, une voix, celle de Jeanne d’Arc et de Charles de Gaulle. Sous le regard de Michel Bernard arpenteur romancier, et d’une plume, celle d’Edmond, qui d’une belle et élégante écriture, livre sur des cartes postales, que son petit-fils Philippe Annocque déchiffre, et romance, le récit de sa captivité en Allemagne de 1916 à 1918. Michel Bernard arpente ses terres de France, un désert qui ne dit rien à l’univers, mais qui pour moi est un intarissable bavard, de l’Ardenne française au nord de la Bourgogne. De la présence des ombres et des voix, il fait un roman, un roman français, où s’invite la voix de Jeanne d’Arc, où se dessine, avec la finesse d’un jouailler, l’esquisse du Bon Cœur, le roman de Jeanne la Révoltée qui viendra plus tard. La tranchée de Calonne est aussi le récit romanesque d’une terre que l’Histoire a façonnée et fascinée. Loin de cette terre de France, Edmond écrit à ses parents de la terre allemande. Il y reçoit leurs lettres et leurs colis, il écrit avec grande application, qu’il va pour le mieux, qu’il pense à eux, les mots sont pesés et choisis, ils disent la météo et les colis reçus, comme si en détention, certains secrets ne peuvent être partagés.
 
 

« Pour changer de solitude, Charles de Gaulle prit souvent la route des Vosges, allant du désert des collines au désert de la montagne. Là-haut, on n’est pas plus seul, mais le reste du monde s’étale aux pieds. On voit les choses comme plus tard, mort, on les verra peut-être. J’imagine que les êtres humains en vieillissant recherchent les points de vue élevés », La tranchée de Calonne
 
« Pour Beaugez, j’espérais qu’il avait pu se (je crois que c’est “sauver”, mais je n’arrive pas à lire), mais maintenant il n’y a plus que 2 hypothèses : il est tué ou blessé et soigné dans un hôpital allemand. Ce présent, “il est tué”, retient mon attention. Sa mort est présente. La mort évidemment est partout présente. Le temps s’est remis au beau depuis plusieurs jours, il fait même très chaud. C’est déjà la manière d’Edmond : ne pas s’attarder sur les choses qu’on est quand même obligé de dire, quitte à passer sans transition aux banalités. Les banalités sont là pour dire que la vie est toujours la vie… »,  Le 26 juin 1916, Mon jeune grand-père.
 
Pas à pas, carte à carte, Philippe Annocque et Michel Bernard dessinent, gravent deux images, deux territoires, deux destinées. Celle d’un grand-père soldat, celle d’une terre qui a enfanté un destin français, un destin romanesque : Le visiteur est prévenu. Le paysage de Sion est une figure littéraire, une cornique de papier avec vue sur la Grande Guerre. Des cartes qui dessinent le territoire d’une présence, lointaine, contrainte, et rassurante, une telle présence, une telle force, aurait pu être celle d’un personnage de La Grande Illusion, tant on entend sa voix complice et fraternelle : A part ça rien de neuf, je travaille toujours un peu. Nous pouvons encore faire de bonnes promenades car le temps est encore beau. Philippe Annocque en écrivain curieux et précis accompagne, lit, relit, commente, imagine, complète les cartes de son grand-père, il en fait un roman épistolaire, une correspondance à travers le passage du temps, un hommage léger et surprenant, le miroir d’un nouveau siècle qu’il tend au soldat emprisonné à la plume légère. Michel Bernard est un mémorialiste, qui sait d’où il vient, un écrivain tout autant attaché à l’Histoire qu’au style, difficile de se passer de l’une comme de l’autre. Il trace une cartographie admirable de la France, de ses victoires, de ses défaites, de ses tremblements et de ses admirations, sur la route de Verdun, dans les livres de Maurice Genevoix, ou à l’écoute de la voix de Jeanne d’Arc lors de son procès. Il s’agit là, de deux belles réussites, deux éclaircies, deux éclairs romanesques nourris de l’histoire des hommes et de celle de la mémoire éternelle de la terre de France.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/les-cartes-et-le-territoire-de-la-guerre-dans-la-litterature-francaise-par-philippe-chauche

dimanche 30 décembre 2018

Frédéric Pajak dans La Cause Littéraire









« Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva : qu’ont-elles en commun ? L’une est d’Amérique, l’autre de Russie. Celle-là appartient au XIXe siècle, celle-ci à la première moitié du XXe. Toutes deux n’ont jamais douté de leur art, malgré leur isolement, la censure ou l’indifférence ».
 
« Certains vont le dimanche à l’église
Et moi – je reste à la maison
Avec un merle pour choriste
Et pour voûte un verger », Emily Dickinson
« Certains sont de pierre, d’autres d’argile
Et moi – je miroite et scintille !
Mon œuvre est mouvance, mon nom est Marine,
Je suis de la mer l’écume fragile », Marina Tsvetaieva
 
 
 
 
Frédéric Pajak poursuit son inouï Manifeste littéraire, manifeste philosophique, poétique et politique. Un Programme unique, à aucun autre semblable, où les dessins de noir et blancs vêtus nourrissent en échos le roman, lui offrent à chaque planche de nouveaux éclats. Frédéric Pajak dessine comme il écrit, et c’est net et précis, luxuriant et vibrant. Le noir tourne au gris, et le gris offre mille variations : là une clairière, entre ombre et lumière, où les feuilles des arbres aimantent les éclats solaires. Ici une enfant, et deux femmes qui s’avancent sur le sable tenant leurs chaussures à la main, c’est une danse qui se dessine sous nos yeux. Un peu plus loin, le visage de Marina nous fixe, et ses grands yeux un peu perdus illuminent la page. Ou encore ces ombres noires en marche, comme une vague, vers la Révolution : les foules se soulèvent sous le drapeau rouge ; mais « le vent est mauvais juge » prophétise Marina. Qu’il s’agisse de Walter Benjamin, d’Ezra Pound, de Van Gogh, ou Gobineau, et aujourd’hui d’Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, l’écrivain dessinateur s’empare d’histoires et de l’Histoire, défie la mémoire et les mémoires, s’embrase pour ces destins incertains, des destins saisis par l’Intranquillité – Je me sentis soudain anxieux. D’un seul coup, le silence avait cessé de respirer (1)– ces regards et ces corps aux aguets, solitaires, ces héros et ces saints, ces artistes irréconciliables.
 
 
« La plage : c’est ici la mer de Marina – elle qui n’aimait pas la mer. Je contemple longuement son eau sacrée, sous le ciel caressant où de rares nuages s’effilochent jusqu’à s’effacer. Marina a joué avec ces cailloux tout en rondeur, les a pris entre ses doigts dans les flots immobiles ».
Frédéric Pajak est à Koktebel, un village de la mer Noire en République de Crimée, peu avant c’était Moscou, la terre de Russie, une longue et précise immersion sur les traces de Marina Tsvetaieva. Comme Cézanne peignait, Frédéric Pajak écrit et dessine sur le motif. Il ne se brise pas sur les récifs du motif mais s’en nourrit. Il dessine ce qu’il voit, mais aussi ce qu’il imagine, ce qu’il a lu et entendu, il dessine comme l’on respire l’air du large. Il dessine et il écrit l’histoire de Marina Tsvetaieva, son histoire russe.
Le siècle s’ouvre, nous sommes le 5 juillet 1906 : Marina et sa sœur Anastassia, de deux ans sa cadette, cueillent des noisettes dans la forêt. Leur mère vient de mourir. Quelques heures plus tôt, posant sa main sur leurs têtes, elle avait déclaré : Vivez selon la vérité, mes enfants. Vivez selon la vérité ! Marina Tsvetaieva gardera toute sa vie ce conseil au cœur et sur les lèvres, elle en sera digne, au risque de tout perdre et de se perdre.
 
 
 
Frédéric Pajak dessine ces arbres, cette forêt que les enfants ont traversée. On y entend des voix, un souffle, et plus loin : A quatorze ans, Marina est persuadée que si les réverbères de Moscou s’illuminent, c’est grâce à ses yeux. Qui peut lui donner tort ? Marina vit déjà en poète, autrement dit en absolue liberté libre. A Moscou, à Yalta, à Taroussa dans la datcha familiale : Cette senteur de framboises et de pluie qui entre par la fenêtre, ce lointain bleu sur fond de champs dorés, cette épouvantable tristesse, le soir, cette carrière au-dessus de l’Oka bleu sombre et scintillante, ces bancs de sable jaune, ces collines, ces près, cette liberté ! Dans les bras de ses amours, dans ses rêves d’un Napoléon russe, d’une ville et d’un poème à l’autre. Elle est pauvre, elle a froid, mais elle continue de tracer d’une plume vive son histoire russe. La guerre civile est là, elle écrit, et l’écrit, et Frédéric Pajak la dessine : Peu de gens comprennent que ce n’est pas nous qui sommes en Russie, mais la Russie qui est en nous. Cette Russie c’est celle de Léon Tolstoï, Marina et Anastassia décident d’assister à ses funérailles. Elles s’échappent de la maison et, dans le froid et le brouillard, parviennent à son domaine de Iasnaïa Poliana, à deux cents kilomètres de Moscou. C’est la Russie de Boris Pasternak, celle de l’armée Blanche, des tsaristes, des bolcheviks, celle des procès sans procès, des condamnations, celle de l’exil. Ce Manifeste Incertain est le roman de la Russie et de l’Exil : l’Allemagne, la Tchécoslovaquie, Prague où l’été est merveilleux, avec ses collines mauves piquées de hauts sapins noirs. Le roman de Paris où l’exil est partagé par cent cinquante mille Russes. Le livre de Frédéric Pajak est un formidable roman d’histoires et d’Histoire, où se dessine l’incroyable destin de Marina Tsvetaieva, qui est celui en miroir de la Russie qu’elle a tant et tant aimée. Ce livre est aussi le roman des amours de Marina Tsvetaieva : Ce que j’attends de toi, Rainer ? Rien. Tout. Que tu m’accordes à tout instant de ma vie de lever les yeux vers toi – comme vers une montagne qui me protège… (lettre à Rainer Maria Rilke).
 
« Non vous ne m’avez pas trahie,
Années, ni prise de revers !
En ces cheveux déjà blancs
C’est l’éternité qui l’emporte », Marina Tsvetaieva
 
« Nul opium ne peut calmer la Dent
Qui ronge l’âme », Emily Dickinson
 
Sous les yeux de Frédéric Pajak se dessine une autre destinée, celle d’Emily Dickinson, loin de la Russie, dans l’autre monde, les Amériques. Un monde où la vie se déroule sans incident notable, sans voyage ou presque. Ici point d’exil et point de fuite, mais une obstination, une volonté christique d’écrire, d’être en poésie, même si personne ne les lit, même s’ils ne sont pas publiés, même si eux aussi restent en suspens devant la porte de sa chambre. En réalité, elle n’écrit pour personne, pas même pour elle-même : elle s’adresse à l’Eternité, une Eternité qu’elle appelle, qu’elle pressent, et qui lui répond à travers les fleurs, les abeilles, ou simplement la nuit qui tombe. Frédéric Pajak donne corps à ces fleurs, à ces abeilles, elles envahissent la page blanche, on entend leur bourdonnement, la vibration des pétales et dans l’obscurité on devine son corps, ombre qui résonne dans le silence reclus et follement habité de sa destinée. Elle vit cachée et ne laisse rien entendre de ses amours, même si elle écrit beaucoup, à Susan : Je ne fermerai pas les yeux avant que tu ne m’aies donné un baiser sur la joue et dit que tu m’aimeras ; à Samuel Bowles : Pour votre Acte exquis il ne peut y avoir d’autre Remerciement que la Honte qu’inspire la Grâce ; à un mystérieux destinataire : Maître – ouvrez grand votre vie, et prenez-moi en elle pour toujours ; et enfin à Otis Philips Lord : Incarnez-moi en vous – rose réclusion. C’est cette sensualité de chaque phrase, que Frédéric Pajak admire, qu’aimantent ses dessins de fleurs, de bosquets et d’abeilles butineuses. C’est étourdissant, comme le fut la vie de cette femme insaisissable, c’est éblouissant et lumineux.
Marina Tsvetaieva et Emily Dickinson ont trouvé leur biographe du vertige, leur fidèle portraitiste, attentif à leur vie poétique, à leurs amours, à leurs révoltes, de la chambre d’Emily à l’exil de Marina.
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Le Livre de l’Intranquillité, Fernando Pessoa, trad. Françoise Laye, éd. Christian Bourgois, 1982 (on est en droit rêver qu’un jour Frédéric Pajak s’empare de la vie et du monde de Fernando Pessoa).


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jeudi 6 décembre 2018

Dominique Rolin - Philippe Sollers dans La Cause Littéraire




« Je relis votre livre (1) avec le même bonheur : la musique intérieure du récit qui m’avait touchée dès les premières pages recommence à chanter, rire et pleurer à la seconde lecture avec la même élasticité vibrante, si douce et si cruelle que j’en sors étrangement atteinte » (Le 7 novembre 1958).
« Je pensais en riant que lorsque paraîtra ton livre (2), la masse de tes ennemis ne l’emportera pas au paradis, merveilleuse expression qui n’aura jamais eu un sens plus exact. Ceux qui t’aiment au contraire l’emporteront, c’est-à-dire seront emportés par Paradis car ils l’auront mérité » (Mercredi 13 août 1980, 11 heures).
 
Plus de vingt ans séparent ces deux lettres, les premiers et les derniers mots de cette floraison désormais publiée sous la haute fidélité à l’écrivain, par Jean-Luc Outers, comme l’avait fait l’an passé Frans De Haes pour celles de Philippe Sollers. Des milliers de lettres échangées entre les deux écrivains amoureux, deux amoureux écrivains.
 
La langue française éclaire l’amour, et l’amour offert à Philippe Sollers par Dominique Rolin brille d’éclats étourdissants. Cette langue est celle de l’étourdissement, de l’allégresse, d’une joie immense – Jamais je n’ai pu vérifier à quel point je suis Deux –, qu’embrase Dominique Rolin, comme elle embrasse, son amour – Quand je pense au côté charnu de notre amour, de notre attente, à la gourmandise de notre joie, il me semble de plus en plus aberrant de métamorphoser tout cela en écriture, en mots, phrases, le tout enfermé dans une mince enveloppe de papier blanc.
 
Ces lettres de chair et de mots, ciselées, précises, admirables de force, de rigueur et d’offrande semblent d’un autre temps, comme si cette correspondance amoureuse marquait la fin, peut-être provisoire, d’une époque. Une époque, où écrire, se lire et se relire, plier sa lettre, l’introduire dans une enveloppe, la poster, et en retour, attendre une réponse et recommencer, était un défi au passage du Temps, une manière unique de poursuivre ce que les mots et les corps disent, leur belle passion des lettres.
 
 
 
« Je viens de lire ta lettre avec lenteur, comme si les mots tracés sur le papier de ta fine écriture prenaient à mes yeux d’autres dimensions, mystérieusement, et qu’il me fallait du temps et du soin pour en faire le tour » (Le 5 mai 1959).
« J’arrive à peu près à la moitié de l’ensemble (3), ce qui signifie pour l’artisan : à mi-chemin du départ et de l’arrivée, dans cette zone de déséquilibre extrême où il s’agit de trouver le point d’appui qui servira de motivation » (Mardi 18 juillet 1961, 11 heures et demie).
 
Les lettres de Dominique Rolin sont parfois affectées par ce déséquilibre, par une crainte, une perte redoutée, un brouillard, qui noie les âmes, mais qui très vite se dissipent. Une lettre arrive, une voix se fait entendre, une nouvelle rencontre physique, follement littéraire, à Paris, Venise ou sur l’île de son amour chéri. Et lorsqu’ils sont ensemble, les deux écrivains d’amour savent s’accorder au plaisir d’une commune faculté de silence, de retrait : l’autre est là comme une absence délicieusement profuse et chaude. Peu d’exemples d’une telle complicité amoureuse et littéraire entre un homme et une femme qui écrivent, lisent et s’écrivent quotidiennement, il y a peu d’exemples d’une telle longévité, d’une telle fidélité. Jean-Luc Outers (4) était un proche de Dominique Rolin, il s’est plongé dans les lettres échangées entre 1958 et 2008 entre les deux écrivains, elles sont conservées à la Bibliothèque royale de Belgique. Il introduit ce volume, en ami et en écrivain. Ecoutons : « Dominique Rolin et Philippe Sollers se rencontrent le 28 octobre 1958 lors d’une réception organisée par le directeur des éditions du Seuil, elle a quarante quarante-ans, lui vingt-deux… Ils ne se montreront jamais ensemble et, mis à part quelques initiés, personne ne se doutera de la nature et de la force de leur relation ». Cette histoire unique, cette aventure s’est arrêtée diront certains après la disparition de Dominique Rolin, le 15 mai 2012, d’autres liront ses livres et cette correspondance, comme un signe venue d’Outre Tombe, ou d’Outre Temps.
 
« La vue aérienne de Ré est superbe. Eau quadrillée comme un cahier d’écolier, casiers-miroirs, finesse des encadrements, des moulures de la terre, on est miraculeusement repris dans l’univers à deux dimensions qu’on n’aurait jamais dû quitter » (Mardi 3 août 1976, 11 heures).
 
Dominique Rolin et Philippe Sollers : deux écrivains qui s’aiment, qui s’écrivent, qui s’écoutent, deux amoureux complices, deux alliés, deux clandestins – Vivre est une affaire de goût, plus exactement de dégustation.
Elle écrit et dessine, il écrit et lui fait écouter Mozart et Bach, et ils publient des livres. L’un est un feu follet que l’on voit – vraiment ? – partout, elle plus discrète polie son Journal amoureux, ils continuent de s’écrire. Elle est précise, il est attentif, ils se voient et se décrivent, et c’est à chaque fois étourdissant de finesse et de justesse, de tendresse, de liberté et d’amour.
 
Philippe Chauché
 
 
(1) Une curieuse solitude (Seuil)
(2) Paradis (Seuil)
(3) Le For intérieur (Denoël)
(4) Le dernier jour (Gallimard), le Tombeau de Dominique Rolin, La mémoire oubliée, est admirable.

http://www.lacauselitteraire.fr/lettres-a-philippe-sollers-1958-1980-dominique-rolin-par-philippe-chauche
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samedi 17 novembre 2018

Pascal Boulanger dans La Cause Littéraire







« Le chant sera pur élan du cœur
Il détache une page il la plie
Les gris sont bleus
Il renonce au repas sanglant
La goutte d’encre est la nuit
Il écrit : la poésie doit être négation de la négation… »
(Le bel aujourd’hui)
 
Trame est une anthologie, un mot bienvenu qui s’appuie sur une fleur grecque, anthos, et que l’on pourrait associer à anthèse, l’épanouissement de la fleur. Une anthologie qui n’a jamais aussi radicalement porté son nom : les épanouissements de la lettre et donc de la poésie libre et vivante.
 
Les écritures de Pascal Boulanger sont placées sous de vibrantes protections : Nietzsche : Le ciel est doux, il est comme un tapis déroulé à nos pieds ; Marcelin Pleynet : Les livres sont sur le bureau / au pied du lit / sur l’herbe mauve / les guirlandes ;  mais aussi Baudelaire, Isidore Ducasse : les vagues de feu sur lesquelles danse la pensée ; Rimbaud : le temps disparaît dans le présent pur ;  et William Faulkner : Je sais, un monde se défait.
 
Les poésies rassemblées dans Trame, cette texture, sont des mots filés, et des phrases entrecroisées, tissées, et qui laissent passer la lumière divine, comme un vitrail de Matisse. Trame livre un combat, l’écrivain s’arme de sa langue, combat contre la chute, vise l’effondrement, le vulgaire (qui) naît à chaque instant, la dévastation du monde et de la pensée. Mais Trame n’est pas une plainte, c’est une lutte, mot à mot, verbe à verbe, terre à terre, sous les meilleurs auspices, une lutte et une joie, une résurrection permanente face à la mer.
 
Trame et verticalité sur ce vitrail de l'église saint-Matthieu, à Bures-sur-Yvette (Wikipédia)
 
 
« J’appelle poésie cette intrigue de l’infini
où je me fais auteur de ce que je vois, de ce que j’entends.
Musique et pensée.
Poignée d’images dans la brume.
Vallées qui serpentent.
Pourquoi faudrait-il que la mort soit la religion absolue ?
L’œil habillé d’une paupière n’est pas dans la tombe.
D’ailleurs, placé en ce lieu de parole qui fait parole,
Rien ne meurt qui a commencé ».
(L’émotion L’émeute)
 
Trame relie plus de trente ans d’écritures, plus de trente ans d’attentions au monde, au bleu du ciel – Huit fenêtres s’ouvrent dans un fouillis de verdure et laissent voir le bleu du ciel –, au silence, à la nuit, à l’exil intérieur, à l’amour – Quand je tombe dans ses bras à l’aube du premier baiser–, au Livre, à la Lettre – Le feu éclaire le récit en hébreu lumière veut dire secret –, au Cantique des cantiques, à la nature – Les montagnes deviennent nuages au-dessus des prairies.
 
Pascal Boulanger dialogue avec le réel, avec l’histoire qui s’écrit sous ses yeux, et sous les nôtres, avec les tragédies, les joies intenses, les regards, les attentions, les faiblesses, les illusions et les trahisons, les ombres rassurantes des écrivains disparus qui illuminent la littérature, mais point de nostalgie chez l’écrivain, une simple nécessité de vivre sa liberté les yeux ouverts. Mêmes attentions lorsqu’il dédie des poèmes à ses deux filles – J’écoute vos paroles en sachant qu’une voix quand elle chante, chante toujours un amour et sa perte et touche un instant le ciel, touche un instant l’abîme –, un père qui écoute, qui regarde, qui se tait, est un père qui écrit.
 
« Ce soir, dans cette nouvelle maison qui m’est étrangère – Dieppe, Varengeville, Sotteville, Veules-les-Roses – ne sont plus des villes mais de merveilleuses épiphanies qui s’invitent dans mes souvenirs.
Avec vous, je redescends les marches pour accéder à la mer.
Avec vous, je revois le ciel immense et rond comme un galet.
Avec vous, je profite, à nouveau, des vitraux bleus de Braque dans l’église au-dessus de la falaise.
Avec vous, allongé sur la douce paresse des herbes et des fleurs, je relis un album qui enchante ».
(Un ciel ouvert en toute saison)
 
Pascal Boulanger est un écrivain au long cours, un corsaire, qui a toujours un livre ouvert sur sa table d’orientation, un jongleur, un magicien qui dévoile ce que le monde voile. Le style de Pascal Boulanger a la souplesse du mistral, il en a sa force, sa violence, un vent qui donne vie à la vie – c’est que le génie ne saurait vivre dans un air sec et un ciel pur, c’est-à-dire sans échanges rapides, sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie par énormes quantités (1) – un vent qui vivifie cœur et âme, et éparpille sur son passage mille graines de nouveaux livres à venir.
 
Philippe Chauché
 
(1) Friedrich Nietzche, Ecce Homo, trad. Alexandre Vialatte, 10-18, 1988


http://www.lacauselitteraire.fr/trame-anthologie-1991-2018-suivie-de-l-amour-la-pascal-boulanger-par-philippe-chauche

lundi 12 novembre 2018

Barcelone brûle dans La Cause Littéraire


« Délaissant les bancs d’école, je voulais m’exercer dans tout ce que j’avais lu, la fantaisie pleine de batailles, d’enchantements, de rêveries, d’amours et de défis… J’appris rapidement que les choix de vie produisent des effets insoupçonnés qui engendrent des conséquences imprévisibles. Et au mois de mars, pris dans une tempête, je suis poussé par des vents contraires à 1000 kilomètres au sud de Paris, échouant à Barcelone, dans le quartier de Sant Antoni ».
 
Barcelone s’ouvre à l’écrivain comme un roman de tous les dangers et de toutes joies, et il va y livrer quelques batailles pleines de fantaisies. Ce mot convient merveilleusement bien à la cité de Gaudi, de Picasso, de Bataille, de Breton, mais aussi de Genet, d’Orwell, et de Simone Weil les armes à la main. La Ville des prodiges (1) a traversé les siècles et fomenté des révoltes, et son Histoire tellurique et ses histoires palpitantes irriguent le petit livre de Mathieu David. La guerre n’est jamais très loin, et la ville a toujours un temps d’avance, sa géographie enchantée y est pour beaucoup.
 
Connaissez-vous une autre ville qui ait donné le nom de l’écrivain armé du POUM à l’une de ses rues ? Connaissez-vous une ville qui ait si bien su danser avec les peintres, les écrivains, les musiciens, les révolutionnaires de la CNT/AIT, les filles de joie, et qui les célèbre. Elle en perpétue la mémoire vive dans le Barrio Chino, sur les Ramblas, dans les bodegas au Palau de la Musica, mais aussi, merveilleux paradoxe, dans les tours de la Sagrada Familia. Barcelone s’est tant de fois enflammée pour sa liberté, que des fumerolles se posent encore sur les épaules de ceux qui la traversent, et qui savent s’y perdre.
 
« Barcelone vibrait tout entière. L’effervescence ne semblait jamais s’apaiser. Chaque quartier était un port avec son atmosphère, ses habitants, ses bars, ses places et ses nuits. Dans cette ambiance débridée, je fis la connaissance de plusieurs cavalières mémorables ».
 
 
 
Barcelone brûle est le roman de cette vibration, même si le beau mot de roman ne figure pas sur la couverture de ce petit livre délectable. L’écrivain y partage son temps entre des amis, quelques aventurières, des livres et la quotidienne fréquentation des rues, des places, des quartiers, des cafés qui en disent beaucoup sur ce qui s’est écrit et sur ce qui se vit là. L’histoire de la ville révoltée lui saute aux yeux à chaque coin de rue.
 
 
Là, la révolte des moissonneurs en 1640, plus loin, les barricades qui se dressent en juillet 1909 : « On dansa dans les rues avec les squelettes exhumés des prêtres et des nonnes en lambeaux ». Ici Picasso qui retrouve Barcelone en 1899, la peinture va s’enflammer : « Il accordait sa ligne à l’onde des corps. Infatigable, insatiable, il se préparait à embraser le 20esiècle par le dessous : scènes populaires, miséreux, mendiants, putains, artistes sans le sou, cafés-concerts, bars malfamés ». Mathieu David se glisse aussi dans les pas de Georges Bataille et les éclats tranchants du Bleu du ciel –Rêve de ciel étoilé sous les pieds. Et enfin la guerre, la révolte éclate contre « Cet absurde complot », avec à l’avant-garde les anarchistes de la CNT/AIT, c’est « un soleil radieux de joie partagée »,  la ville est en feu, et l’on y croise Georges Orwell, Buenaventura Durruti et Simone Weil. La ville est en flammes, et le roman lui aussi s’enflamme. La nuit est propice aux incendies qui irradient les corps et les âmes, le narrateur aventurier est au rendez-vous, tirant lui aussi ce constat que tire Guy Debord : pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre.
 
 
 
« Les révolutions surgissent comme la foudre, le temps vécu dans l’intensité change la vie, une heure équivaut à une semaine, et les semaines à des mois, voire des années. Puis elles se retirent comme la marée ».
 
 
 
Mathieu David est un heureux vivant, ses chroniques, que nous persistons à penser romanesques, vibrent, chantent, et épousent les révoltes passées, présentes, et celles qui s’annoncent, sans perdre sa liberté libre, comme l’écrivait un poète coloriste et aventurier, et qui se dit chaque matin : nous partons, le cerveau plein de flamme…
 
(1) La Ville des prodiges, Eduardo Mendoza, Le Seuil, 1988, traduit par Olivier Rolin

Philippe Chauché


http://www.lacauselitteraire.fr/barcelone-brule-mathieu-david-par-philippe-chauche

samedi 3 novembre 2018

Le Dernier royaume X de Pascal Quignard dans La Cause Littéraire


« C’est ainsi qu’il faut débuter les chapitres dans les histoires qu’on note : très vite. Comme d’un jet. Comme la première des lettres. Comme un taureau qui fonce.
Avançant le pied gauche dans le jour et le monde, pied droit scellé pour toujours dans la porte d’Eden ».
 
L’enfant d’Ingolstadt est la nouvelle suite d’une odyssée savante, goûteuse, troublante, inspirée, le nouvel opus d’une encyclopédie unique, et vibrante comme une pièce musicale de Marin Marais. Il y a seize ans, Pascal Quignard, nous offrait le premier acte de cette fresque littéraire, musicale, et historique, à la langue inspirée : Je ne cherche que les pensées qui tremblent.
 
Aujourd’hui, tel un augure, il découpe à l’aide de sa plume sacrée, un rectangle dans ce Royaume,  où se mêlent la Grèce, la Chine, des musiciens, des peintres, les rêves, et le faux et son attrait : Comme l’eau écrase le plongeur qui a gagné le fond de l’océan, le silence écrase l’homme tandis qu’il est en train de regarder ce qui le sidère.
 
L’enfant d’Ingolstadt est la nouvelle sonate de l’écrivain français le plus singulier, d’un artiste qui pratique l’alchimie littéraire, cet art secret de transformer tout ce qu’il effleure en littérature, c’est-à-dire en or. Rien ne lui est étranger et inconnu, sa bibliothèque est infinie. On ouvre le livre et Lancelot s’invite, Le fantôme de la reine était inscrit au fond de son regard, mais aussi le peintre Robert Nanteuil à la main infaillible, ou encore Colette seule à son piano, le « sans personne » est la joie de l’âme, ou encore son ami Jean Rustin très présent dans cet ouvrage : Il était peintre. La fascination, telle était l’idée fixe de cet homme que j’aimais.
 
Pascal Quignard est fasciné par ce qu’il voit, ce qu’il lit, ce qu’il écoute, ce qu’il sent, troublé par le murmure des siècles, qu’il transforme en littérature à fleur d’âme, de sexe et de peau.
 
« Mosaïque est un mot à la graphie si étrange. On croit y lire Moïse. L’ancien français préférait écrire “musique” plutôt que “mosaïque”. “Mousikos anèr” disaient les Grecs pour nommer le lettré. Le “litteratus vir” des Romains est l’homme des Muses des Grecs qui s’est spécialisé dans l’accroissement des livres à l’intérieur de l’espace privé et qui a préféré finalement la lecture à la contemplation ».
 
Le dixième épitre du Dernier Royaume est un monument aux multiples portes et fenêtres, aux mille fractures rocheuses où l’on peut se glisser, parfois avec effort, mais toujours animé par la secrète passion de la découverte joyeuse. C’est une mosaïque de langues : le français d’aujourd’hui ou d’avant hier, le grec, le latin, des langues qui mot à mot écrivent ce livre si étrange. Un livre où l’on prend plaisir à s’égarer, à le retourner, le laisser reposer, comme ces tableaux se souvenant des natures endormies, à le prendre à nouveau au hasard cette fois, et se laisser une nouvelle fois séduire par cette effervescence de la pensée, ce chatoiement de la langue, par sa musique ancienne et savante. C’est là, toute la profondeur vibratoire, tellurique, de ce livre monstrueux, qu’il convient de montrer et donc de lire, de dire ceque l’on est en train de lire – S’il lit vraiment il voit le monde invisible que les mots évoquent, là où l’âme aime aller.
 
L’enfant d’Ingolstadt est un livre où renaissent des saints, ici Florent à la cour du roi Dagobert, là Julien qui entraîne vers la mort un homme qui la simulait, ou encore Lucie aux yeux posés sur un plat rond dans une évocation inoubliable du peintre Zurbaran, un livre où abondent les rêves et les songes, où se dessinent des peintres musiciens, et où rode la mort et le trou qu’il nous faut creuser. Un livre comme un tableau de Cézanne, composé de couches et de strates qui l’illuminent de l’intérieur

Philippe Chauché


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