jeudi 28 août 2014

Deville dans La Cause Littéraire



« Tout commence et tout finit par le bruit que font ici les piqueurs de rouille. Capitaines et armateurs redoutent de laisser désœuvrés les marins à quai. Alors le pic et le pot de minium et le pinceau. Le paysage portuaire est celui d’un film de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles ».

Patrick Deville, écrivain voyageur et voyageur écrivain, ordonne en astrophysicien la constellation de Viva. Dans le ciel du romancier, Trotsky, Malcom Lowry, mais aussi Cravan, Frida Calo, Diego Rivera, Artaud, André Breton, des assassins et des révolutionnaires, des amoureux, des tavernes, un volcan, des villes mexicaines et mille étoiles scintillantes. Tout l’art de l’écrivain est d’ordonner leurs rencontres, leurs rêves et leurs défis. Comme un marin sans désœuvrement, il pique l’Histoire de son crayon, pour en éliminer la rouille, ce poison qui la dévore au fil du temps : les falsificateurs, les mauvais écrivains, les historiens frileux et les lecteurs pressés. L’or apparaît alors, pur et mystérieux comme un volcan d’où se détachent par éclairs la figure brisée d’un écrivain révolutionnaire et celle d’un révolutionnaire écrivain assassiné.

« Trotsky rencontre dans ses promenades sur le pont balayé de pluie un géant amoché en imper, “un boxeur anglo-français se piquant de belles-lettres, cousin d’Oscar Wilde”. C’est Arthur Cravan, le poète aux cheveux les plus courts du monde selon son ami Blaise Cendrars ».

« Pendant dix ans de sa vie, Lowry écrit dans cette cabane et nage en bas dans l’eau froide… Et autour de la cabane il convoquera tout le grand charroi de l’Histoire, et les fresques des peintres muralistes mexicains Diego Rivera et José Clemente Orozco, et la guerre d’Espagne, et le grand nom de Trotsky, lequel sonnera deux fois comme angélus, dans le premier chapitre du Volcan et dans le dernier, le douzième, à la fin du tour de cadran de cette seule journée de cinq cents pages ».

Patrick Deville, écrivain géographe, ordonne avec l’instinct d’un orpailleur ces entremêlements de vies et de destins qui ébranlèrent l’art et le monde, qui s’éveillent en mille éclats effervescents sous le tamis du roman. L’écrivain pratique les hasards de la dérive littéraire et politique, s’armant de savoir et saveur, il se glisse dans le cristal de ses personnages, en laissant vagabonder son imaginaire luxuriant. On l’imagine dans le train blindé qu’emprunte Trotsky avant que Staline ne le livre à ses tueurs serviles, sur le Montserrat avec Cravan, dans la maison bleue de Coyoacán sous le regard pigment de Frida, dans le patio de l’hôtel Francia retenant Lowry qui chancelle, ouvrant une nouvelle fois le Volcan, cette boussole romanesque qui s’affole.

« Dès les premiers mois de cette année 1937, pendant que Trotsky, depuis Coyoacán, reprend son combat révolutionnaire, et compulse ses archives en prévision du contre-procès de Moscou qui se tiendra à Mexico, Lowry arpente toutes les rues pentues du Cuernavaca et invente les lieux de son roman ».

Patrick Deville, écrivain français à l’oreille fine, entend en castillan, en français et en anglais ce qui s’écrit, se vit et se fomente au Mexique, en Espagne, en France, à Vancouver et à Moscou, géographie littéraire et révolutionnaire qui résonne dans Viva comme une chanson nostalgique et joyeuse à la fois. Un hymne à la liberté libre que fredonnerait Maqroll el Gaviero, le marin sans attaches d’Alvaro Mutis qui traverse comme un astéroïde le roman, et qui se glisse dans cette constellation, comme s’y glissent Traven, Nadeau, Octavio Paz, John Reed, Mauriac et tant d’autres. Les grands romans sont toujours de bonne compagnie.

Philippe Chauché



dimanche 24 août 2014

Participe Présent


« La peur et la joie. Pile ou face. On vit toute une vie avec ça. La peur ou la joie. Etre une pièce. On tombe d’un côté ou de l’autre. On choisit, plus ou moins, de quel côté on tombe. La joie est le dos de la peur. Quand l’une s’éloigne, on distingue le sourire sur le visage de l’autre. On est les deux ».

Fantaisie de la littérature, apparition (ϕανταὓία) de l’art, ainsi naissent les romans et les poèmes de Thomas Vinau. Ecrivain du réel pris sous les éclats éblouissants de l’imaginaire, comme ces petites pièces que l’on fait tourner dans sa main, et qui une fois lancées à bonne hauteur, retombent et font jaillir en touchant le sol, des dizaines d’éclats romanesques, des aventures microscopiques. La part des nuages est l’apparition de Joseph et Noé, le père et le fils. Le détachement et la fuite dans les branches comme une fantaisie que le narrateur prend à la lettre : voici un cerisier, j’en fais ma cabane, une arche, comme Noé ses châteaux de sable. Fantaisie de la fiction, apparition d’une tortue vagabonde, d’une flutiste appliquée, d’un clochard qui chatouille de son rire les orteils du céleste, Altocumulus de tristesse, voyage au bout de la nuit nuageuse accompagné d’écrivains boussoles.

« Le sommeil est une mer paisible qui lui lèche les pieds. Sac et ressac de la fatigue. Langue chaude des songes. Disparition touffue. Depuis l’arrivée de l’enfant, les siestes paresseuses sont un lointain souvenir. Depuis le départ de la femme, les siestes crapuleuses n’existent plus. A un moment il a pensé distinctement qu’il était sur le point de couler. Puis il s’est laissé faire. Avec délectation ».

Fantaisie de La part des nuages, roman voyageur autour d’un arbre, les yeux dans les nuages, le cœur en jachère, dans la délectation d’un temps ancien retrouvé. Il célèbre à chaque page la jubilation de la précision de son style. Thomas Vinau est un orfèvre de l’association de mots, il sait la force et la souplesse de leur union, et le déchirement de leur opposition. C’est un paratonnerre qui avale ses aspirations, ses inspirations et toutes les énergies de nature. Un rien le fait sourire, un rien le fait trembler, comme la feuille d’un cerisier, ou l’aide d’un papillon de nuit. Fantaisie de l’attention à ce que vit et voit Joseph sur son arche et sous les Stratus.

« On voit le halo, épais, fumeux qui émerge de la terre, des forêts sombres, des arbres qui respirent, et de l’eau plate et noire. C’est une armée de brume, nourrie de chaque souffle de bête, qui grimpe à l’assaut du jour. Alors c’est ça l’histoire ? C’est là-dessous, au fond de nos bas-fonds, que naissent les nuages ? Et ils s’échappent dans le ciel avec la corde du jour. Ils se dispersent avec nos rêves et s’enfuient derrière la lumière. Ils viennent d’en bas. Ils viennent de nous ».

Apparition de la littérature, et fantaisie du style. Thomas Vinau a la grâce joyeuse d’un géographe, il dessine à main levée la carte de séjour sur la terre et au ciel de Joseph, une carte du détachement qui tel un Cirrus s’ouvre et se déploie en boucle littéraire.

Philippe Chauché




« Je vous ai envoyé cet été au moins 83 pneumatiques mentaux, 412 lettres télépathiques et 21 cartes en pensées… Je vous pose des questions, je vous consulte tous les jours, et vous êtes devenu, que vous le vouliez ou non, un véritable ami. De ceux qui sont dans la pensée ». V.N.

« Des hauts et des bas j’en ai aussi et c’est plutôt des bas qui règnent pour l’heure. Je n’y manque pas de bonnes raisons. Sans compter les mauvaises. Mais j’ai maintenant le remède. Dix lignes du Drame de la vie et me voici ragaillardi ». J.D.

Que reste-t-il après ces années d’échanges de lettres, de cartes postales, de dessins et de projets de livres ? Un livre pneumatique ! Un livre dessiné où dansent deux artistes équilibristes. L’un a tout vu, tout lu, dessiné, collectionné, peint, sculpté, coupé, collé, assemblé, pratiqué l’art ludique du hasard brut. L’autre s’emploie avec l’obstination d’un randonneur des sommets à attraper les mots et les phrases dans son filet à syntaxes, magie aléatoire de l’invention permanente, des mots nouveaux s’y glissent, et il s’empresse de les embraser pour leur donner une nouvelle vie. Il en est au premier jour de la création. Sous ses doigts, Le Drame de la vie : « Jean Rien Novarina, racontez l’histoire du boucan ! ». Maître mot de ce dialogue, de cet acte inconnu : enthousiasme.

« Il faut un sacré prodigieux souffle pour remplir ces quatorze denses pages de cette stupéfiante énumération. Elle ne faiblit à aucun moment, aussi pleine de vigueur à la dernière ligne qu’à la première ». J.D.

« De vos expertes mains j’attends tout. Toutes les surprises. Elles m’émerveillent vos expertes mains ». V.N.

Que reste-t-il de ces années de phrases liées et déliées, de ces couleurs échangées et partagées ? Mille plateaux qui demain se livreront au théâtre de la réjouissance du verbe en mouvement de l’un, mille curiosités attentives de l’autre qui ne cesse d’inviter son jeune ami à lui en montrer encore plus, toiles et livres pris à la lettre. La transmission a bien lieu, mais sans maître et sans élève. Les questions sont précises, les réponses tout autant, l’enthousiasme partagé. Dialogue complice entre deux artistes qui savent ce qu’ils ne veulent pas faire et qui montrent et écrivent ce qu’ils font. Alors va naître l’idée d’un questionnaire hautement marrant, le peintre suggère au montagnard de la langue qui l’a imaginéde l’imprimer tel quel les réponses laissées en blanc, pour finalement s’y  livrer avec gourmandise.

« V.N. : Savez-vous peindre ?

J.D. : Dans le langage courant peindre signifie le faire en conformité des conventions usuelles. J’y suis inapte. Ni bien doué ni bien exercé… Observez qu’il y a une façon de bien peindre, tandis que mal peindre il y en a mille. Ce sont de celles-ci dont je suis curieux, dont j’attends du neuf, des révélations ».

« V.N. : Avez-vous peint le vide ?

J.D. : C’est capitalement le vide qui est le champ d’opération du peintre, vu que c’est où la pensée a le mieux liberté de s’activer et de se projeter. C’est là où tout se passe ».

« V.N. : Savez-vous danser ?

J.D. : L’univers est une vaste danse et la pensée n’en saisit rien tant qu’elle ne danse pas elle aussi ».

Que reste-t-il de cette rencontre unique ? Deux jours avant sa mort, le 10 mai 1985, Jean Dubuffet décline l’invitation de son ami à assister au Monologue d’Adramélech, car voici venue l’heure où je m’écroule. Novarina répondra en 1991 dans le catalogue de l’exposition Jean Dubuffet, les dernières années : « Jean Dubuffet, je t’écris pendant la matière. Dans les cinq cent un psycho-sites, j’ai dénombré 2006 personnages à qui j’ai donné des noms, comme Adam donna des noms à toute la création des animaux défilant devant lui… Nous ne voyons pas les psycho-sites, c’est nous qui leur apparaissons. Ils nous disent que l’espace est ce trou curieux où nous sommes nichés, croisés dedans, croisés à lui ». Ils se sont donc croisés dans ce trou curieux de l’espace et rien ne dit qu’ils ne s’adressent pas quotidiennement des pneumatiques célestes.

Philippe Chauché

jeudi 7 août 2014

Les Hasards Objectifs



( extraits )
 
" Fantaisie de la littérature, apparition (ϕανταὓία) de l’art, ainsi naissent les romans et les poèmes de Thomas Vinau. Ecrivain du réel pris sous les éclats éblouissants de l’imaginaire, comme ces petites pièces que l’on fait tourner dans sa main, et qui une fois lancées à bonne hauteur, retombent et font jaillir en touchant le sol, des dizaines d’éclats romanesques, des aventures microscopiques. La part des nuages est l’apparition de Joseph et Noé, le père et le fils. Le détachement et la fuite dans  les branches comme une fantaisie que le narrateur prend à la lettre : voici un cerisier, j’en fais ma cabane, une arche, comme Noé ses châteaux de sable. Fantaisie de la fiction, apparition d’une tortue vagabonde, d’une flutiste appliquée, d’un clochard qui chatouille de son rire les orteils du céleste, Altocumulus de tristesse, voyage au bout de la nuit nuageuse accompagné d’écrivains boussoles. " La part des nuages - Thomas Vinau - Alma Editeur
 
 

" Que reste-t-il de ces années de phrases liées et déliées, de ces couleurs échangées et partagées ? Mille plateaux qui demain se livreront au théâtre de la réjouissance du verbe en mouvement de l’un, mille curiosités attentives de l’autre qui ne cesse d’inviter son jeune ami à lui en montrer encore plus, toiles et livres pris à la lettre. La transmission a bien lieu, mais sans maitre et sans élève. Les questions sont précises, les réponses tout autant, l’enthousiasme partagé. Dialogue complice entre deux artistes qui savent ce qu’ils ne veulent pas faire et qui montrent et écrivent ce qu’ils font. Alors va naître l’idée d’un questionnaire hautement marrant, le peintre suggère au montagnard de la langue qui l’a imaginé de l’imprimer tel quel les réponses laissées en blanc, pour finalement s’y  livrer avec gourmandise. " Personne n'est à l'intérieur de rien - Jean Dubuffet - Valère Novarina - L'Atelier contemporain
 
" Et si Rimbaud, soit disant poète éphémère de la jeunesse révoltée et insouciante, était pour qui sait le lire de face ou de biais, un homme de l’immersion dans une langue et sa mécanique sacrée, un poète qui en sait beaucoup sur la mesure du silence et la couleur des phrases. Rimbaud : écrivain de l’escapade vagabonde au centre du Livre, où tout déplacement dans le temps est un mouvement dans l’espace. Ici et maintenant à Paris, c’est aussi ici et maintenant au Harar, de nouvelles Illuminations livrées par la poste et décachetées par Frank Charpentier. D’une lettre l’autre, comme l’on passe de l’enfer au paradis, de Verlaine à Noé, de l’Occident à l’Orient… Tout un roman ! "  La dernière lettre de Rimbaud - Frank Charpentier -  Gallimard
 
 
" La semaine de Jack Tonnerre s’achevait plus sereinement qu’elle n’avait débuté. «  Tout va bien ! » aurait-il répondu à son double s’il s’en était inquiété. Mais son double reposait en paix, et il terminait sa dernière recension. Les livres qu’il devait chroniquer pour la revue « L’exilé intérieur » s’entassaient sur son bureau. On l’avait aimablement invité à se remettre au travail. Ce qu’il fit.
La semaine se terminait, et d’une main  il se servit un verre de Lagavulin, de l’autre gratifia d’une caresse dernière la nuque son chat noir qui ronronnait sur le dernier numéro de « L’exilé volontaire ».  Le téléphone sonna.
Chaque fois qu’il mettait un point final à un feuillet, il se servait un verre d’alcool provenant d’une île écossaise, au point qu’il envisagea un temps de signer ses propos l’Amateur de Tourbe, mais il y renonça.
Jack Tonnerre buvait comme il écrivait, peu, très peu, avec par instant quelques éclats : trois pages de vagues considérations sur un jeune auteur très prometteur, et qui sans nul doute décrocherait un prix littéraire cette année pour son premier vrai roman, un « roman qui se lit comme un roman » précisait la quatrième de couverture, en échange trois verres de son alcool îlien. "
 
textes parus ou à paraître
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 
 
 
 

 

dimanche 6 juillet 2014

Idier : un livre pour l'été dans La Cause Littéraire


« Je marche tous les jours, par tous les temps, même les nuits pluvieuses. Les villes d’Asie ne dorment jamais à poings fermés. Moi non plus, depuis le jour-sans-nom ».
 
Les beaux livres ne dorment jamais, comme les vagues qui viennent de si loin que l’on se demande souvent si elles ne sont pas éternelles, nées du caprice d’un dieu. L’écrivain regarde les vagues de loin, s’avance, ses pieds se posent sur mille petites pierres roulées, le corps s’élance dans le mouvement permanent de l’eau, les bras, les jambes, la tête, ce n’est pas un nageur, c’est un ange. Les beaux livres offrent au lecteur attentif aux récifs, des nuits blanches et calmes, des nuits dessinées au pinceau avec grande attention, comme les pierres de Liu Dan qui s’élancent dans le mouvement du Temps chinois, le Temps éternel qui est à bien l’embrasser, la plus belle des révolutions. Les beaux livres ne dorment jamais les pages fermées, elles s’ouvrent comme des fleurs du désert, pierres de sables qui glissent entre les doigts, et ne retombent jamais en poussière.
 
C’est un corps de pierre, tragédie première, qui va faire s’envoler le narrateur vers la Chine. Ce n’est pas une fuite devant la mort de l’aimée, c’est une renaissance, et son ombre vivante va fluidifier chacun de ses gestes, chacune de ses phrases comme dans les toiles de son peintre. Pour réussir ce voyage vers les contrées des Tang et des Song, il convient d’être non seulement l’aimé des dieux, mais aussi de ses anges, accompagné d’un Hôte discret, mécène du Grand Siècle, d’un peintre de la Renaissance chinoise au dictionnaire de pierres, de quelques divinités éclairantes, d’un poète ancien et de ce livre à écrire, ce livre à polir, à faire tourner dans sa main, comme les petites pierres par l’océan mille fois roulées.
 
« Je ferme les yeux un quart de seconde, et quand je les rouvre, je suis à nouveau chez Liu Dan. Le temps se mélange, se sédimente, se pétrifie. Je me demande un instant si je ne vais pas mourir là, chez lui, à cette table. Le jour-sans-nom m’a fait comprendre que la mort guette, en permanence. Elle est là, je la sens. Cette proximité me procure une joie indéfectible. Je suis un joyeux enthousiaste qui fréquente le néant, et quand mon cœur se serre, lorsque ma vision rétrécit, je me rappelle la profondeur infinie de ces gouffres où nous serons précipités ».
 
Les beaux livres ont de la mémoire, comme les pierres, ils en savent beaucoup sur l’histoire des hommes, de leurs frayeurs et de leurs passions. Ils ressemblent à ces vagues du large, ces masses noires et lourdes qui viennent de nulle part, de l’autre versant de la planète, d’îles disparues, de ports engloutis sous des roulis incessants. Du silence du large, de la mémoire des pierres qui parfois reflètent les quelques éclats de soleil qui se glissent jusqu’à elles et qu’elles renvoient vers la surface en éclats cristallins. La vague ici vient de très loin, c’est un peintre Chinois, un dessinateur de la Renaissance au savoir immense, au style unique, que le narrateur va voir, écouter, découvrir, admirer en même temps qu’il se découvre écrivain. Se découvrir écrivain : le narrateur est à chaque ligne visité par la Chine, la musique des pierres, éclats, résonances, silences, accompagné par des écrivains du magma, des peintres à la présence éclairante. Ecrire demande cette même attention, cette même précision, ce style, ce travail sur le motif que magnifie Nicolas Idier dans le silence des nuits marines. La musique des pierres, est une vague musicale qui vous accompagnera longtemps, le stylo s’est fait pierre, et c’est avec cette pierre que tu écriras.
 
« J’ai apporté à Pékin mon nécessaire de travail : les œuvres choisies de Buffon (Histoire naturelle des minéraux), mes carnets de notes, mes stylos. Dans un ordre prédéterminé, disposés devant moi. A travers la fenêtre, la vue est divine, et je remercie le Ciel de m’avoir souvent donné des fenêtres sublimes, jusqu’à cette vue sur l’Hudson de notre dernière résidence new-yorkaise, avec Livia ».
 
Philippe Chauché
 
 


vendredi 4 juillet 2014

Brea dans La Cause Littéraire



« Il est vrai que Dieu t’a fait don du rêve mais qui te dit qu’Il t’a fait là un beau cadeau ? Le rêve est le trône de misère où Dieu s’assoit sur les visages. Le rêve est la froide chambre des reclus que ne pénètrent pas les tueurs à l’aube. Le rêve te fendra le tronc comme l’hiver. En rêve l’homme est un vautour stupide et sale comme il l’est aussi dans l’autre vie ».

Antoine Brea a plus d’un rêve dans son sac à malice, et plus d’une interprétation dans sa vision des songes de Mohamed Ibn Sîrîne, le rêveur des rêveurs, comme l’on dit le voleur des voleurs, qui ne manque pas d’à-propos. Le rêveur est à prendre au sérieux, d’autant plus si c’est un ascète vertueux, comme l’on prend au sérieux Maldoror ou La Divine Comédie, et le sourd (Allez voir le sourd, c’est-à-dire Mohamed Ibn Sîrîne) est là pour lui rappeler que le rêve mène à tout, à condition de bien apprendre à identifier les créatures et ses habitants et de ne pas s’endormir sur ses rêves et ses lauriers, et surtout à veiller à bien se réveiller.

« Rêveur méfie-toi des anges sortis du ciel sur des montures volantes qui sont venus collectionner ta tête. Rêveur certains anges sont plus noirs que des nègres auréolés de plumes ils ont le sang dans le sang. On appelle de tels anges les anges-chevals. Les principaux anges-chevals dont tu dois te méfier sont Gabriel et Michel et aussi Raphaël ».

Contrairement à Antoine Brea, Mohamed Ibn Sîrîne est né en Irak en 654, il lui arrivait de porter un pallium, un habit blanc, un long turban, il se défrisait, se teignait les cheveux et taillait avec attention ses moustaches. Spécialiste des rêves et de leur interprétation dans l’Islam, il n’a contrairement à Antoine Brea rien écrit sur Charles Bukowski, mais il en sait beaucoup sur le diable, le désir et la vérité, ce qui n’est pas pour déplaire à Antoine Brea qui en a fait un Roman d’or mais (qui) par endroit ment.

« Si Dieu en rêve t’envoie une terrible épreuve offre-Lui un bien de ce monde. Si Dieu en rêve se montre avec toi de mauvaise nature passe ton index sur ta langue et offre-Lui le reste d’un vieux pain ».

« Si la femme pleure en rêve la mort d’un gouvernant elle est suspecte. Pour moi je lui raserai volontiers la tête et lui incrusterais de jolis tatouages mais les lois du rêve ne sont pas celles de la morale ».

Le rêveur lecteur passe ses aventures nocturnes au tamis onirocritique de l’écrivain-interprète, ce qui n’est pas de tout repos, car le sourd a réponse à tout et ne craint aucune extravagance. Il répond même aux questions que ne se posera jamais le rêveur. Le lecteur éveillé s’en réjouit de la première à la dernière page et attache une attention particulière aux djinns, ces êtres passoul (qui veut dire périmé) que l’on ne peut voir qu’en rêve ou en leur jetant de la teinture d’iode, avant qu’il ne se rendorme et vérifie non sans effroi qu’il n’est pas en train de rêver ce qu’il vient d’écrire. Le Roman Dormant n’est pas de tout repos pour le lecteur éveillé, il va devoir y rencontrer des anges, la mort, la Résurrection, l’enfer, le paradis, quelques humains, et se demander si tout cela est bien sérieux, lui qui se prend au sérieux quand il rêve, mais il n’est pas à une Plaisanterie prêt.

Si Mohamed Ibn Sîrîne avait rencontré Antoine Brea, tout porte à croire qu’il en aurait fait son scribe, son Cid Hamet Ben Engeli comme dans le Quichotte, et d’ailleurs qui peut affirmer que ce n’est pas le cas.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/roman-dormant-antoine-brea

mardi 1 juillet 2014

Desports dans La Cause Littéraire






« A 16h34, à la 79e minute de la rencontre, Alcides Ghiggia, l’ailier uruguayen, déboule, excentré. Il a éliminé Bigote, son vis-à-vis, et s’en va chercher la tête ou le pied de Schiaffino. Comme sur le premier but de la Celeste, Barbosa l’anticipe, légèrement avancé, oui, Barbosa anticipe le centre, il ne ferme pas bien l’angle de son but, Ghiggia l’a vu, tire, Barbosa se détend mais trop tard, la balle lui échappe, l’Uruguay marque. La Celeste même au score et le Brésil ne la rattrapera jamais, il va perdre « la Finale » ! (Le gardien maudit, Olivier Guez).

Comme la littérature, le football est affaire de détente et d’anticipation. Il faut bien fermer l’angle de son but pour éviter que la phrase lancée à vive allure ne finisse dans le filet. Comme la littérature, le football est affaire de stratégie, on occupe le terrain ou on semble se découvrir, mais c’est une ruse chinoise, les attaquants sont en place, mais un milieu jaillit comme un haïku, pied droit, pied gauche, déhanchement, retour sur le droit et exclamation finale, la clameur se poursuit longtemps en suspension comme chez Céline.

« Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi, avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie, René, quelle joie ! » (Nicolas de Staël à René Char).

Comme le football, la peinture est affaire de détente et d’inspiration. Le mouvement inspire le mouvement, à condition d’entendre et de voir ce qui se joue sur la pelouse et sur la toile. Nicolas de Staël voit le hasard et celui-ci le lui rend bien. Ses Footballeurs en témoignent, c’est un Prince foudroyé chez les Princes du Parc.

« Le 21 novembre 1973, dix mille spectateurs assistent à cette partie sans adversaire, le match, propagande de la dictature militaire, se veut une célébration de la victoire et la qualification. Autour du terrain, les soldats surveillent les joueurs et le public, la mascarade officielle ne doit souffrir d’aucune sorte de contestation. Et ainsi, onze joueurs se retrouvent à arpenter seuls le terrain jusqu’à ce que Francisco Chamaco Valdès, buteur du club Colo-Colo, aille marquer l’unique but de la rencontre » (Le jour où Pinochet a assassiné le football, Adrien Bosc)
.
Football et littérature, imaginons Père Ubu à l’Estadio Nacional de Santiago du Chili, Merdre, le foot : 1973, l’URSS offre au Chili une qualification pour le Mondial sur tapis vert, l’équipe adverse ne s’est pas déplacée, deux mois plus tôt un militaire amateur de Ray Ban renversait le gouvernement d’Allende. Point d’esquive, de dribble, de débordement, de petit ou de grand pont, mais un mauvais roman national. On joue pour de faux comme disent les enfants, mais on torture et on meurt pour de vrai dans les tribunes et les vestiaires. Ji tou tue au moyen du croc à merdre et du couteau à figure.

« A Kyoto, il est un sanctuaire – le Shimogamo Shrine – où l’on croise d’antiques officiants affublés de robes à parements multicolores. Chaque mois de janvier, une poignée d’entre eux s’adonnent à des parties de kemari hajime avec une balle en peau de daim de vingt-quatre centimètres de diamètre qu’ils sont tenus de se renvoyer de leur seul pied droit sans que jamais celle-ci ne touche terre. Le terrain ne dépasse pas quelques mètres carrés, mais chacune de ses quatre extrémités est marquée par un arbre distinct : pin, saule, cerisier, érable. Une archiviste aurait trouvé trace d’une partie de cet ancêtre du football au XIIe siècle et noté qu’une balle avait été anoblie à la même époque pour avoir rebondi cent fois sans discontinuer » (La force du prophète, Benoît Heimermann).

Comme en littérature, en football rien n’est jamais gagné, un but peut en cacher un autre, une phrase tout renverser, un mauvais geste comme une faute de style se payer comptant. Il ne suffit pas de croire que ce que l’on vient d’écrire est un pur bijou, ou que la brillante attaque décisive que l’on a menée marquera son temps, il ne suffit pas de le croire, mais cela porte chance.

Philippe Chauché 


http://www.lacauselitteraire.fr/desports-4-special-coupe-du-monde

dimanche 29 juin 2014

Martin Page



 
« J’ai des points communs avec des dessinateurs, des peintres, des biologistes, des musiciens, avec des personnes qui ne pratiquent aucun art mais qui exercent leur profession avec imagination. Je déteste l’idée de groupe et de corporatisme. Aller voir ailleurs profite toujours à notre art ».
 
Sur le ring du roman, Martin Page invite Daria, une jeune femme romanesque qui se livre à quelques exercices littéraires. Il répond à ses lettres imaginaires, comme à l’entraînement : esquive, pas de danse, jambes souples, souffle contrôlé et poings prêts à frapper, pour lui montrer ce qu’il convient d’éviter si elle veut gagner aux points. Il témoigne de ses combats permanents, de sa lutte incessante contre les assis et contre lui-même. Le doute comme une paire de gants de cuir où l’on se glisse, les incertitudes comme des cordes qui renvoient l’écrivain au centre du ring, exposition totale, où se découvrir peut être fatal. Mais aussi toujours avancer, même lorsque l’on perd du terrain. Ecrire et ne jamais baisser la garde, écrire et s’en donner les moyens.
 
« Mon bureau devient un laboratoire. J’ai mille tubes à essai et éprouvettes (logiciels de montage, de photo, de musique, stylos, crayons, feutres, encres). C’est une époque idéale pour les expériences ».
 
Entre les cordes du roman, Martin Page imagine ce dialogue avec sa jeune lectrice qui se pique d’écrire, et qui écrit. Le romancier pose plus de questions qu’il n’offre de réponses. Son expérience et son état de tremblement intérieur est un terreau littéraire. Ecrire certes, et publier, en choisissant une maison qui accueille les écrivains de styles et d’univers différents sans perdre de vue qu’il faut d’évidence un certain entraînement pour la trouver, un regard fin, une connaissance précise de son histoire et de ses fréquentations. Entre les cordes de son roman, Martin Page livre un combat incessant contre tout ce qui le désoblige, et la plus juste des réponses, c’est s’obliger à être écrivain à chaque  instant, à se glisser à la hauteur de ses propres exigences d’écriture, de vie. Ecrire, mais aussi marcher, lire, prendre des notes, convoquer nos personnages dans notre esprit, divaguer.
 
« Comme le temps me travaille, je travaille avec le temps ».
 
Sur le ring de cette correspondance, Martin Page dévoile quelques uns de ses principes littéraires, sous l’influence de la météo de ses humeurs, et il invite la jeune artiste à suivre les siennes en profitant des malentendus et en organisant son indépendance. Le combat n’est jamais gagné, les bookmakeurs misent parfois au malheur la chance : rencontres truquées, fatigue, découragement, mais aussi parfois une ouverture, l’éclaircie, l’éclair, comme un uppercut de la phrase qui relance le combat.
 
« L’art est un art de vie et de combattre. N’oublie jamais ceci, chère Daria : le monde est magique et nos pouvoirs sont infinis. Il n’y a qu’une chose à faire des violences, des jalousies, des dégueulasseries, de tous les coups et des mensonges : les dévorer. C’est notre faim qui nous sauve ».
 
Philippe Chauché
 

samedi 28 juin 2014

Jeux d'Ombres Chinoises



" Vous avez raison, maestro de maestros. Dans les feintes et les leurres dont est fait le toreo, dans ces jeux d'ombres chinoises, des passes et de postures, une vérité cure, essentielle, surgit avec une force imparable. C'est le grand paradoxe de la condition humaine, quand la vie est inséparable de la mort, quand rien ne donne plus de flamme, d'intensité et de passions à la vie que la proximité de l'extinction, surtout lorsque l'esprit humain, dans un ultime défi, construit une autre vie faite de grâce, de formes, d'élégance, de rythme et de beauté, l'art, en somme, une vie qui nous fait pressentir la chimère de l'éternité. " Mario Vargas Llosa - Monologue du taureau ( face à José Tomás ) - Dialogue avec Navegante - Au Diable Vauvert

 
16 septembre 2012, seul contre six, c'est ainsi que l'on nomme ce qui se joue là. Seul contre six et peut-être sept à bien y regarder. " Regarder la mort en face ! " disent-ils parfois, ou leur fait-on dire. Regarder le sang en face pour apercevoir la chimère de l'éternité si on suit Vargas Llosa, et nous aurions tort de ne pas le suivre.
 
" Entre 20 h 15 et 20 h 30, devant Exhortado, il s'expose une bonne douzaine de fois à son principe mortifère. La létalité, c'est son affaire, et les mortelles hésitations du toro de Martelilla, toujours prêt à décocher son coup de corne au milieu de la passe, lui permettent de mettre son évangile en application. Froidement. Avec minutie. José Tomas, blanc comme la fleur de cerisier et le visage du samouraï selon la tradition, immobile et impassible comme un cadavre en sursis, croisé au maximum comme un croisé de sa cause, a tout donné de lui à un toro qui, lui, donnait, très peu de choses, sauf ces promesses de drame et ces avis de décès improbables que les aficionados nomment les avertissements. Outre leur beauté plastique née de leur envergure, les passes de José Tomas donnaient à voir sur leur tracé la naissance et le cheminement d'une angoisse qui creusait les joues puis son apogée lorsque les cornes très pointues glissaient lentement sur ventre. Dans le olé ! déchiré et convulsif qui saluait leur aboutissement, on pouvait déceler la liquidation soulagée de cette angoisse qui allait, inexorablement, faire retour dans quelques secondes , et taper sur le tambour de Las Ventas comme un taon contre une vitre. Tauromachie du ay ! " José Tomas Roman - Jacques Durand - Actes Sud

 

La tauromachie est un roman, Simon Casas a lancé quelques petits cailloux dans le ciel nîmois aux reflets andalous, ils retombent en mille fleurs qui parfument son « envers de la cape ».
 
Vérifications : " Ecrire, prier et toréer imposent des engagements comparables : il ne faut rien attendre et tout donner. Pourtant les toreros demandent à Marie protection et gloire." mais aussi : " Nous avons essoré nos vingt ans... Et épuisé nos dires. Le silence est notre lien. Notre amarrage. Comme un anneau rouillé dans un port où les bateaux toujours gîteraient, même lorsque la mer y serait d'huile. " ou encore : " La musique joue. Ils doivent juger l'instant important ; se dire que je suis un maestro. La musique de la Maestranza est si belle. Et mon fils qui pleure... Prends ton temps, mon enfant : c'est notre temps. Tu coupes la coleta de ton père. Que ça dure éternellement. Ils applaudissent. Ils sont émus. Et quand je pense qu'il y a quelques minutes certains me sifflaient, m'injuriaient... De mes poignets, j'anime l'étoffe soyeuse de ma cape. Je pétris mon élan, je malaxe mes pulsions. Enfin, j'enchaîne les véroniques. Souples, voluptueuses. Les volumes de nos corps s'amalgament comme de joyeuses particules glissant les unes sur les autres. Ne fait-on pas pour toréer de même que pour aimer ? " mais aussi : " Je cachais une étoile de David dans le revers de mes costumes de lumière alors que je priais devant les Vierges des chapelles d'arène en Espagne, le cou bardé d'effigies de tous les saints de la chrétienté. Je la caressais des doigts de ma main gauche et je me signais de la main droite. J'étais un torero juif, en Espagne, et, inconsciemment, je m'astreignais à d'inquisitoires diktats, héritages ancestraux que je soupçonnais pas. " Simon Casas - L'envers de la cape - Fayard
 
" Un héros doit rassembler en lui, autant qu'il est possible, toutes les vertus, toutes les perfections, toutes les belles qualités, mais il n'en doit affecter aucune. " Baltasar Gracian - Le Héros - traduc. Joseph de Courbeville
 
à suivre
 
Philippe Chauché

mercredi 25 juin 2014

De Jean-Louis Bailly, d'Antoine Bréa, de l'Infini et de José Tomás.



Jean-Louis Bailly qui ne manque jamais d’humour et d’affabulation se livre là à un exercice stimulant d’écriture sous contrainte, ouvrant grand le livre des mots d’argot, rares, drôles et pétillants, qui bousculent les poèmes d’Apollinaire avec la folle envie de « les gâter » et avec « le plaisir douteux de martyriser la langue française ». Un peu comme si Audiard s’aventurait à jouer les trouble-fête avec La Chanson de Roland. On ne saurait mieux rêver d’un tel projet né d’un esprit piquant et galopant qui saute à cloche-pied d’une image à l’autre, d’un mot à un autre, qui se joue des strophes, comme un sacripan londonien (qui) divague du doux matin au soir navrant et passe de la terre au ciel après avoir lancé au hasard son chaillou dans cette marelle poétique.
 
La suite est à lire dans La Cause Littéraire :
 
 
Antoine Bréa c'est Maldoror et Dante qui rêvent et qui écrivent à voix haute le livre secret et caustique de Muhammad Ibn Sîrîn, sorte de gaz Sarin de la pensée, d'évidence le livre le plus drôle et le plus émoustillant de l'an de grâce 2014. A suivre dans La Cause Littéraire.
 
" Il est vrai que Dieu t'a fait le don du rêve mais qui te dit qu'Il t'a fait là un beau cadeau ? Le rêve est le trône de misère où Dieu s'assoit sur les visages. Le rêve est la froide chambre des reclus que ne pénètrent pas les lueurs de l'aube. Le rêve te fendra le tronc comme l'hiver. En rêve l'homme est un vautour stupide et sale comme il l'est dans l'autre vie. Le rêve est plein de musique d'église dont Satan joue les notes en bon interprète. Si la vie t'autorise à oublier le rêve après la sieste ou au petit matin remercie-la pour ses grâces. "
 

L'Infini n'en finit jamais. Marcelin Pleynet interroge une nouvelle fois Ezra Pound, écrire sur les Cantos  et donc sur la place politique du poète :

" Il sera réellement surpris et très profondément troublé que l'on considère comme une traîtrise ses émissions à la radio fasciste italienne à destination de l'Amérique. Pound s'identifie si totalement aux Etats-Unis d'Amérique qu'il ne peut comprendre que l'on ne reçoive pas ses critiques comme venant en quelque sorte du plus patriote - sincèrement patriote - des Américains.
C'est si vrai qu'à la fin de sa vie, considérant la crispation qui le conduit progressivement à un antisémitisme de propagande de plus en plus explicite, il déclarera à Allen Ginsberg : " La pire erreur que j'ai commise a été ce stupide préjugé de banlieusard, l'antisémitisme."
.... Pound ou Céline, différemment, sont insupportables parce qu'ils en disent trop. Parce qu'ils en disent plus que les simples et politiquement corrects discours des consciences masquées.
... " L'oreille " de Pound a tout entendu de la musique de ce siècle. On ne lui pardonnera pas. "

( L'Infini - 127 - Eté 2014 - Gallimard )


 
" La tonalité, les attaques, les modulations, les variations, l'échappée et l'improvisation, le scat, on peut parfois avoir l'impression physique de swinguer en écrivant, et de deux façons au moins. Si vous écrivez à la main sur du papier, la plume glisse, c'est comme un archet qui caresse la corde, vous êtes Dave Holland jouant de la contrebasse. Si vous tapez directement sur un clavier, vous êtes un pianiste, d'ailleurs le mot " clavier " est le même, c'est plus percussif, vous êtes Cecil Taylor devant son piano. Le glissé et le percussif, l'archet et le clavier, ce sont deux métaphores qui me viennent souvent à l'esprit quand j'écris. "
 
( Marc Lambron répond à Franck Médioni dans " Improjazz "  - repris dans L'Infini - 127 )
 
 
 
Septembre 2012 : 
 
" Je ne crois que dans ce que je vois, et ce que je vois n'est pas ce que vous pensez que je puisse voir, c'est tout autre chose ! "
Mais que voit-il, que nous ne pouvons saisir ?
Mais que saisit-il, que nous nous ne pouvons voir ?
L'imaginaire du réel est le réel de l'imaginaire, c'est ainsi que s'écrivent les œuvres de beauté ! Le Temps suspendu à une muleta dans sa gravité - la tauromachie n'est pas toujours chose joyeuse ! - pour se retrouver dans une trinchera que rien n'oblige sauf le savoir de l'homme - le savoir et sa profonde - templar - sagesse ancienne - qui n'attend et n'entend rien du chichi taurin dominant, mais qui est le silence absolu du toreo.

Que fait-il que les autres ne font pas ?
Où est-il dans cette histoire qui se joue sur le sable ?

" Tomás ? Un saint ou un ange. Un ange ? Un être sans ombre. On sait peu sur lui, sauf ces inclinaisons, supra, arrachées à quelques rares interviews. José Tomás parle plus à son boxer Manolete qu'aux journalistes. Et s'il se confie, c'est au toro. Autre caractéristique des anges :  ils circulent de droite à gauche ou de gauche à droite sans passer par le milieu et sans laisser de traces. Tomás se pose sans peser. Et, critère taurin absolu, sans lever la plante des pieds. Après ses meilleures faenas, on peut scruter la piste. Pas ou peu d'indices d'une présence, d'un corps. Pas de zébrures sur le sable. Celles que font les zapatillas des toreros du zigzag se replaçant nerveusement par petites courses, parce qu'ils ne dominent ni les attaques des toros ni la chamade de leur cœur. Lui se transforme en minéral ou en métal. Il l'a dit : les jours de corrida, il laisse son corps à l'hôtel. On peut en déduire qu'il veut devenir seulement une muleta, de la même façon que Glenn Gould du Naufragé de Thomas Bernhard a juste le désir d'être, non pas un pianiste, mais un piano, son Steinway, pour se passer de ce Glenn Gould qui fait écran entre Bach et lui. Le pianiste, le trop. Il respire, il sue, il s'agite dans la poussière. Les pianos ne bougent pas, et ne soulèvent pas de poussière lorsqu'ils jouent. Tomás, pas plus. Lorsqu'il joue juste, lorsqu'il torée juste, on l'imagine en apnée. Chez lui, très peu d'empreintes, et une gestuelle réduite à sa plus simple et compliquée expression. Jean Baudrillard dans Cool Memories : " Il faut être parfait danseur pour danser l'immobilité. " ( Jacques Durand )

Tomás à Nîmes, six toros et combien de faenas ? Chacun répondra ce qu'il a vu, ce dont il se souvient ou ce qu'il imagine avoir vu, note-t-il, mais les faits sont là, c'est la grammaire taurine, chaque toro est reçu près des barrières, puis en trois quatre véroniques et il est au centre, c'est bien au centre que l'on se doit d'être, non ? Le centre : exposition absolu et visible par tous, et tout d'abord par le toro. J'y suis, j'y reste, semble-t-il dire, comme l'affirment les enfants !
Économie du geste, geste de l'économie comme chez Becket, un mot, deux mots, une phrase et cela suffit, toute profusion tue le mouvement interne du déplacement et de la phrase. En deux passes trois mouvements il dit : je suis un torero classique, pas moderne, je m'accorde en un temps aux quatre temps du toro, le reste, les autres, il récitent ce que l'on attend d'eux, moi je sais et je suis. Leçon philosophique, Montaigne nous invitait à " faire court " à écrire en deux phrases trois mouvements, et ainsi dévoiler la transparence de sa pensée, celle du torero est d'évidence, et c'est cette évidence qui le rend unique, l'unique et son double invisible. Septembre 2014 ?
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 

dimanche 22 juin 2014

De Thomas Vinau, du Ballon, de la Résistance et de José Tomás.


" Les choses arrivent sans qu'on les voie. Si les mauvais coups avaient des clochettes aux pieds on le saurait. C'est la faute à personne. Chacun obligé de mettre un jour devant l'autre. Pour être tout à fait sincère il avait un peu vu la grisaille pointer son nez. Une  sorte de déception latente dans les yeux de sa femme. Des silences fatigués. Des sourires un peu forcés. Même pendant l'amour. Tout ça dans le siphon siphonné des problèmes de sous, de voisins, de boulot, de crédit, de famille, de fuite d'eau. Beaucoup de bruit pour rien. "
 
Thomas Vinau,  toujours juste, net et précis. Son dernier opus, dont il sera bientôt question dans La Cause Littéraire, est un petit ouvrage incisif, gracieux, une fantaisie du détachement et de la fuite : disparition de l'aimée, une arche dans un cerisier, l'apparition d'une tortue vagabonde, d'une flutiste appliquée, d'un clochard céleste, et de quelques nuages dont il faut prendre soin, Altocumulus de tristesse, Cirrus de joie, voyage au bout de la nuit nuageuse sous la protection d'écrivains qui lui indiquent le sud.


 



La télévision serait bien inspirée de laisser les écrivains commenter en direct les rencontres du Mondial de football, le style sur la pelouse rencontrerait enfin celui du verbe au micro, on  peut aussi rêver que Roland Garros soit offert par exemple à Thomas Ravier - Le scandale McEnroe. En attendant des jours plus vifs et plus inspirés, on peut couper le son et ouvrir la dernière livraison de Desports - le premier magazine de sport à lire un verre de viognier à la main -.

" L'heure du Brésil a sonné, inutile d'attendre le coup de sifflet final. Les supporters tirent des feux d'artifice et agitent leurs mouchoirs, blancs, la couleur des maillots brésiliens à l'époque, une mer de coton ondule joyeusement dans les travées du stade, la plus grande enceinte du monde, soucoupe de béton et d'acier érigée par les Brésiliens pour célébrer leur futur triomphe. " (Olivier Guez)


" Le courage des hommes, leur attachement à la liberté, leur combat contre l’occupation et la dictature. Ces hommes qui n’étaient pas taillés comme des héros. J’ai revu Jean Meyer, alias commandant Gervais, lors d’une rencontre à Velleron. Aujourd’hui, à plus de 90 ans, il est cassé en deux, ses mains sont déformées comme l’acier sous la flamme. Il y avait une photo de lui, il avait 20 ans. Grand, athlétique, souriant. Ce devait être l’été, il était torse nu à côté d’une moto, avec un ami, dans une cour de ferme. Était-ce l’été 44, l’été de tous les combats, celui de la libération ? Rien ne l’indiquait, comme rien n’indiquait qu’il était en clandestinité et qu’il participait à la transmission et aux sabotages… Lui, comme tous ceux que j’ai croisés, m’ont apporté la plus grande richesse qu’un homme puisse posséder : l’humilité. L’humilité accompagnée d’humanisme, de générosité et de pardon. Ceux qui pourraient en vouloir à la terre entière pourraient nous donner des leçons. "
 
On peut en lire plus dans La Cause Littéraire :

http://www.lacauselitteraire.fr/rencontre-avec-l-ecrivain-dominique-lin



Granada, le Corpus Christi et le Torero : " 11000 personnes l'ont vu mort. La corrida s'ennuyait depuis quatre toros. Quatre petits animaux sans force ni race. Le cinquième, un Victoriano del Rio, costaud et compliqué, a foncé cinq fois dans la cape de José Tomás.  Cinq véroniques lourdes et lentes, cinq fois la croix traînée vers le calvaire. La nuit était tombée. Sur les gradins, les mille lucioles des smartphones donnaient à la scène un décor étrange. A la muleta, José Tomás l'attendit plein centre. Cinq passes données pieds joints, regard sur le sable et poignet d'osier. La faena qui suit est une merveille : plus le toro affirme la brusquerie et le désordre de ses charges, plus le torero expose calme et relâchement. Ceux qui ont déjà vu José Tomás comprennent ce qu'on veut dire. Les autres n'ont qu'à aller à León ce dimanche.  Si José Tomás y vient. Ce qui, à l'heure où nous écrivons ces lignes, n'est pas acquis. Car à la fin de la faena, après une sublime série de naturelles, il tourna le dos a l'animal et se mit en chemin, très lentement vers la barrière.  Le toro fonça. L'arène ne fut qu'un hurlement. Les peones se précipitèrent. Le toro frappa deux fois et projeta le torero : il vola longuement sur les cornes, puis on crut voir un pantin désarticulé qui gisait sur le sable.
On le crut mort.  On se signait en pleurant.
Finito de Córdoba prit l'épée pour tuer le toro. Sans y parvenir : il pinchait. Au milieu de ce désordre, soudain, l'on vit José Tomas sortir de l'infirmerie et retourner en piste. L'arène fut prise d'un délire indescriptible.
Ce n'est pas très règlementaire, mais José Tomas reprit l'épée et la planta jusqu'à la garde. Deux oreilles.
Puis la nuit, ouverte, pour rabâcher tout ça..." Joël Jacobi


à suivre

Philippe Chauché

samedi 14 juin 2014

Bernard Thomasson dans La Cause Littéraire


« Je m’appelle Charles. J’ai soixante-neuf ans la semaine prochaine. Et je me suis lancé à la conquête de l’identité de mon père. Je sais que c’était un résistant. Je connais son prénom, Pierre. Personne ne m’a révélé son vrai nom. Il faut avouer que je ne l’ai jamais cherché. Jusqu’à cet été ».

Roman de l’origine, et origine du roman, c’est le principe actif d’Un été sans alcool. Son terrain d’expérimentation : celui des eaux troubles de l’occupation et de la résistance, de ce qui a été dit et donc caché. Celui de la mémoire partielle, des affirmations et des rumeurs. Roman français, s’il en est. Sans identité, sans trace, sans visage, sans mémoire, point de récit national, et par extension point de récit particulier et romanesque. Un été sans alcool est le roman de la recherche de l’identité et de l’histoire du père du narrateur, mais aussi de sa mère.

Le temps est venu d’en savoir plus et de ne plus se contenter de ce qui s’est colporté. Le temps de Charles est compté, alors il se plonge dans ce qui a fondé son existence, sa naissance, au cœur de la guerre, de l’occupation et du maquis.

Le récit de cette aventure est porté par trois regards, le sien, celui de Matt, le jeune homme qui seul va le secourir après une agression dans un parc, et devenir son enquêteur attitré, Maika la jeune amoureuse de Matt, fruit du hasard romanesque, et en contrepoint les lettres d’amour de sa mère inconnue à son père insaisissable.

« Je reste insensible à tout depuis la blessure sur ma naissance. Un véritable cataclysme émotif, ce dimanche où j’ai appris la vérité sur mon père, lui le héros moi le pochard, et sur ma mère, abandonnant la vie pour me l’offrir. Les joies, les peines, les colères me sont étrangères, enfouies en moi sous la souffrance de leur trouble absence ».

Roman de l’origine qu’il faut lire et relire entre les lignes, en tirer mille fils, mille pistes, s’en jouer et les déjouer comme dans une enquête criminelle, mais ici le cadavre est bien vivant. Et comme dans la résistance en Corrèze, rien ne peut se jouer en solitaire, il faut s’armer de solidarités et les payer comptant.

Bernard Thomasson croit en ses personnages et en leurs raisons, comme en son temps Jean Renoir : « ce qui est terrible c’est que tout le monde a ses raisons ». Point de jugement moral, mais la morale du roman, c’est-à-dire son style, sa manière de croire dans le récit, de le prendre au pied de la lettre, autrement dit au pied de la vérité, dans sa légèreté et ses drames. La vérité découverte est troublante et éclairante, comme une lettre clandestine.

« Chéri. Je m’angoisse pour toi. Une certaine fébrilité devient perceptible en ville, ces derniers jours. Aucun évènement particulier à noter, pourtant je sens qu’on parle beaucoup dans les magasins ; pas ouvertement (tout le monde craint encore tout le monde) mais d’avantage qu’avant. J’entends dire que la fin approche, que depuis Stalingrad le vent a tourné. Des bruits courent sur la Résistance… ».

Fidélité au récit, et à ses enjeux, comme chez Simenon, à son déroulé, de Brive à Berlin en passant par la Villa Ben Pensata, à ses personnages, aux paysages qui leur font écho, aux troublants éclats de ses révélations et de ses contradictions, Un été sans alcool est un roman dessiné à la plume plongée dans l’encre de la clandestinité du roman familial, entre résistance, silence, trahisons, vengeances, mensonges et saisissements, savoir et saveur de la vérité romanesque. L’amour a des raisons que les raisons de l’Histoire ignorent.

« Vous savez, il ne faut pas se fier aux apparences. Retenez bien ce que je vous dis là. Ne croyez pas les choses évidentes. Fouillez, cherchez, interrogez-vous. Même si un avis est majoritaire, même si aucune voix ne discorde dans un discours collectif, ne prenez jamais ce qui est dit pour argent comptant. La vérité se mérite. Il faut du courage pour l’affronter ».

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/un-ete-sans-alcool-bernard-thomasson

mardi 10 juin 2014

Marseille Noir dans La Cause Littéraire





Tout écrivain est un jour ou l’autre géographe de son propre corps – s’il a lu Montaigne – mais aussi de sa ville, qu’elle soit réelle ou imaginaire. Les écrivains de romans noirs, qui ont le réel chevillé à la plume, ont depuis toujours attaché grande attention aux rues et aux places qu’ils parcourent chaque jour. Qui peut oublier le Paris de Léo Malet et de son détective Nestor Burma, qui arpente les arrondissements de la capitale, du Soleil naît derrière le Louvre, en passant par Micmac moche au Boul’ Mich’, ou encore Brouillard au pont de Tolbiac et Corrida aux Champs-Élysées pour sa série des Nouveaux Mystères de Paris. La ville ne dort jamais sous la plume de l’écrivain, et si elle s’assoupit, on a toutes les chances de penser que de bien vilaines choses s’y trament.
A leur manière, les Editions Asphalte se sont lancé le même pari, tracer à l’encre noire le roman multiple de la géographie urbaine et sociale des cités contemporaines, de Barcelone à Londres, de Mexico à Washington, de Los Angeles à Dehli, et aujourd’hui de Marseille à Marseille. De l’Estaque au Stade Vélodrome, de La Belle de Mai au Panier, de La Joliette à Belsunce. Le décor, qui n’est jamais d’opérette, abrite et révèle mille fâcheux, farceurs et héros plus ou moins glorieux. L’aventure est toujours au coin d’une rue que balaye le mistral ou une arme automatique, question de climat ou de malchance.

« Le problème des secours, ça a été de choisir par qui commencer : le minot fumé à coups de 357 au pied de ses poubelles ou le charnier du rond-point de la Cayolle. Ils ont commencé par le carambolage, un problème plus complexe et moins fréquent qu’un règlement de comptes entre dealers. Parce qu’à Marseille, le vrai problème, c’est qu’il est plus facile d’aller exécuter un contrat que de circuler en bagnole » (« Le problème du rond-point », Philippe Carrese).

Tout écrivain marseillais de raison, d’adoption ou de sang, a sous la main une palette de mots et de maux qui n’attend qu’une phrase nette, claire et sèche pour éclairer ses intrigues. Une géographie de langues, de lieux plus ou moins communs, d’éclats de rire et de frayeurs, qu’il faut ramasser, concentrer, en évitant d’y ajouter trop d’eau, au risque de les noyer, comme le conseille tout garçon de café qui vient vous servir un verre d’une boisson jaune alcoolisée et de réputation mondiale.

« On sortait tous armés, c’était l’époque qui voulait ça. Les minots d’aujourd’hui ils font les durs mais ils font que faire, ils font les durs pour être durs, comme le placo chez Boulanger. Les années 1980 là ça craignait vraiment. Maintenant ils me font rire avec leurs trois cadavres par mois. Recompte un peu fils à l’époque le massacre que c’était, à Belsunce tu mettais ni les pieds ni les mains, et ta fille pour éviter le centre elle faisait tout le tour par Cassis et avant dix-huit heures » (« Katrina », François Beaune).

A leur manière les écrivains de cette anthologie marseillaise noire se livrent à des exercices de style souvent éblouissants, troublants, touchants, burlesques, où l’on croise de jeunes truands énervés, des immigrés à la dérive, un supporter de l’OM à la larme légère, un policier comorien vertueux, des dealers, des braqueurs, des amuseurs publics. Jeux de mots, et souvent jeux de malins qui finissent mal. Malice de l’écriture et plaisir du lecteur.

« Maintenant, saute, ou je t’explose la tête ! C’est ta dernière chance.
Il s’est recroquevillé. Il n’était plus qu’une boule noire sur le chemin clair. Un petit tas d’horreur. J’ai tourné le fusil vers le canal et j’ai appuyé sur la détente. La détonation a pulvérisé la nuit. Elle a cogné contre les collines, roulé dans les vallons, est allée frapper contre les rochers de la barre de l’Etoile ».

Marseille Noir, refermé, et en attendant de l’ouvrir à nouveau, on se souvient du styliste du roman marseillais, Jean-Claude Izzo qui n’est pas pour rien dans ce qui s’écrit aujourd’hui entre Le Vieux Port, Le Panier et Longchamp. Marseille ne se couche jamais, et ses nuits comme celles de ses écrivains ont mille rêves à nous raconter, des plus terribles aux plus délicieux.
« On marcha le long du quai… En silence. Serrés l’un contre l’autre. Je me demandai un instant où était ce fumier. Car il ne devait pas être loin, Narni. A nous épier. A se demander quand, enfin, il pourrait me planter une balle dans la tête. Il devait en rêver. Moi aussi » (Jean-Claude Izzo, « Chourmo », Série Noire, Gallimard).

Philippe Chauché 

http://www.lacauselitteraire.fr/marseille-noir-nouvelles-noires-presentees-par-cedric-fabre