samedi 30 mai 2009

Les Silences du Toreo



La tauromachie est un révélateur plus précis et incisif encore que celui que certains amateurs d'images utilisaient lorsqu'ils développaient leurs photographies argentiques, révélateur de la beauté, argent vif, révélateur du bon goût, délice du verbe rare, et de l'attitude héroïque, au sens qu'en donne l'élégant Gracian, cet argent vif s'élève du centre du ruedo comme une musique de Bach, détachement, silence, et esquisses du bonheur, est-il d'ailleurs autre chose qu'une esquisse, les tenants de sa permanence ne sont pas autres que ceux qui le malmène, mais aussi transparence du geste révélé, silence de la profondeur, profondeur du silence, les amateurs de cante jondo savent cela mieux que personne, et enfin beauté illuminée du geste, comme la nécessité originelle d'une gnose sensuelle.

La tauromachie de José Tomas est visible et invisible, elle témoigne du Temps accompli, du mouvement tellurique, de la profondeur, du temple, cette insolence créative, qui défait le diable et ses tristes admirateurs.

José Tomas est silence, légèreté, nécessité du profond abandon, et les taureaux savent cela, José Tomas est un écrivain du silence qui d'une main offre au taureau cette élévation que seuls connaissent les adeptes de l'amour révélé, un manuscrit qui s'écrit sans qu'on s'en doute, une toile qui se découvre plus qu'elle ne se couvre, un corps qui s'abandonne dans les déflagrations du verbe.

Où sommes-nous face à José Tomas ? Dans le miracle du traité de la résurrection.

" Ce n'est point une faute, à mon sens, de ne pas exceller dans le médiocre, afin d'être médiocre dans l'excellent ; mais être médiocre dans un rang inférieur, lorsqu'on pourrait en remplir un premier avec distinction, c'est ce qui n'est point pardonnable, et ce qui n'est pourtant que trop ordinaire. Le conseil que donne un poète à ce sujet est très sage et vaut bien une sentence d'Aristote : Ne faites rien en dépit de Minerves : c'est-à-dire qu'il ne faut point embrasser un état, un emploi que le talent désavoue, et pour lesquels par conséquent l'habileté nécessaire ne viendra jamais. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Connaître sa bonne qualité dominante / Le Héros / Baltasar Gracian y Moralès / Distance

mardi 26 mai 2009

L'Art de la Parole



Seule la parole fait naître la parole, mais cette nouvelle parole ne peut nous sauver qu'en lui redonnant vie, sorte de miracle intérieur, Rabbi Nahman de Braslav est plus direct : " On peut redonner vie à la parole, par la parole. ".

La parole vivante est une parole qui sauve, et ce sauvetage de la parole par la parole est notamment à l'oeuvre dans les écrits bibliques et gnostiques, chez les poètes de la Dynastie des Tang aussi, et passe, qui en douterait, par le silence. Seuls les écrivains "les plus libres", ces grands sauveurs de la parole savent se taire, se taire irrémédiablement devrais-je dire, pour sauver la parole. Cela suppose un retournement de ce que l'on appelle la mort, cette falsification du Temps.

" Alors que sa Sagesse médite la Parole,
que son enseignement la proclame,
sa connaissance s'est révélée.
Sa longanimité étant une couronne sur sa tête,
la joie s'harmonisant à lui,
sa gloire l'a exalté.
Sa forme la révélé.
Son repos l'a absorbé.
Son amour l'a revêtu d'un corps.
Sa fidélité l'a lié. " (1)

" Ce monde est mangeur de cadavres. Aussi tout ce qu'on y mange est mortel. La vérité est une mangeuse de vie. Voilà pourquoi aucun de ceux qui sont nourris de (vérité) ne mourra. " (2)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Évangile de la vérité / Écrits gnostiques / La bibliothèque de Nag Hammadi / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(2) Évangile selon Philippe / d°

vendredi 22 mai 2009

A Servir Très Frais (3)



" Un jeune étudiant demande à Rabbi Akiva Aiger s'il l'autorise à acheter un billet de théâtre pour le spectacle de vendredi soir.
- Je l'autorise seulement à la condition que vous achetiez deux billets supplémentaires pour les deux anges qui accompagnent chaque Juif le vendredi soir. "
H.R. Rabinowitz / Kosher Humor / traduct. Boris Terk / Allia

Accorder sa confiance à un citoyen, c'est marcher vers l'échafaud.

" Une grande louange rend les uns honteux, les autres arrogants. "
Friedrich Nietzsche / Aurore / Pensées sur les préjugés moraux / Gallimard

Le sourire d'une femme a sur moi le même effet qu'une piqûre de moustique.

" Qu'est-ce qu'un homme apporte avec lui en venant au monde ? Rien. Qu'emporte-t-il, quand il en sort ? Rien. "
Anonyme / Éloge de rien / Dédié à personne, avec une postface / Allia

Elle croyait tellement en moi qu'elle en a perdu la vue.

" Les cafardeux n'ont pas de patrie, mais une ou deux terrasses de café attitrées. "
Frédéric Schiffter / le philosophe sans qualités / Flammarion

Ceux qui aiment les enfants et les chiens devraient faire attention où ils mettent les pieds.

Ce qui est amusant dans l'amour physique c'est son bavardage.

à suivre

Philippe Chauché

jeudi 21 mai 2009

Le Voyageur du Temps

" Le silence est aussi un mode authentique du langage. " (1)

" Les héritiers des morts sont eux-mêmes morts et c'est des morts qu'ils héritent. Les héritiers du vivant sont eux-mêmes vivants et ils héritent du vivant et des morts. Les morts n'héritent de personne. Comment en effet celui qui est mort pourrait-il hériter ? Le mort, s'il héritait du vivant, ne mourrait pas, mais c'est bien davantage qu'il vivrait, le mort. " (2)

Claude Lanzmann est cet héritier du vivant qui a voulu que les morts de la Shoah héritent eux aussi du vivant, tout exercice de "Mémoires", n'est pas autre chose, le mouvement de la vie réelle irrigue d'une eau miraculeuse le mouvement du Temps.

Claude Lanzmann est un Voyageur du Temps au sens qu'en donne avec éclat Philippe Sollers dans son roman éponyme. Le Voyageur du Temps est immortel, c'est pour cela qu'il défie la mort, qu'il la bouscule, la déboussole, la retourne et gifle ceux qui en font leur petit commerce :

" La guillotine - plus généralement la peine capitale et les différents modes d'administration de la mort - aura été la grande affaire de ma vie... La vérité est que, tout au long de ma vie et sans aucun répit, les veilles (si j'étais averti, ce qui fut souvent le cas pendant la guerre d'Algérie) ou les lendemains d'exécution capitale furent des nuits et des jours d'alarme, au cours desquels je me contraignais à devancer ou à revivre pour moi-même les derniers moments, heures, minutes, secondes des condamnés, quelles qu'eussent été les raisons du verdict final... Le 22 février 1943, les héros de La Rose Blanche (Die Weisse Rose), Hans Scholl, sa soeur Sophie et leur ami Christoph Probst, moururent à vingt ans sous la hache du bourreau de la prison de Stadelheim à Munich après un procès expéditif de trois heures conduit par l'accusateur public du Reich, le sinistre Roland Freisler, venu tout exprès de Berlin. Ils furent mis à mort dans une cave de Stadelheim aussitôt le verdict prononcé et Hans, en posant sa tête sur le billot rouge du sang de sa soeur, hurla : " Vive la liberté ! "... Le Fourquier-Tinville de la Grande Terreur, Vychinski, le procureur des procès de Moscou, Urvalek, l'aboyeur tchèque du procès Slansky, Freisler, c'est la même ligne et la même lignée de bureaucrates bouchers servant sans faillir les maîtres de l'heure, ne laissant aucune chance aux inculpés, refusant de les entendre, les insultant, ordonnant les débats vers une sentence rendue avant même leur ouverture. " (1)

Le Voyageur du Temps se glisse dans les méandres de l'Histoire, parfois il y risque la noyade, c'est Vichy et l'occupation allemande, autre grande affaire de la vie de Claude Lanzmann :

" Tout se passa sans encombre jusqu'à environ une centaine de mètres de la sortie de la ville quand soudain une sorte de gnome chapeauté, incroyablement agité, bondissant autour de nous comme s'il était environné de mille ennemis, nous apostropha, brandissant un document : " Milice, les mains en l'air ! " En même temps, il sortit d'un holster de hanche un pistolet automatique, hurlant : " Où allez-vous ? Que transportez-vous ? ", et se mit à débâcher la remorque, à la fouiller en fauchant l'espace avec son arme. C'était le moment de le tuer, le seul moment, le tuer sur-le-champ était la seule solution. Sans quoi nous étions perdus. Bieglemann était littéralement vert de peur, paralysé, incapable de passer à l'acte, je maudissais mon père de lui avoir donné l'arme... " (1)

Le Voyageur du Temps va ensuite traverser à la fois une exceptionnelle géographie littéraire et politique, c'est Jean Cau ici, Sartre plus loin, Simone de Beauvoir, savoureuse amoureuse :


" Les ennemis de Sartre se sont gaussés de sa laideur, de son strabisme, l'ont caricaturé en crapaud, en gnome, en créature immonde et maléfique, que sais-je... Je lui trouvais, moi, de la beauté, un charme puissant, j'aimais l'énergie extrême de sa démarche, son courage physique, et par-dessus tout cette voix d'acier trempé, incarnation d'une intelligence sans réplique. " (1)

" Non contents de ne pas nous interdire l'Espagne de Franco, nous basculions en voiture dans la même journée, en une véritable diagonale de fous, de Huelva sur la côte atlantique andalouse, près de la frontière portugaise, à Valence, sur la façade méditerranéenne et bien plus au nord. Honte sur nous, honte sur le Castor et sur moi bien sûr, puisqu'en ma qualité de " mari " j'épousai d'emblée, sans discutailler, avec avec une enthousiaste volonté d'apprendre, la passion que la grande Simone de Beauvoir nourrissait pour la tauromachie et les corridas... A las cinco de la tarde (à cinq heures du soir), Miguel Baez " Litri " et Julio Aparicio avaient toréé dans la plaza paysanne de Huelva, à la fois contre de noirs Miura, fauves surpuissants redoutés entre tous, et contre les alizés marins qui compliquaient périlleusement le travail de la muleta avant l'estocade. Malgré les rafales de vent qui, soulevant le leurre rouge, découvrent brusquement aux yeux du taureau le corps brodé d'or du torero, Litri et Aparicio avaient été éblouissants de fluidité et de courage, suprêmes vertus de ce métier, salués par les oreilles et la queue du monstre, brandies par eux à l'adresse du public en cinq tours de piste, sous les ovations et les jets de fleurs. Les Oreilles et la Queue, c'est le titre précisément d'un autre grand livre à la gloire de la tauromachie, livre adoré des Espagnols pour sa drôlerie, sa poésie et son exactitude technique. Cau, mon ami, en est l'auteur, il l'écrivit dans les années soixante. " (1)

Le Voyageur du Temps deviendra cinéaste, ou plus justement auteur de " Mémoires " sonores et visuelles du mouvement du Temps, ce sera Pourquoi Israël (sans point d'interrogation aime-t-il a rappeler à juste titre), Un vivant qui passe, Sobidor, 14octobre 1943, Tsahal, et Shoah, auxquels s'ajoutent aujourd'hui ce Lièvre immortel de France :

" J'avais dit un jour, après la sortie du film de Spielberg, La Liste de Schindler, et pour attester par l'absurde la posture inclémente de Shoah, que si j'avais trouvé un hypothétique film muet de quelques minutes, tourné en secret par un SS et montrant la mort de trois mille personnes dans une chambre à gaz, je ne l'aurais pas seulement intégré à mon film, mais je l'aurais détruit. Scandale, attaques tous azimuts : " Il veut détruire les preuves ! " Ceux qui me stigmatisaient ainsi insinuraient-ils par là, à leur insu peut-être, qu'elles seraient nécessaires ? Je n'ai pas réalisé Shoah pour répondre aux révionnistes ou négationnistes : on ne discute pas avec ces gens-là, je n'ai jamais envisagé de le faire. Un choeur immense de voix dans mon film - juives, polonaises, allemandes - témoigne, dans une véritable construction de la mémoire, de ce qui a été perpétré. " (1)

Les voix saisies par le Voyageur du Temps livrent mille vérités que les images publicitaires sont incapables de saisir.

" Il y a du bon en ce monde, il y a du mauvais. Ce qu'il y a de bon en lui n'est pas bon, et ce qu'il y a de mauvais en lui n'est pas mauvais. Mais il y a du mauvais après ce monde, qui est vraiment mauvais, ce qu'on appelle " le milieu ". C'est cela la mort. " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Le lièvre de Patagonie / Claude Lanzmann / Gallimard
(2) Évangile selon Philippe / Écrits gnostiques / La bibliothèque de Nag Hammadi / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard

mercredi 20 mai 2009

L'Offensive de l'Immobilité


Photo : Stephen Szurlej/Getty Images

Petit exercice salutaire : amusez-vous à lire ce qui s'écrit, à écouter ce qui se dit, à regarder ce qui se montre du tennis aujourd'hui et puis d'un geste qui retourne l'espace, ouvrez n'importe où ce petit livre. Lisez, écoutez et voyez :

" Sentimentaux s'abstenir. On ne peut pas dire de lui je me souviens. Encore moins je le revois. Car il est là. S'il faut une note ce sera celle-ci : un la, accentué harmoniquement. C'est-à-dire qu'il n'est pas seulement ici, ailleurs, ici ou ailleurs. Chaque point de l'espace (le court, la scène) est à comprendre comme une de ses extensions dans le temps. Il est dans un détail de lui-même : sa tignasse, complice de sa révolte ; son bandeau rouge vif, comme si le sang lui montait au front. Il est dans cet instantané, tendu apathiquement sur ses hanches creuses, sous la chaise de l'arbitre, refusant de retourner à sa place, cheval s'immobilisant au milieu d'un manège : il semble refuser un tour de piste supplémentaire, sent que quelque chose ne va pas, ne va plus. L'immobilité voici son offensive ! " (1)



Aficionados s'abstenir. On ne peut pas dire de lui je l'ai vu. Encore moins j'y étais lorsque... Le je me souviens n'est pas de saison, ni de raison. Il s'agit d'une toute autre histoire, d'une toute autre réalité de la permanence du Temps. Point de fragilité apparente, point d'absence vécue comme une science par quelques héros dont les noms tiennent sur un grain de riz. Sa présence est une énigme, aussi troublante dirions-nous que peuvent l'être les colonnes d'un temple grec, même force d'appui, même élévation qui se voit, mais aussi, même lassitude lorsque tout se dérobe, même inconstance portée à son firmament par un art armé du détachement, mais aussi même savoir du geste de la geste profonde, pieds oubliés dans l'absolue immobilité, lenteur de l'enveloppement du développement de l'étoffe dont se drape l'animal sauvage. (2)

" Contre lui, l'adversaire, la foule, le public, la meute, l'humain suffrage. Messe basse de masses bistres. Pour lui l'effarant fourré de gestes euphoriques. Les beautés terrestres de l'audace. Précision, théâtralité, solitude. Solitude en pleine lumière. A croire que du court il n'a cure. D'où vient ce grand tollé des consciences, en réaction ? Ces avertissements, pénalités, procès-verbaux ? (Oui : c'est bien le langage qui est visé.) Enfin, qu'est-il arrivé ? Qu'est-il donc arrivé ? (1)

Contre lui, les bourgeois avides, les apothicaires de faenas, les comptables vengeurs, les voyous incultes, le public, les mauvais payeurs, la masse assise. Pour lui la nécessité chevaleresque, l'art de la dague, la distinction de l'art de la guerre. Précision du tailleur de pierres précieuses, goût immodéré de la lenteur et de l'immobilité, solitude terrible. Il s'enferme seul face à six taureaux et les colonnes de ce temple éclatant s'effondrent, il ne reste du mouvement que celui de sa tête qui se penche sur son épaule, qui roule sur son large coup, qui cherche une autre diagonale, en vain semble-t-il, et la poussière qui l'ensevelit. La condamnation est terrible. Il l'entend, et se retire dans le silence de la Marisma saisi au corps et au coeur par le doute profond qui fonde les pensées ondulantes. (2)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Le scandale McEnroe / Thomas A. Ravier / L'Infini / Gallimard
(2) à propos de Morante de la Puebla.

dimanche 10 mai 2009

Le Regard du Temps




C'est ainsi certains regards sidèrent le Temps, certains mouvements de corps libres le délivrent, certains élévations du verbe le nourrissent, certains effusions de peau l'illuminent, certaines absences en vérifient la force et la grâce.

" La nuit où la jeune biche me dévoilait
L'astre brûlant de ses pommettes
Et le fauve rubis des cheveux qui voilait
Sa tempe de cristal perlé de gouttelettes
- Tout le tableau de sa beauté... -
Elle était ce soleil qui pendant sa montée
Rougissait les nuées, quand va poindre l'aurore,
De ses flammes et de ses ors. " (1)

Cet écritoire prend le large quelques temps, et livre le blanc de ses pages aux floraisons inconnues des arbres lointains et à la sérénité du silence des pierres du Temps accompli.

à suivre

Philippe Chauché

(1)Juda Hallévi / Poèmes d'amour de l'Andalousie à la Mer Rouge / traduct. Masha Itzhaki - Michel Garel / Somogy / Point

vendredi 8 mai 2009

mercredi 6 mai 2009

L'Air du Temps (2)



" La bouche de la biche est comme de la glace :
Elle a chauffé mon coeur et me l'a brûlé bien !
Sa joue est une rose et, autour de la face,
Ses longs cheveux bouclés lui sont ange gardien. " (1)


Il se disait que le bleu saisissant du ciel s'accordait merveilleusement à ses mouvements, elle dansait et personne ne s'en rendait compte, elle dansait dans les éclats de la rue des Martinets, et les Vierges séduites s'accordaient à l'air du Temps.

Son corps en disait plus de la liberté du verbe, que les mots qu'il pouvait lire ici ou là, ces bavardages qui rassuraient les humanoïdes. Son corps dessinait une géographie réelle du Temps libéré, loin, si loin de la servitude volontaire générale qui brouillait les cartes de la vie.

" Lire les mots. Me les mettre en bouche. Les agiter sur mes papilles comme on goûte un cru. Les frotter à l'intérieur de mes joues pour en percevoir toutes les saveurs. Les arômes. Simples. Précis. Complexes. " (2)

Souvent elle parlait comme elle dansait, souvent ses lèvres dessinaient la même courbe que celle de ses jambes, souvent elle s'installait dans le silence comme un corps qui s'envole, oiseau de vie suspendu au Temps devenu.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Moise Ibn Ezra / Poésie amoureuse hébraïque / Poèmes d'amour de l'Andalousie à la Mer Rouge / traduct. Masha Itzhaki - Michel Garel / Somogy - Points
(2) Hélène Duffau / Combat / L'Infini / Gallimard

dimanche 3 mai 2009

La Chine Toujours (5)




Le coeur du Temps n'effraie que celui qui craint la mort.
L'embrasement du Temps dénoue le corps.
Le silence du Temps délivre le verbe et foudroie la mort.

à suivre

Philippe Chauché

samedi 2 mai 2009

L'Eruption



" L'aoriste définit la minute qui pour rien au monde ne pourrait être affranchie de l'ordre du temps.
L'aoriste définit la goutte sexuelle blanche projetée. Imprévisiblement projetée à l'intérieur de sa rétention ou de son attente, dans la nuit.
Fons temporis. Fontaine du temps.
L'aoriste définit l'éruption volcanique. L'illumination est la relation éruptive elle-même, désynchronisant les gestes des animaux dans la course, le visage de la terre dans les saisons, la voûte céleste dans ses astres, le milieu de l'espace dans la nuit. " (1)

L'éruption fige le temps et le mouvement.
L'acte sexuel est une illumination lorsque frappe l'éruption.

L'éruption transforme le regard.
L'acte sexuel est un regard illuminé.

Elle écrit, se souvient, et comme un peintre porte sa plume aux lèvres.
Le silence lui convient, alors elle dessine et écrit sa vie.
Ses amants ne se doutent pas l'éruption les figera dans leurs certitudes.


Les corps en disent plus sur le Temps que les mots.



" Visages qui persistez dans le regard où que nous soyons et quoi que nous voyions.
Il se trouve toujours que le début de l'amour est image.
Visible obsédant.
Visible non seulement diurne mais involontaire (fantasme) et non seulement involontaire mais nocturne (onirique). Il y a un conte arabe dans lequel le héros, alors qu'il est en train de tomber brusquement amoureux, regardant intensément le visage de celle qu'il va aimer, se dit curieusement à lui-même : " Perception, deviens image. Image, rapetisse-toi. Image, va ton chemin sous mes paupières. Image, entre dans le sang de mon coeur. " (2)

Le visage de l'amour se fige dans l'illumination.
Le corps de l'amour se dédouble dans le regard que fige l'éruption.
Les éclats du visage de l'amour donnent à voir le Paradis.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Chapitre LII / Sur le jadis / Pascal Quignard / Grasset
(2) Chapitre XLI / d°

vendredi 1 mai 2009

Le Pas et l'Allure



" Hsing tao shui ch'iung ch'u
Tso k'an yün ch'i shih "

Wang Wei / Mon refuge au pied du Mont Chung-nan

" Marcher - jusqu'au lieu - où l'eau prend sa source
S'asseoir - attendre le moment - où naissent les nuages. " (1)

" Marcher jusqu'au point où l'eau prend sa source,
Et attendre, assis, la naissance des nuages. "
( traduct. François Cheng )

" Marcher jusqu'au lieu où la source coule
S'asseoir, et attendre que se créent les nuages. "

( traduct. Philippe Sollers )

Silence de la marche
Mouvement de l'eau
J'écoute.

Éblouissement du vide
Excellence de l'être
Je marche.

Éclats des nuages
Blancs ce soir
Je m'endors.

Tout est affaire de silence, de contemplation silencieuse, d'art de s'accorder au Temps contre les horreurs nihilistes, toujours au travail aujourd'hui, et peut-être plus que jamais. Lisons :

" Quel rapport de secrète correspondance la retraite de Wang Wei soutient-elle avec le refuge de Martin Heidegger à Todtnauberg ? Qu'y aurait-il donc encore d' "oriental" ou d'"asiatique" dans la solitude comtemplative du chalet de Todtnauberg ? - Ces questions pourraient bien ne pas relever de quelque science très-suspecte, de l'ordre des us et pratiques des seuls géomanciens. Elles demandent seulement la plus haute attention portée aux exigences extrêmes qui définissent le site, le temps et le lieu précaire, de la poésie et de la pensée. - Si Wang Wei connut, semble-t-il, les honneurs et les disgrâces, puis cette longue retraite du Sage en une province reculée, loin des affaires et des aléas de la Cour impériale et des mouvements de l'histoire -, cette retraite lui fut, autant qu'on le sache, paisible et sereine, dans sa villa de Wang-ch'uan, au pied du Mont Chung-nan... Tout autre fut la retraite que rechercha Martin Heidegger, dans son refuge de Todtnauberg, au pire d'une époque troublée de l'histoire de l'Europe ( mais aussi bien, dans l'"après-guerre", d'une période d'apparente "prospérité", étayée sur fond de "guerre froide" et d'"Âge atomique" ), afin d'y trouver la ressource aventureuse d'un effort de penser sans pareil, à contre-pente de l'"Époque", et dont nous n'avons probablement pas encore commencé à évaluer l'ampleur et les enjeux. Ce à quoi il s'y trouva devoir tenir tête, ce qu'il dut entreprendre d'envisager sans ciller dans son travail de solitaire, dans la petite cellule d'ascète du chalet de Todtnauberg, il nous en a été consigné quelque chose dans le livre de bord poétique qu'il y rédigea sous le titre ( qui est aussi l'indication d'un pas et d'une allure ) d'" A l'expérience de la pensée ". Mais c'est au long d'une oeuvre immense - " en maints tomes ", comme l'a dit Mallarmé de son propre " Livre " rêvé ( peut-être écrit, à qui sait lire ) -, tout au long d'un enseignement poursuivi envers et contre tout, d'un travail de penser obstinément mené, contre vents et marées, et consigné, jusqu'au plus fort du déferlement du "nihilisme européen", en maints "Traités impubliés" -, qu'il en est proprement fait acte, et qu'il devrait aussi lui en être, enfin, donné acte. " (2)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Je dois cette découverte fulgurante à Gérard Guest, admirable passeur de l'oeuvre de Martin Heidegger, et à sa contribution au n° 95 de la revue l'Infini ( Eté 2006 ) : Heidegger : Le danger de l'être.
(2) " Au point immobile où tournoie le monde " ( Ouverture : à la chinoise... ) Gérard Guest / L'Infini / n° 95 / Gallimard

lundi 27 avril 2009

Les Portes Invisibles

Mouvement rare du Temps : je traverse les Portes Invisibles, elles donnent à la ville un air nouveau. Pour cela il convient d'apprendre à marcher sans se raconter d'histoires, et savoir que toutes les histoires que l'on peut écrire ici ou ailleurs ne peuvent naître que du tremblement du Temps, de l'éblouissement du mouvement de la vie, des éclairs des regards, de la foudre du geste, des éclats du verbe, car les Portes Invisibles s'ouvrent sur le verbe.

Le verbe a fait naître la ville, il pourrait la détruire si nous n'y prenons garde.

Mouvement rare du verbe : je traverse la ville et les Portes Invisibles s'ouvrent sur un autre espace du Temps retrouvé, j'y sens la palpitation des corps illuminés.

Mouvement rare des Portes Invisibles : l'exercice est salutaire, il faut les traverser comme l'on épouse le Temps retrouvé, sans crainte, avec l'assurance du Paradis accompli.

Mouvement du Verbe, du Temps et des Portes Invisibles : tout est ainsi accompli.

Ava, la jeune femme éblouie et troublée raconte son histoire. Elle seule, a su un jour traverser les Portes Invisibles. Là, elle a appris à faire résonner la ville d'histoires qu'elle avait oubliées, elle n'en revient toujours pas. Les villes ne naissent que sous le regard des jeunes femmes qui savent ouvrir les Portes Invisibles.

à suivre

Philippe Chauché

samedi 25 avril 2009

Silence



" Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. - Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l'affection et le bruit neufs ! " (1)

Durant quelques milliers de secondes cet écritoire en reste là, il reprendra lorsque le temps lui en sera donné.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Départ / Illuminations / Arthur Rimbaud / Oeuvres complètes / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard

vendredi 24 avril 2009

Lâchez Tout



Ils sont côte à côte, face à face, l'un comprend vite qu'écrire c'est vivre, et seule une vie lumineuse produit une écriture éclairante, lisons :

" Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme. " (1)

L'autre est là, devant nous, il écrit dans la grâce des dérives inventées chaque soir dans la plus belle ville du monde, son regard, un poignard, nous accompagne, et inscrit le verbe dans le Temps, au début dit-il, était la révolte, écoutons :

" Lâchez tout.
Lâchez Dada.
Lâchez votre femme, lâchez votre maîtresse.
Lâchez vos espérances et vos craintes.
Semez vos enfants au coin d'un bois.
Lâchez la proie pour l'ombre.
Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu'on vous donne pour une situation d'avenir.
Partez sur les routes. " (2)

Qui ose aujourd'hui être de cet accord avec le Temps, dans une même déchirure, cherchez autour de vous, demandez à votre amoureuse - si votre amoureuse s'accorde au Temps -, invitez votre amoureux - si votre amoureux réjouit votre regard -, à vous dire ce que ces mots lui inspire, vérifiez si son corps est traversé par ces mots, écoutez si sa voix s'élève à leur évocation, exercice salutaire !

à suivre

Philippe Chauché


(1)Sensation / Poésies / Arthur Rimbaud / Oeuvres complètes / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(2) Lâchez tout / André Breton / Les pas perdus / L'Imaginaire / Gallimard

mardi 21 avril 2009

L'Art du Temps



à suivre

Philippe Chauché

dimanche 19 avril 2009

Le Lecteur du Temps




" Silence.
Les dernières vagues atlantiques se jettent sur une pointe de rochers brun pourpre et s'y déchirent.
Un cri de mouette.
De chaque côté du promontoire, la marée gonfle et remonte des estuaires. A droite, la nuit commence à cacher les collines. A gauche, descend un soleil jaune soufre.
L'Amérique est grande, déjà. D'une grandeur anonyme, d'une immensité sidérale. Immobiles, repliés sur eux-mêmes comme un germe, ces lieux qui seront New York attendent de naître.
La lune se lève. Elle éclaire sans agrément des solitudes où il ne se passe rien depuis des millions d'années...
Silence de commencement du monde. Mer vide, sans une voile. Les voiles s'en vont plus au nord, vers l'Amérique française ou anglaise, plus au sud, vers l'Amérique suédoise ou espagnole. Jamais elles ne s'abaissent ici. " (1)

Silence.

Le lecteur du Temps se prépare à prendre la mer. Il est accompagné dans ce voyage annoncé par les envolées des Martinets gracieux. D'une fenêtre ouverte, le lecteur du Temps fixe le ciel laiteux, puis il retourne à son écritoire, large voilier amarré au ponton de soie, un oiseau invisible le salue d'un petit cri musical, il écrit, et il voit là, face à sa main ouverte, le dessin de cette ville qui ressemble à l'aventure du roman, c'est en faisant un roman de ma vie, que je peux sans frémir accueillir le divin, se dit-il, et le divin n'est pas étranger à ce mouvement qui naît des vagues qui s'élèvent du large pour éclater sur son écritoire.

Silence.

Il accompagne de la main, cette ouverture du Temps qu'il traverse, rien n'est plus élevé que cet instant, il tourne les pages des livres avec la sûreté d'un marin barrant son voilier pour sortir de la passe, le roman est cette passe qu'il faut trouver ajoute-t-il, rien de plus simple et rien de plus difficile aussi ; dans le creux de la vague, dans cette ouverture sur les profondeurs imaginaires du Temps, se dessine une autre aventure, nous sommes quelques élus à en saisir la nécessité, et les sirènes n'en sont jamais étonnées, se dit-il ; la mesure du risque se vit et se lit là sur l'instant, donc dans le Temps absolu, celui d'aujourd'hui, de demain et d'hier, même Temps qui s'enrichit de toutes les pierres précieuses du roman, c'est ce qu'il note sur son écritoire où scintillent les éclats du soleil de ce printemps qui lui réussit.

" Dissimulé par la végétation de l'allée, M.Bloom marchait environné d'anges attristés, de croix, de colonnes tronquées, de caveaux de familles, d'espérances pétrifiées en prière, les yeux au ciel, des coeurs et des mains de la vieille Irlande. Il y aurait plus de bons sens à consacrer charitablement l'argent à des vivants. Priez pour le repos de l'âme de. Réellement quelqu'un le fait-il ? On le plante là et on en est quitte. " (2)

(3)

Silence.

Il écrit pour faire jaillir la lumière, et la lumière est.
Il écrit pour faire naître un autre corps, et son corps nouveau apparaît sur son écritoire.
Il écrit pour mieux lire les romans du Temps, et ils s'invitent sur son écritoire.
Il lit pour faire jaillir le silence, et le silence résonne dans la douce lumière d'avril.
Il lit pour faire naître un autre corps sexuel, et défaire le Diable.

à suivre

Philippe Chauché


(1) New York / Paul Morand / GF Flammarion
(2) Ulysse / James Joyce / traduct. Auguste Sorel, revue par Valéry Larbaud, Stuart Gilbert et l'auteur / Gallimard
(3) Cy Twombly / Fondation Lambert Avignon

samedi 18 avril 2009

La Vie Eclatante (2)



Lire, c'est voir, le lecteur du Temps doit avoir cette vision acérée qui transperce le texte, qui le tourne et le retourne. Le texte est un palimpseste, un palindrome qui se déroule dans le miracle permanent de sa vibration. Le lecteur du Temps a une vision qui tourne sur elle-même, il a des yeux derrière les yeux, une tête qui voit.

Lire, c'est reconstituer ce qui s'est écrit, et écrire en silence ce qui ne se voit pas au coeur du volcan du texte.

Le lecteur du Temps écartèle l'espace.

Lire, sauve ; le texte conduit comme le corps aimé, à une résurrection immédiate.

à suivre

Philippe Chauché








vendredi 17 avril 2009

Poissons Chinois




Je m'accorde aux couleurs du Temps, au couleurs du mouvement et des voix, je m'accorde à ce Temps gagné, si des tremblements vous traversent, regardez ce qu'en dit le peintre, écoutez ce qu'en dit l'écrivain, si la mort s'est posée sur votre regard voyez le musicien, respirez, ouvrez les yeux, laissez votre main courir sur le cercle merveilleux de la peau de votre amoureuse, dans la résonance des livres qui éclairent votre journée.

" Entre ses mains, maintenant, il prend le sable.
Il s'écoule, avec le temps.
Plus bas, il creuse le sable écoulé et l'eau.
Il écrit l'eau sous l'eau.
Il écrit la terre sous la terre.
Il écrit le silence sous le silence.
Il creuse toujours plus profondément, il nage. En apnée. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1)Faire la lumière / Jean Gabriel Cosculluela / Atelier des Grames / Gigondas

mercredi 15 avril 2009

L'Infini



Voilà une revue qui ne doit pas plaire à tout le monde.
Elle paraît, c'est le silence. Elle publie, c'est le silence. Elle poursuit inlassablement depuis l'hiver 1983, cette traversée unique du Temps, en toute sérénité, loin, fort loin, des bavardages médiatiques.
Son tort : être dirigée par un écrivain bordelais au corps vénitien.
Ouvrons ce dernier numéro, le 106, du Printemps, ce Printemps qui nous sourit, espace de liberté rare. Lisons dans le désordre :

" J'ai toujours été dans les choses tellement - toujours - que je confonds parfois les jours. " (1)

" Qui sait ? Peut-être un peu d'or dans ces notes ? " (2)

" Oui, Mauriac rajeunit bien. Vous le saviez déjà par l'extraordinaire Bloc-notes. Mais vous le saurez encore mieux avec, dans la collection Bouquins, son Journal ( à partir de 1934 ) et ses Mémoires politiques. Là, presque tout serait à citer, notamment dans le grand chapitre La France et le Communisme ( 1945 - 1953 ). Dans la guerre de Mauriac contre l'Église stalinienne et sa machine à décerveler, ses cultes grotesques, ses crimes niés, son style est étincelant et terrible. Il combat l'Infâme en personne, on dirait Voltaire ressurgi en cavalier du ciel. " (3)

" Comme des raisins dans le désert J'ai trouvé Israël,
comme les prémices d'un jeune figuier J'ai vu vos pères,
mais ils sont allés vers le Baal de Péor pour se vouer à la honte
et sont devenus choses abjectes comme leurs amours ! " (4)

... et nous pourrions ainsi continuer à saisir ici et là ce qui constitue l'étrangeté vivifiante de cette revue unique, nous pourrions sur cet écritoire reproduire sa saveur et son savoir, mais non, lisons, ouvrons les yeux, le démon et ses adeptes ombrageux s'emploient tous les jours à nous fermer les yeux avec leur glace brûlante, une belle façon de les ouvrir consiste à lire ce qui s'écrit là.
Le monde appartient à la lumière et à la parole.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Marcelin Pleynet / Situation : chroniques vénitiennes / L'Infini / 106 / Printemps 2009 / Gallimard
(2) Journal de Deuil / Roland Barthes / d°
(3) Mauriac grand cru / Philippe Sollers / d°
(4) Le Livre d'Osée / traduct. Franz de Haes / d°