jeudi 21 novembre 2013

La Cause Littéraire de Rimbaud

La Dernière Lettre de Rimbaud, Frank Charpentier 

 

 http://www.lacauselitteraire.fr/la-derniere-lettre-de-rimbaud-frank-charpentier




La Dernière Lettre de Rimbaud, Frank Charpentier

« La Providence fait quelque fois reparaître le même homme à travers plusieurs siècles » (A. R.)
Rien ne t’oblige à entendre dans « lève-toi et marche » de la Bible, « lève-toi et écris ce que tu es en train de vivre », mais aussi « marche et écris ce que tu as vécu dans les siècles et des siècles et ce que tu vivras ». Si tes phrases savent s’accorder au mouvement du verbe et du temps, de la Genèse au Grand siècle, alors une nouvelle lecture est possible, une nouvelle aventure est là, il faut la saisir et ce livre étrange t’y invite.
Et si Rimbaud, soi-disant poète éphémère de la jeunesse révoltée et insouciante, était pour qui sait le lire de face ou de biais un homme de l’immersion dans une langue et sa mécanique sacrée, un poète qui en sait beaucoup sur la mesure du silence et la couleur des phrases ? Rimbaud : écrivain de l’escapade vagabonde au centre du Livre, où tout déplacement dans le temps est un mouvement dans l’espace. Ici et maintenant à Paris. C’est aussi ici et maintenant, au Harar, de nouvelles Illuminations livrées par la poste et décachetées par Frank Charpentier. D’une lettre l’autre, comme l’on passe de l’enfer au paradis, de Verlaine à Noé, de l’Occident à l’Orient… Tout un roman !
« Définition de l’enfer : le centre est nulle part et la circonférence partout, ça s’appelle aussi l’enfer-me-ment ! Le paradis : la circonférence n’est nulle part, le centre est partout chez lui, infracassable noyau de lumière nature, et ensuite pas de limites, de mauvaises limites ».
Comme chez le gnostique Philippe, Rimbaud expérimente un retournement : la résurrection durant la vie – scandale des scandales. Immersion permanente dans le Livre,  autrement dit dans la liberté libre. Je fais ce que j’entends et n’attends rien de ce que l’on veut que je sois – l’inverse de la domination sociale. Le narrateur du roman de Frank Charpentier met l’œuvre du poète au diapason de sa vie et inversement. Ayant tout connu de l’état des hommes et de leur surdité, il peut musicalement traverser l’aventure de la poésie, et l’illuminer d’une autre lecture : l’hébreu en son jardin. Prendre chaque phrase, chaque poésie à la lettre. A. R. – Arthur Rimbaud, mais aussi A Réaliser –, L… – le Lien, elle seule –, sans s’encombrer des fariboles fumeuses et funestes que véhiculent les gloseurs assis. Roman évènement, La Dernière Lettre de Rimbaud est aussi un roman avènement.
« L… est assise en face de moi. Deux vodkas-pamplemousse, d’abord ; et, évidemment, une cigarette, plus une autre, pour moi, chaque fois savourée comme chacune des Muratti que j’allume, ces cigarettes italiennes que je fume depuis l’âge de dix-sept ans, c’est-à-dire depuis que j’ai décidé d’être sérieux exclusivement à ma façon mais aussi fidèle, et depuis plus longtemps encore jusque dans les plus petits détails très tôt choisis ».
Très tôt choisis, les poètes vous prennent au sérieux.

Philippe Chauché


 

vendredi 15 novembre 2013

Schiffter sur la Cause Littéraire

Rencontre avec Frédéric Schiffter


Rencontre avec Frédéric Schiffter

« Entre l’Ennui et l’Extase se déroule toute notre expérience du temps ».
E. M. Cioran – « Syllogismes de l’amertume »

Biarritz, un mois d’octobre unique, une journée d’été en automne, le Casino est à deux pas, la Grande Plage à quatre, l’hôtel du Palais à un regard, l’océan se repose, les surfeurs doivent flâner ou lire La Beauté, une éducation esthétique, et qui sait Le charme des penseurs tristes (*). Dans un salon de velours rouge du Plazza, on peut se livrer de biais au jeu des questions réponses, et l’ombre portée de quelques écrivains balnéaires nous accompagne avec légèreté. Que demander de mieux ?

Philippe Chauché : Au siècle dernier vous avez mis sur « le devant de la scène » une petite maison d’édition Distance, aujourd’hui disparue, où vous avez publié quelques classiques très modernes – Gracian, Ortega y Gasset, Hérault de Séchelles, Schopenhauer, mais aussi de petits textes de votre plume, vous vous vouliez éditeur et auteur ?
Frédéric Schiffter : Il manque à la liste Clément Rosset et Roland Jaccard, qui, depuis, sont devenus des amis. Distance était une cabane d’édition. Je ne programmais rien. Je publiais un texte dès qu’il m’en venait le caprice. Une librairie de Biarritz, le Bookstore, m’en commandait plus d’une centaine d’exemplaires à l’avance, ce qui me permettait de payer l’imprimeur. Je n’avais pas de distributeur. Dès que l’ouvrage sortait des presses, je téléphonais aux libraires parisiens et provinciaux qui avaient coutume de prendre les livres de Distance en dépôt-vente. Ainsi fonctionnait, lentement et sans sûreté, ma petite entreprise sans qualité. Je n’étais pas un éditeur professionnel. Ni même amateur. Dilettante, plutôt. Certes j’ai édité deux ou trois textes personnels. Voulais-je devenir auteur ? Je m’essayais à devenir essayiste.

C’était une étape essentielle dans votre « vie » d’essayiste ?

Deux de mes opuscules datant de cette époque ont été repris chez des éditeurs professionnels – les Puf et Milan. L’essayiste que je suis devenu ne rougirait pas trop de serrer la main à l’essayiste que j’étais alors.

Pourquoi avoir décidé d’en finir avec Distance ?

Malgré la légèreté de sa structure, Distance commençait, comme on dit, à me peser. En bon dilettante, je cultive aussi en moi une nature de velléitaire. Je n’ai plus eu l’énergie ni le goût de continuer cette activité.

La philosophie est votre métier, vous l’enseignez, mais c’est aussi votre plaisir ? Vous notez même que vous vous adonnez à un « honnête amusement ». Vous pouvez préciser ?

J’enseigne la philosophie depuis des lustres et cela me rase. Pour me divertir, j’en écris. L’honnête amusement dont je parle est une expression de Montaigne – mon maître, forcément, en matière d’essais –, qui voulait dire que le fait d’écrire lui permettait de prendre connaissance de ce qu’il pensait et qu’il voyait là une distraction intelligente.

Quels sont ces philosophes et ces penseurs qui vous accompagnent ? Vous attachez de l’intérêt aux idées qu’ils défendent, à leur style, ou au mélange subtil des deux ?

Au philosophe, je préfère le penseur. Le penseur ne promeut pas des idées mais tente de traduire ses humeurs et ses hantises. Ce qui ne l’empêche pas d’être philosophe à l’occasion. N’étant, comme dit Cioran, que le « secrétaire de ses sensations », le penseur, pour éviter d’étaler avec impudeur son ego, ramasse ses propos en aphorismes. Le laconisme est la politesse de ses obsessions. C’est à ce titre, en tant que stylistes, que tous ces écrivains qu’on appelle les moralistes, La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort, Leopardi, Kraus, Caraco, et quelques autres, sont les auteurs qui m’accompagnent. Il y a aussi des « romanciers ». Georges Simenon, Emmanuel Bove, Thomas Bernhard, Michel Houellebecq, Philip Roth.

Et ceux qui ne vous amusent en rien ?

Les autres.

Le style pour vous ?

Je ne sais pas si j’ai du style. Je considère que c’est tout simplement une façon bien élevée d’écrire. Il faut savoir tenir ses phrases sans les corseter. Être clair et distinct. Respecter une tradition française qui veut que l’on écrive avec concision et que l’on s’adresse à son lecteur sur le mode d’une conversation.

L’humour des penseurs ?

Pour les gens sérieux – les universitaires – l’humour nuit à l’œuvre. On y voit une certaine futilité de l’auteur, un je-m’en-foutisme. Or c’est un jeu de l’esprit, et quand l’esprit joue, il est au cœur même de ce qui est très sérieux. Clément Rosset, par exemple, a souffert d’ostracisme de la part de l’opinion lettrée et férue de philosophie, parce qu’il recourait dans ses analyses très profondes à des auteurs comme Courteline ou Hergé. Dans l’un de ses ouvrages consacré à la singularité, il s’attarde longuement sur ce qui peut faire l’essence même d’un Camembert. Dans un autre, traitant de l’humour, justement, il montre en quoi la tragédie du Titanic est de part en part hilarante. Contemporain de figures comme Derrida ou Deleuze qui se piquaient de promouvoir des concepts de la plus haute importance, Rosset passa longtemps pour un farceur. On s’aperçoit enfin que sa pensée est non seulement l’une des plus décapantes contre le pédantisme et l’enfumage conceptuel, mais surtout la plus décisive pour mettre à jour les mécanismes de l’illusion qui poussent les humains vers les pires folies.

Montaigne (**) ?

Je ne l’ai pas découvert à l’université mais en voyant son nom souvent cité par Clément Rosset, justement. On en fait une sorte de précurseur de Voltaire, des Lumières, alors que c’est un penseur solitaire, très sombre. Or lui aussi, à ce titre, est un humoriste.

Biarritz ?

Les fantômes de Proust, Roussel, Drieu-la-Rochelle, Fitzgerald, Hemingway, Jacques Rigaut, d’autres encore, hantent Biarritz. Mais plus qu’une ville littéraire, c’est une station balnéaire romanesque où l’on s’ennuie avec volupté. Je compte écrire sur Biarritz.

Dans votre dernier ouvrage « Le charme des penseurs tristes », vous consacrez quelques pages à Roland Jaccard, seul essayiste vivant du livre, le seul qui mérite d’y figurer ?

Jaccard est un diariste et un « aphoriste » cynique injustement méconnu. Ses petits essais consacrés à Louise Brooks ou à Ludwig Wittgenstein sont des exemples d’érudition désinvolte.

Cioran y tient belle place, c’est un penseur salutaire pour vous ?

Cioran me redonne toujours l’énergie du désespoir.

Vous semblez attacher aussi une grande importance aux manières de se comporter dans le monde, à un certain détachement. Pour vous il marque tout autant ces stylistes que leurs écrits ?

La vie est souffrance et plaisir mêlés et je doute qu’on atteigne au détachement. Je donne raison à Proust quand il dit que les « idées sont les succédanés des chagrins ».

Dans votre philosophie sentimentale, la musique, la chanson, le cinéma, la littérature, l’art, ont-ils leur place ?

Au premier rang. Enfin, juste après la sieste.

Enfin vous pratiquez toujours le surf (***) ?

Sur les vagues, comme en tout, j’essaie de garder l’équilibre avec tenue.

Le charme des penseurs tristes
Qui sont ces penseurs tristes que le philosophe balnéaire, c’est ainsi qu’il aime se présenter non sans humour, met en lumière dans ce petit opus ? Un prophète – l’Ecclésiaste –, un penseur précis et piquant – La Rochefoucauld –, une marquise savante et galante – Mme Du Deffand –, un maître moraliste digne descendant du Grand Siècle européen – Cioran – et un spécialiste amusant des échecs – Roland Jaccard – et quelques autres. Ces penseurs tristes n’ont rien à vendre, rien à proposer aux âmes perdues – nous sommes aux antipodes des philosophes du chichi et du blabla (****) qui peuplent les colonnes des gazettes et les ondes de la radiodiffusion – rien à offrir, sauf, peut-être des manières de traverser la folie des hommes en attendant la mort, avec style, élégance, détachement et humour, des manières, des attitudes et un style – qui, on ne saurait trop le rappeler, fait l’homme lettré –, ils vont à la vie comme s’ils allaient à l’échafaud, et peu leur chaud s’ils effraient et désespèrent leurs lecteurs, peu leur chaud si leurs contemporains les bannissent, ils viennent de trouver en Frédéric Schiffter un secrétaire attentif à leur charme et à leur désespoir courtois, qui ressemblent à s’y méprendre à ceux d’une station balnéaire où ils auraient pu, un matin d’hiver, le croiser.

Philippe Chauché

(*) Flammarion
(**) Le plafond de Montaigne, Milan, 2004
(***) Petite philosophie du surf, Milan, 2005
(****) Le blabla et le chichi des philosophes, Puf, Perspectives critiques, 2002



à suivre

Philippe Chauché  






















jeudi 14 novembre 2013

D'une Musique l'Autre



 

Le bleu du ciel ouvre de nouvelles perspectives comme le font les deux ouvrages d'Olivier-Pierre Thébault ouverts sur son bureau ( La musique plus intense - L'Infini - Gallimard, Par-delà l'enfer et le ciel - auto édition Collection plume au bout des doigts ), en compagnie de l'édition d'Antoine Adam des Œuvres complètes de Rimbaud et celle d'Yves-Gérard Le Dantec de Baudelaire, parues dans La Pléiade chez Gallimard, 1972  pour l'une, 1944 pour l'autre,  accompagnés d'Après une lecture du Dante de Liszt dans une interprétation de Lise de la Salle : d'une phrase l'autre, d'une musique l'autre.
 
" Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie. " A. R.
 
" Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ? " C. B.
 
Question du Temps,  le Temps suspendu à la décharge des sons d'un tambour et à la vision de cette fugitive beauté, l'auteur ouvre lui aussi quelques perspectives qui méritent lectures et attentions :
 
" L'homme en tant qu'il vit poétiquement sur cette terre n'est-il pas l'infinité du Temps dans sa finitude, et pour cela même vivant extatiquement l'illumination de celui-ci, par instants idéaux de brasier pourpre et de fauve fulgurance où le présent rassemble tous les temps, où tous les temps se rejoignent dans leur dépassement ? N'est-ce pas ce à quoi, à chaque remémoration ruminante et émerveillée, comme à chaque lecture labile, ouvre le texte des Illuminations de Rimbaud, actualisant et accomplissant la geste biblique et plus généralement celle de toute grande littérature. "

Autre geste chez Baudelaire, plus vive et coupante, en écho à celle de Rimbaud, mais aussi plus littéralement dionysiaque se plait à défendre l'auteur - nous y reviendrons dans quelques temps - constatons aujourd'hui que le dandy - lettré par excellence - n'a pas fini de nous surprendre.




à suivre

Philippe Chauché

samedi 9 novembre 2013

L'Etoile du Philosophe


 
" ( Alors )  elle passe sa petite main apaisante dans ses cheveux comme pour lui dire qu'il est temps, grand temps,  de penser plus simplement, plus concrètement. L'enfant, ce glouton de sens, le distrait, le tire par la manche, l'assaille de mille questions lâchées comme des pépiements d'oiseaux. Il lui fait croire que l'énigme du monde pourrait se réduire à quelques sujets élémentaires. "
 
Un amour de Descartes, l'enfance de l'art et de la raison, l'un ne va pas sans l'autre. L'autre, cette enfant qui le fixe, l'écoute, l'interpelle, lui montre ce qu'elle voit avec ses mots, qui vont un temps le détourner de ses maux, enfance nommée, sentie, qui le bouleverse et dont la mort très tôt venue le retourne. Descartes face à l'enfance,  son enfance autrement entendue. Descartes face à la vie qui papillonne, qui se barbouille de confiture, qui n'a d'autres raisons que la raison d'être, étoile filante, sauts de puces sur un pied, sourires de la surprise, toupie qui tourne dans le cœur du philosophe. Il s'en souviendra, nous aussi.

" Il lui explique les sons : il réunit de beaux verres en cristal gravés à la pointe de diamant, de tailles différentes, et les fait tinter à l'aide d'un couteau d'argent. Diiiiiiiing ! Mais il se garde bien de lui expliquer pourquoi la " réflexion de la lumière " est " plus grande dans le cristal que dans le verre ". Le timbre est affaire de physiciens. Il s'intéresse surtout au son dans sa durée. Au bout du compte, il s'aperçoit que ce petit exercice lui a surtout permis de briser un verre. Blinnnng !
Elle s'esclaffe et en rit.
" Achtung, René ! "

à suivre

Philippe Chauché
 

dimanche 3 novembre 2013

Cette Part d'Ivresse




 

« Perpétuel printemps du temps. A travers et par-delà les saisons, les pays, les années. Immortalité individuelle reconquise.
Vraie vie secrète, solitude radicale, communication véritable, à l’infini. »

 
L’Infini, collection imaginée et dirigée par Philippe Sollers,  n’a jamais aussi bien porté son nom. Car c’est bien d’infini dont il est question avec ce roman de Frank Charpentier, infini de la langue, de la poésie, du roman, qui prennent leur source au cœur même du Livre des livres, celui qui a lu et bien lu Rimbaud. C’est disons-le, l’enfance des choses, et les miracles qui nous occupent sont ceux de la langue et du style, de la poésie au roman, contagion divine, colorée et musicale.

Il s’agit de prendre tout cela à la lettre, et d’accorder ses phrases au mouvement infini du corps, du verbe et du temps, saut dans le temps, de la Genèse au siècle de Baudelaire « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu » qui a sa réponse, et quelle réponse : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. »

La musique est cette part d’ivresse qui nous saisit, complément d’objet direct, direct de l’âme au corps, du corps à l’âme. Pour se faire, se lever et écrire, marcher et écrire ce que l’on vit et ce que l’on vivra dans les siècles et des siècles.

Et si Rimbaud, soi-disant poète éphémère de la jeunesse révoltée et insouciante, qui a disent-ils cessé d'écrire dans sa fuite trafiquante, trafiquer les phrases ou les armes ? Mais si Rimbaud était pour qui sait le lire de face ou de biais, un homme de l’immersion dans une langue et sa mécanique sacrée, un poète qui en sait beaucoup sur la mesure du silence et la couleur des phrases ? Rimbaud : écrivain de l’escapade vagabonde au centre du Livre, où tout déplacement dans le temps est un mouvement dans l’espace. Ici et maintenant à Paris. C’est aussi ici et maintenant, au Harar, de nouvelles Illuminations livrées par la poste et décachetées par Frank Charpentier. D’une lettre l’autre, comme l’on passe de l’enfer au paradis, de Verlaine à Noé, de l’Occident à l’Orient, une dernière lettre, toutes les lettres.

 
« Définition de l’enfer : le centre est nulle part et la circonférence partout, ça s’appelle aussi l’enfer-me-ment ! Le paradis : la circonférence n’est nulle part, le centre est partout chez lui, infracassable noyau de lumière nature, et ensuite pas de limites, de mauvaises limites. »

Comme chez le gnostique Philippe, Rimbaud expérimente un retournement : la résurrection durant la vie, - scandale des scandales –. Immersion permanente dans le Livre,  autrement dit dans la liberté libre. Je fais ce que j’entends et n’attends rien de ce que l’on veut que je sois - l’inverse de la domination sociale -. Le narrateur du roman de Frank Charpentier met l’œuvre du poète au diapason de sa vie et inversement. Ayant tout connu de l’état des hommes et de leur surdité, il peut musicalement traverser l’aventure de la poésie, et l’illuminer d’une autre lecture : l'alchimie du verbe. Prendre chaque phrase, chaque poésie à la lettre. A. R. – Arthur Rimbaud, mais aussi A Réaliser –, L… – le Lien, elle seule  -, sans s’encombrer des fariboles fumeuses et funestes que véhiculent les gloseurs assis. Roman évènement, La Dernière Lettre de Rimbaud est aussi un roman avènement, comme on le dit du printemps.
 
" Mais d'abord, printemps égale pour moi primevères. C'est le signal. Primevères odorantes, perçant dans l'herbe ou sur la mousse, jaunes, roses, d'un rose pâle ou plus foncé tirant sur le rouge ou le mauve, il y en a partout mais surtout derrière la maison de mon grand-père, dans le grand jardin-verger, semés çà et là au pied des pommiers, des cerisiers, des bigarreautiers, des pruniers bientôt en fleur. "
 
D'une saison l'autre, comme des llluminations le roman  :
 
" J'ai embrassé l'aube d'été. "
 
à suivre

Philippe Chauché


dimanche 27 octobre 2013

samedi 26 octobre 2013

Les Grands Présents

 
 

 
Comme son nom l'indique, il s'agit là de Grands Présents, alors que sous la dictée les Assis les disent absents, tout est venu de la lecture à l'ombre d'un Murier, des premières pages de La dernière lettre de Rimbaud, aller retour entre le New Jersey, Aguascalientes et le Harar. Aller retour, A. R., comme Arthur Rimbaud, le roman solaire de Frank  Charpentier y trouve sa source, d'autres s'aventurent ici, un pianiste, un torero, et au bout du compte trois musiciens qui avaient, qui ont, une idée certaine du silence, donc de la poésie, tant de bavards chichiteux devraient s'en inspirer.






Les Assis, toujours aussi néfastes aujourd'hui qu'hier, aiment à se pâmer lorsque les poètes perdent leur adresse ou, c'est selon, lorsqu'ils désertent, - leurs encyclopédies continuent à noter qu' A. R. n'a plus rien écrit après avoir quitté Marseille !, que Monk resta silencieux dans son exil aux côtés de son amie la Baronne Pannonica de Koenigswater ! que Tomas se fait trop rare pour être sérieux !  -. Leur pauvre mémorial artistique ne repose que sur ce qu'ils croient savoir d'eux, et finalement leur rêve est de les enterrer vivants. Perdu,  nous dansons, et ils demeureront le reste de leur vie des Assis.
 
 


à suivre

Philippe Chauché

dimanche 13 octobre 2013

La Rose des Lettres



" Les roses des sables, que l'on ramasse dans le désert, doivent leurs formes en pétales à l'évaporation de l'eau infiltrée en elles, qui les laisse, après avoir rejoint l'air chaud, écloses. "
Nicolas Idier

" Qu'est-ce qui fait que l'instant est l'instant ? Est-ce ceci, qu'il se dresse brutalement, et dise : " Je suis l'instant " ? Il le dit, sans le dire. Pas d'excès dans la voix, à peine une voix, une petite voix. Mais c'est lui, on le sait. A quoi le sait-on ? Peut-être à ceci précisément, qu'il affirme avec douceur : " Je suis, donc tu es. Tu es, tu as été, tu seras. "
Jacqueline Risset



Sur l'instant, une rose des sables. Sur l'instant, un certain art littéraire, dont la lourdeur s'est évaporée. On ne dira jamais assez l'effet instantané et vital des masses d'air chaud sur la phrase, elle se vide de ses scories, pour retrouver sa nécessaire simplicité, sa netteté, sa légèreté, sa fluidité. La phrase rose des sables ressemble à s'y méprendre à un dessin de Watteau.

à suivre

Philippe Chauché











vendredi 4 octobre 2013

Une Plaisanterie



Ce tout petit roman est une plaisanterie, un badinage social et sexuel, ce qui ne peut que nous réjouir en ces temps où la boursouflure romanesque s'impose et en impose.
Théâtre des opérations : Rome et Paris, une actrice pornographique reconvertie dans la défense du christianisme, un journaliste un rien truqueur et charmeur, un mari dans le placard qui se remet par miracle d'un traumatisme crânien, une femme qui trompe son amant,  quelques secrets qui pourraient faire beaucoup de bruit dans le crâne de  quelques militaires et politiques français s'ils sont divulgués, en somme des plaisanteries !
David di Nota est une sorte de maître chantre littéraire, qui fait en chanter son petit roman - précis et ciselé comme une partition de bel canto - et son lecteur amusé.

" Bien que sa dernière fellation fût encore dans toutes les mémoires, chacun se mit à parler d'elle avec déférence, comme si la vie n'était qu'une suite de politesses et que nous nous étions tous donné rendez-vous au Jésus Christ Country Club. "

" Même affublé d'un sac isotherme dans lequel ma mère avait entreposé mes slips, même ennuyé par le constant dédain affiché par mon père envers la profession que je m'étais choisie, la joie de marcher dans Paris l'emportait sur le reste. Comme la ville était belle ! Comme je comprenais Balzac ! "

" - Comment se fait-il que vous n'ayez rien écrit sur le Darfour ? a-t-elle insisté.
- J'aime bien réaliser des interviews, mais je n'aime pas la suite.
- C'est-à-dire ?
- Je n'aime pas monter au créneau.
- Quel mal y aurait-il à monter au créneau, si la cause le mérite ?
- Je me méfie des débats.
- Mais les débats font partie de la vie, non ?
Pensez à Albert Camus. Que deviendrait l'humanisme sans la possibilité de combattre ?
- On voit que vous n'êtes jamais tombée entre les griffes des humanistes. Les hommes de bonne volonté son effrayants. Ils peuvent vous détruire en un rien de temps.
Elle a trouvé ça drôle. "

" - Quelque chose ne va pas ?  m'a-t-elle demandé.
J'ai planté mon coude dans les draps.
- Écoute, ça te dérange si on cache ces revues ?
- Quelles revues ?
- Les revues de ton association.
J'ai désigné un numéro spécial consacré à la vivisection animale. "

à suivre

Philippe Chauché

mardi 1 octobre 2013

D'un Divertissement l'Autre


Cela pourrait s'appeler un roi et ses divertissements, une manière toute naturelle, non d'oublier les mauvais tours du Diable ( Probablement ! ), mais de passer d'agréable façon le temps qu'il faut bien occuper à autre chose  qu'à ressasser. Point de ressassement littéraire ici, mais le style implacable, l'art de la dentelle romanesque.
L'heure de l'oral du baccalauréat sonne pour Pierre, alors que le coq de la mort a chanté trois fois, l'heure d'écouter avec toute l'attention ces jeunes gens qui doivent à lui se présenter, ils vont ainsi occuper l'espace du roman qui par subtils croisement de fils livre ses terribles secrets de famille, qui conduisent au pire, le pire est parfois l'ange protecteur du romancier qui sait aussi par instant, autre croisement de fils, se faire moraliste, d'un divertissement, l'autre.  
" C'est exactement de cela que Pierre a besoin. S'installer dans une morne routine, c'est oublier ou nier l'exceptionnel qui l'a frappé. Se désespérer qu'on puisse prétendre au bac sans savoir lire, que Montaigne ou Rimbaud soient devenus muets, que la langue qu'on a aimée se meure, c'est déjà ne plus pleurer sur moi. "
" Le professeur qui, année après année, surjoue ses enthousiasmes, se force à l'optimisme, sourit à ses collègues, lénifie, encourage : imposteur. "
" Pierre, qui fréquentait La Rochefoucauld, transforma en maxime d'amour la réflexion retorse et quelque peu forcée dans laquelle le moraliste règle son affaire à la fidélité. Il s'efforça d'aimer sa femme avec système, pour une raison et une seule à chaque fois. La pureté, l'éclat de son regard lui suffit pour l'aimer un an. "  
" Dans la voiture, en rentrant, il ne cherche plus à se distraire. Les nouvelles de l'univers attendront, la radio se tait. Il se raconte les évènements, non par besoin morbide de ressasser, mais pour élaborer une histoire cohérente, début, milieu et fin qu'il puisse lire comme un roman. "
Un divertissement est ce roman, drôle, touchant, intriguant, pétillant et divertissant, seule chose qui nous console de nos misères.

à suivre

Philippe Chauché



dimanche 22 septembre 2013

L'Identité de l'Ecrivain



L'écrivain, quand il l'est vraiment, peut sans mal traverser la terreur sociale avec légèreté. Un pas de danse, un regard posé, un chant sacré, un éclat de rire, un masque sauvage, un retrait, une ligne de risque, une envolée, la fréquentation d'une licorne, ou simplement une distance solitaire aiguisée, qui lui permettent d'écrire au bord du gouffre, au coeur de l'avalanche, de s'en approcher, de s'y glisser, de s'en échapper et d'en rire, comme les héros de Samuel Beckett et de dessiner un autre cercle où se baignent d'étranges renards pâles, scissionnistes d'un temps ancien, autrement dit d'aujourd'hui. 

" J'aimais bien cette idée d'être au volant d'une voiture sans démarrer ; je trouvais l'idée meilleure qu'un voyage. Et puis, n'y avait-il pas, dans cette fantaisie, quelque chose qui relevait de l'enfance et de ses cabanes suspendues dans les arbres ? On l'aura compris : j'étais content ; il existe, pour chacun de nous, un point de ravissement qui, même si la planète éclate, nous accorde à des joies folles. Ce point je l'habitais. " 

La seule identité de l'écrivain, c'est ce qu'il écrit, ce qu'il va écrire, ce qu'il a écrit, le reste ne lui appartient pas, c'est ce que l'humanisme social lui colle sur le pouce pour qu'il le trempe ensuite dans cette encre bleue qui ne sert plus à écrire depuis longtemps, mais à identifier, d'où pour certains l'impérieuse nécessité du masque amusant du pseudonyme, qui n'est autre qu'une identité pure - comme une eau millénaire - de polisseur de phrases. " A coeur de Lion rien n'est impossible ! "

" Connaissez-vous l'impasse Satan ? Elle est située dans le bas du XX°, au coeur du quartier de Charonne. Elle existe vraiment : juste à côté, on trouve le passage Dieu. Quand je suis tombé, ce matin-là, sur l'impasse Satan, je m'y suis engagé par curiosité. J'attendais peut-être une illusion noire, ou de faire l'expérience d'un maléfice. "

L'expérience du livre de l'écrivain qui pouvait se dérouler comme ses précédents, entre fracture, suspension, saisissement, éblouissement et expérience de l'Unique - dans le désordre : Cercle, Le sens du calme, Évoluer parmi les avalanches, Introduction à la mort française, A mon seul désir, Jan Karski et Prélude à la délivrance avec le renard pâle François Meyronnis - prend un autre chemin de traverse. Une flambée parisienne l'envahit, en mémoire de deux sans-papiers africains suicidés, dans l'ombre portée de la Commune - Lautréamont, Rimbaud, Courbet - de Paris Mai - Debord et les invisibles -, un déferlement de masques dans les rues de la ville de toutes les insurrections, pensée d'une révolte à naître, silencieuse et masquée, en mémoire de tous les sans-papiers du monde réel, et le sentiment d'être entraîné sur le terrain du trop plein, du trop dit, du trop écrit, les belles causes affadissent toujours les belles fictions, même si comme toujours le style - la seule machine insurrectionnelle qui vaille la peine - donne au livre le charme d'une dérive pâle et joyeuse. 

à suivre

Philippe Chauché



  



mardi 17 septembre 2013

Albin s'amuse


" Sur son fauteuil se balancer au gré de ses inspirations, admirations. Assimiler, citer, rendre hommage. S'exercer à cligner de l'œil. Nommer. Que la forme soit. Puis vient l'élagage. L'épure. Avec la dernière feuille, dernière aiguille, dernière écaille, tombent l'adjectif, l'adverbe et l'œil, inutiles à l'arbre accompli.
En pin, qui de tous les arbres est celui qui fait le plus de bois mort, en mimosa qui parle à haute et intelligible voix. Sec à point, sans excès ni écorce, ce qu'il faut de noueux sculptural pour le jardin zen. En pin, en mimosa ou en bonsaï, Albin n'est pas si grand. "

Dans la famille des écrivains, je voudrai l'écureuil !
Bonne pioche, c'est l'Albin qui saute dans vos mains !
Albin, l'écrivain anonyme fait sa rentrée champêtre, il gambade, saute, virevolte, s'amuse, joue avec une herbe fraîche, prend le soleil et le Grevisse, grignote un mot rare, il a bien bel appétit l'animal !
Il se murmure qu'Albin est la réincarnation de Laurence Sterne !
D'un murmure l'autre, l'Albin ne saurait tromper Tristram et inversement !

" Écrire son roman comme on taille sa glycine, allier forme et fond, esthétique et vigueur.
Prudence à vouloir tutoyer les sommets. Trop tard Albin le cul par terre. "

Mais personne ne le connaît ?
Justement, l'Albin est tellement présent qu'on l'oublie, ou alors tellement visible qu'il en est lisible, ce qui devrait amuser les convives des prix littéraires.
Vous reprendrez bien un peu d'Albin, croyez-moi, il ne pèse ni sur les neurones ni sur l'estomac, Albin le plus digeste des écrivains !
Mais il ne faut pas non plus en abuser, à trop le lire l'Albin s'use et amuse !
Mais dites-moi votre Albin, il m'a lu ?
Et bien lu cher Monsieur Ponge !
C'est même une variété rare de pierre ponce !

" Rimmel et fond de teint avaient ruisselé sur la joue, dégoutté le long du coup, vint le tour des graisses, chairs, cartilage, le visage entier allait y passer, en voyant la vitesse à laquelle tout se liquéfiait, elle qui se décomposait, flagada sur sa chaise, il se disait elle va finir en flaque, quand une voix venue du bureau, Madame Marcel !
A ces mots elle se requinque, sur son siège se reconstitue, reprend l'apparence de cette employée qui accueillait Albin, à l'instant. "

Dans la famille des écrivains, je voudrai l'écureuil !
C'est trop tard, il est passé par ici, mais il ne repassera pas par là, l'Albin, il glisse comme une truite, courez, vous le verrez peut-être passer à la prochaine page.

à suivre

Philippe Chauché

vendredi 13 septembre 2013

Courbet se Baigne

 

Lire c'est écrire, notait un écrivain girondin, alors écrivons :
 
Une nouvelle fois Courbet doit s'expliquer, alors il s'explique, même si cela lui paraît inutile. On lui pose des questions, il tente de gagner du temps, et finit par répondre. Il faut bien répondre un jour aux curieux, alors que cela soit maintenant, ce sera fait, après il ira se baigner et traversera le champ en fleur qui le sépare de la rivière :
- votre profession : peintre
- votre passion : la peinture et la nature
- votre philosophie : je viens de vous répondre
- votre religion : vous venez de la noter
- pourquoi la Suisse : un exil, pas surprenant lorsque l'on est peintre
- et la cause : le renversement de la Commune et la surdité de mes semblables
- votre avenir : la nature et la peinture, la peinture et la nature,arrangez-vous avec ça, j'ai du travail !
 
Il est des livres qui forcent avec style votre porte, qui s'invitent sans que l'on sache de prime abord pourquoi, qui prennent leur aise, alors votre bonne éducation vous pousse naturellement à les accueillir, à les feuilleter dans un premier temps, pour voir de quoi ils sont faits. Puis à tout reprendre au début, à lire à page à page leur nature, à reprendre, à hésiter, à ouvrir vivement les yeux, à les fermer et à écouter avec une grande attention, pour finir par secrètement se dire, qu'ils ont eu raison ne pas vous prévenir, la surprise est parfois affaire de plaisir, comme ce petit livre de David Bosc qui roule comme le Gave et vous éclabousse en passant. Il est plaisant de se faire mouiller par un tel styliste.
 
" Passé la frontière, Courbet ne cessa ni son industrie - la peinture à l'huile, principalement travaillée au couteau à palette - ni le plus grand plaisir de sa vie : il s'est baigné dans tous les courants, ruisseaux, fleuves et lacs qui n'étaient pas saisis par le gel ou annulés par la sécheresse. "
 
" Devant un objet, une femme, un vallon encaissé, le peintre est-il celui qui ne s'est pas coupé la chique en disant à voix haute : que cela est beau ? Il touche au miracle quand il descend dans le labyrinthe, quand il accepte de se mettre au pouvoir de la chose, de prêter le flanc à son mystère : en de tels moments, Courbet se laissait peindre par le lac aux couleurs d'eau, en reflets d'or, il se faisait cracher le portrait par la forêt, barbouiller par la bête, aquareller par le vagin rose. "
 
Courbet vivant, voilà un constat qui doit en gêner plus d'un, et pas seulement, cela va s'en dire du côté de ceux qui le vouaient aux enfers lorsqu'ils l'apercevaient aux côtés de ses amis communards et le croisaient avec Baudelaire. Courbet vivant, et quel vivant, nageant, marchant, suant, sautant, saisissant son couteau comme d'autres leurs idées. Courbet peignant sans se plaindre, - laissons cela aux têtes molles avons-nous envie d'écrire - Courbet peignant encore et toujours alors que l'on aimerait tant qu'il devienne une icône de la révolution retournée, mais il est trop joueur, il danse trop justement, comme Céline, il est insaisissable, c'est cet insaisissable qu'écrit David Bosc sans en faire une toile, mais mille toiles plus éblouissantes les unes que les autres.
 
 
 
à suivre
 
Philippe Chauché
 
 











mercredi 11 septembre 2013

A la Vôtre


Au siècle dernier Alfred Hitchcock présentait à la télévision de petits films terrifiants et amusants, preuve que le plus grand des cinéastes pouvait avec sa légendaire légèreté et  sa méchanceté anglaise se glisser dans des formats courts, où en un tour de caméra tout est dit et tout est fait, Montaigne aurait aimé, Suel doit adorer. 
Les éditions Louise Bottu ont eu le flair de regrouper et de publier ces exercices littéraires pétillants qui tiennent dans une fiole, comme celles que glissait Hemingway dans la poche intérieure de sa veste, une façon comme une autre de tenir le coup. 

A la vôtre :

"  Depuis des heures, je suis là, à demi-desséché, complètement hébété. C'est un forficule qui me montre le chemin de la vie, me donne l'illumination. En le voyant s'extirper d'une pêche à moitié mure, je comprends où est mon salut. Je me traîne au bord d'une craquelure du fruit, me glisse péniblement à l'intérieur. Je retrouve l'humidité, l'obscurité et la nourriture.
La vie est belle.
Le ver est dans le fruit. " 

" LA CAMERA AVANCE SUR LE CORPS NU DE D. RAKULA, allongé sur un matelas de sachets de sang, certains, gonflés comme des outres, d'autres, flasques, vidés - le corps de D.R. est couvert de sang - ses ongles sont encore enfoncés dans un sachet de sang percé qui laisse couler un filet sur sa poitrine glabre - il tête un autre sachet - ses yeux sont vitreux, un regard d'homme ivre - sa bouche s'ouvre, pleine de sang - le sachet vide glisse sur son cou - ses yeux se ferment, sa poitrine se soulève lentement - il dort - un sourire indéfinissable apparaît sur son visage sanglant. " 

" Et, tout d'un coup, je l'ai vu, le vieux ! Il était appuyé contre un arbre. Il me souriait.
C'était trop !
Le vrai méli-mélo dans mon cerveau.
Il m'a dit dans un français parfait :
" Fiston ! Ne mets jamais du jus d'orange oxydé dans ta vodka ! " 

à suivre

Philippe Chauché

mardi 10 septembre 2013

Le Jeu en vaut la Chandelle



Le lecteur curieux ouvrira bien un jour et par hasard ce petit livre aux phrases toniques ( au sens musical du mot - son principal auquel, dans chaque mode, il serait impossible d'en substituer un autre, sans détruire ou altérer le sens de la phrase - ) et aux éclairs vifs, comme le sont les moralistes que l'auteur invite à sa table d'écriture et de conversation, et que l'on se rassure, si la plupart ont semble-t-il quitté les aléas du monde, Frédéric Schiffter a avec eux quelques échanges de phrases et de petites balles jaunes qui auraient d'évidence leur place sur un cours de tennis ombragé où des jeunes gens élégants perdent leur temps avec style et un talent certain. Car tout est affaire de style pour l'amateur de surf et de Clément Rosset, le reste n'est pas son affaire, il ne s'en occupe point, comme d'ailleurs de tenter de faire de son lecteur curieux et hasardeux, un disciple  bigleux ou un admirateur muet - une pratique dont nos modernes philosophes du bonheur se chargent avec un bel intérêt - ma cassette, ma cassette !
 
Ici, pour qui sait lire, le jeu est ailleurs, et il en vaut la chandelle !
 
Musique Don Schiffter :
 
" Un philosophe d'occasion, un esthète épuisé, un frondeur abattu, une marquise cafardeuse, un aventurier sans cause, un métaphysicien insomniaque, un nihiliste apocalyptique, un réactionnaire à vif, un anarchiste sentimental, un adepte du suicide non pratiquant, les figures que j'évoque ici forment une aristocratie transhistorique de l'ennui - montrant par là l'éternité de la maladie du temps. "
 
Leurs noms : Socrate, l'Ecclésiaste, La Rochefoucauld, Mme Du Deffand - dont j'ignorais tout - ou encore Hérault de Séchelles, Cioran ou encore Roland Jaccard, de quoi se divertir en attendant un tsunami.
 
" Les juges passent au vote. Par une majorité de soixante voix, ils déclarent Socrate coupable. Comme le veut la loi, il lui est permis, de même qu'a ses accusateurs, de proposer une peine. Ces derniers réclament la mort. " Comme je n'ai jamais nui à personne, dit Socrate, je ne vois pas pourquoi je nuirais à moi-même. Aussi je demande la relaxe et une pension de sénateur. Athènes me doit bien cet honneur. " La provocation réussit. Outrés, les juges prononcent son arrêt de mort. Le condamné devra, dans un mois, au retour de la flotte marchande partie pour Délos, périr par ingestion d'une substance létale.
A la date fixée, dans sa cellule,, entouré de ses amis en pleurs, Socrate lève sa coupe en hommage à Dionysos et boit d'un trait son dernier cocktail - une dose de ciguë pour trois doses de vin. "
 
" Quand elle ouvrit son salon, Mme Du Deffand y bannit quant à elle toute éristique. Accoutumée dès sa jeunesse aux mœurs libertines de la cour du Régent - dont elle fut l'une des plus jolies maîtresses -, puis, après la mort de ce dernier, aux règles du commerce mondain que la duchesse du Maine avait imposées au château de Sceaux, elle n'entendait pas que les idées eussent le primat sur les potins et déclenchassent des conflits à l'échelle de son appartement - sans compter qu'elle y recevait nombre de diplomates. Sachant les philosophes prompts à débiter sans retenue leurs doctrines et les gentilshommes enclins à s'en moquer ou à s'en offusquer, elle exhortait les premiers à ne jamais s'appesantir et évitait ainsi à la cérémonie de la conversation les écueils du pédantisme et de la morgue. "
 
à suivre et à lire
 
Philippe Chauché

dimanche 18 août 2013

Mais de quoi parlent-ils ?



A bien y regarder on peut douter de l'existence réelle d'Antoine Brea, comme d'ailleurs de celle de son éditeur " Louise Bottu ", l'un comme l'autre n'apparaissent dans aucun dictionnaire de " La cuisine en un Tour de Main ", ni d'ailleurs dans les mille brochures illustrées qui se distribuent l'été dans les rues des cités balnéaires et qui vantent les mérites des bains de soleil nocturnes, de la musique burlesque, du cinéma en plein air, ou encore des astuces pour conserver longtemps les grains de sables collés à la peau de son dos au sortir de l'eau,  cela dit à bien y regarder, mais à bien se pencher sur ce phénomène estival, on peut toutefois en tirer deux ou trois constats :

- Antoine Brea est bien né 
- Les Editions Louise Bottu ont bien un imprimeur

" ( Charles-Ferdinand Ramuz ) Ramuz partage son temps entre Paris et la Suisse où l'expérience prouve que les morts se sont mis plus souvent à ressusciter
A son grand étonnement
Il défigure la littérature en deux temps
Avec les mots, la chair molle des choses, Ramuz prend tôt ses distances " 

" ( Louis-Ferdinand Céline ) De nombreux juifs ou persécutés témoigneront après la guerre de son humour devant la Haute Cour
Sous l'Occupation, les problèmes de santé de Céline s'aggravent, il devient mentalement allemand, apparemment des suites d'une artériosclérose cérébrale " 

" ( Charles Bukowski ) Le jeune Bukowski obscurcit son enfance, ne songeant qu'à se faire mal pour se venger
A 25 ans, il s'enivre à tout jamais et sa vie n'est plus qu'une grosse flaque d'écriture
Il a des souvenirs, mais d'un pas grand-chose " 

" ( Georges Bataille ) Alors qu'il meurt de plus en plus, Bataille rédige soudain en quelques mois l'essentiel de son oeuvre, en tout cas ses plus belles pages, parmi lesquelles celles de La Part d'Eros, de L'Expérience préhistorique, d'Histoire de l'anus, des Cerveaux des grands Mongol, du Chevalier rance et de tous les grands poèmes morbido-sexuels
Se sentant vraiment à bout, il demande à Pablo Picasso de venir le dessiner, pour ne plus se ressembler " 


Etc, etc, etc, et c'est ainsi que le deviné Brea écrit, et c'est ainsi aussi que le démasqué Louise Bottu publie, les amateurs de biographies d'écrivains vont s'amuser ( quoique ! ), et vérifier que les seules visites aux vies d'écrivains qui méritent attention sont celles qui viennent justement d'écrivains amusés qui savent, amusement suprême, que le vrai est une ponctuation du faux, et que le faux un acte manqué du vrai

à suivre

Philippe Chauché 

dimanche 4 août 2013

Clématites



" Les noms des fleurs sont des superlatifs absolus de l'inspiration vindicative. Quand la péniche à Caron jette l'ancre dans le bas de Meudon et que Céline refuse de monter à bord, ceux qui l'y pressaient, " la Vigue " et d'autres ombres, l'agonisent jusqu'à épuisement de leur vocabulaire. Céline leur répond et lui-même à bout d'injures, mobilise pour finir le règne végétal :
Coloquintes ! Volubilis ! hé, clématites !
“ Clématites les déconcertent. Ils savent plus. " Un dernier " glaïeuls ! " les achève, suprême assaut victorieux de cette inédite bataille de fleurs.

Le glaïeul de Céline ne venait pas au hasard, et l'étymologie répond de son intention belliqueuse : glaïeul dérive de gladiolus, petit glaive, métaphore armée que les Allemands appliquent aussi à son cousin l'iris, qu'ils nomment Schwertlilie, lis-épée. Le premier langage des fleurs est leur nom, de quoi l'autre, le langage des fleuristes, est dans le meilleur des cas une redécouverte. L'achillée mille-feuilles est ainsi, paraît-il, pour qui la reçoit une déclaration de guerre : c'est bien la moindre des politesses rendue au héros qui porte son nom. " 

Il trouve plaisant de lire Barthelet - ce fou follet de langue française - après un mois passé à entendre toutes les absences d'une langue, ses trous et ses pertes, toutes ses veines tentatives de floraisons, tous ses excès et ses décès, même si d'évidence le théâtre n'est pas la langue, même s'il le fut un temps, qu'il crut l'être à un autre, et que certains de ses amis - comme on le disait des amis du crime - s'échinent à le penser. 
Il est amusant de constater que peu de choses restent en mémoire des agitations éphémères qui ici ont envahi scènes et chapelles, peu de choses de la langue - donc du corps ! - sauf un étranger lointain, qui écrit en hébreux et que l'on entend en français, devenant pour un soir, la langue qui témoigne de la vie des morts, et non de la mort de la vie comme ailleurs, il faillait, et ce fut fait, il fallait que la langue redeviennent ce gladiolus qui tranche dans la chair passive et les cerveaux mous. *

à suivre

Philippe Chauché

David Grossman - Tombé hors du temps