dimanche 13 janvier 2008

L'envers de la cape

Simon Domb/Pseudo Casas

L'envers de la cape (1)

Le pseudonyme est un leurre qui sert à la fois à cacher et à révéler, comme une cape ou une plume, et cela se vérifie en tauromachie comme en littérature. Mon identité est celle que je me donne, celle que je m'invente, que je dessine, écrit, fonde, c'est ma signature, à vous de voir ce qu'elle cache, à vous de découvrir ce qu'elle révèle. C'est l'un des enjeux et pas des moindres du livre de Simon Casas.

Domb n'est décidémment pas un nom de torero, impossible à prononcer por un buen chistiano (par un bon chrétien), lui souffle son premier impressario, qui ignorait sûrement que le jeune Simon était juif par sa mère et son père. Ce sera donc Casas, déformation du nom de la mère, Cazés. Le nîmois devient ces « maisons » taurines, dans ses années d'apprentissage au côtés de Nimeno, dans sa courte carrière en habit de lumière, et dans sa passion absolue d'impressario et de directeur d'arènes, elles seront comme une « maison d'étude » où les juifs s'initient à l'étude et au commentaire de la Torah, les toreros seront ma Torah. La tauromachie est un art de vivre et de penser, un art de « l'éclat », au sens qu'en donnait au 17°siècle Baltasar Gracian, un art de la beauté et de la perfection, c'est ce qu'il apprend des toreros qu'il fréquente.

Ils ont pour noms Manzanares, Conde, Rafael de Paula, Talavante, Ponce, José Tomas. Casas les accompagne d'un mot, d'un sourire, les croise du regard, il écoute, ce que disent ces hommes d'exception : « C'est en observant le mouvement des vagues que j'ai imaginé ma tauromachie. Regarde comme elles viennent se mêler l'une à l'autre sur le sable. La première se glisse sous le rouleau de la seconde. C'est ainsi que j'enchaîne mes passes, voluptueusement, malgré la violence des mouvements. C'est dans la fureur qu'il faut trouver la douceur. » mais aussi : « Si on offre son corps à la bête, la mort ne le prend pas. » ou encore : « Puisque les fleurs de jasmin gardent leur senteur sur des tiges asséchées et que la lune, certaines nuits, retrouve son autre moitié, dans jours je serai sur pied, docteur ! Je ferai le paseo à Almeria. ».

La tauromachie est un roman, Simon Casas a lancé quelques petits cailloux dans le ciel nîmois aux reflets andalous, ils retombent en mille fleurs qui parfument son « envers de la cape ».Vérifications : " Ecrire, prier et toréer imposent des engagements comparables : il ne faut rien attendre et tout donner. Pourtant les toreros demandent à Marie protection et gloire." mais aussi : " Nous avons essoré nos vingt ans... Et épuisé nos dires. Le silence est notre lien. Notre amarrage. Comme un anneau rouillé dans un port où les bateaux toujours gîteraient, même lorsque la mer y serait d'huile. " ou encore : " La musique joue. Ils doivent juger l'instant important ; se dire que je suis un maestro. La musique de la Maestranza est si belle. Et mon fils qui pleure... Prends ton temps, mon enfant : c'est notre temps. Tu coupes la coleta de ton père. Que ça dure éternellement. Ils applaudissent. Ils sont émus. Et quand je pense qu'il y a quelques minutes certains me sifflaient, m'injuriaient... De mes poignets, j'anime l'étoffe soyeuse de ma cape. Je pétris mon élan, je malaxe mes pulsions. Enfin, j'enchaîne les véroniques. Souples, voluptueuses. Les volumes de nos corps s'amalgament comme de joyeuses particules glissant les unes sur les autres. Ne fait-on pas pour toréer de même que pour aimer ? " mais aussi : " Je cachais une étoile de David dans le revers de mes costumes de lumière alors que je priais devant les Vierges des chapelles d'arène en Espagne, le cou bardé d'effigies de tous les saints de la chrétienté. Je la caressais des doigts de ma main gauche et je me signais de la main droite. J'étais un torero juif, en Espagne, et, inconsciemment, je m'astreignais à d'inquisitoires diktats, héritages ancestraux que je soupçonnais pas. "


Casas, mal aimé, Casas redouté, Casas admiré, Casas en quète permanente d'autres "maisons d'études", maisons taurines dans le vif du verbe et de la flamboyance, ce livre nous en ouvre quelques portes. Vous le croyez à Nîmes, il est à Madrid, vous le croisez dans un Palace de Mexico, fausse piste, il est assis à la terrasse d'un café d'une ville du sud. Je l'imagine un livre à main, signé lui aussi d'un pseudonyme, lisons : " Je lève les yeux, le jardin est très beau, les arbres ont basculé, hier soir, du vert au noir, remontent peu à peu, ce matin, du noir vers le vert. La contradiction est si flagrante qu'elle explose en plein visage. Comble de contradiction ? C'est l'époque où nous vivons. Le vingt et unième siècle, d'ailleurs, est-il encore un "siècle", ou une autre autre dimension du Temps ?" mais aussi : " La cloche du Temps a sonné, et c'est le moment naturel de se demander si on a vécu comme il fallait, et si, éternel retour, on aimerait revivre de la même façon, à jamais." Casas ferme les yeux et laisse les mots de Sollers (2), poursuivre leur long cheminement vivifiant, il est heureux. José Tomas vient de réinventer une autre dimension du Temps, où justement le temps n'a plus de prise, il est dans le geste, l'instant, le mouvement de la pensée.

Pour bien écrire il convient de bien se croiser, pour bien écrire il faut à chaque instant se mettre en danger, et cela dans un détachement total, un relachement absolu. Mon visage ne dira rien de mes défaites ou de ma gloire, mon corps est seulement le témoin de ce que je viens de vivre et d'écrire, mon corps d'écriture et de tauromachie résonne d'une musique qu'il invente à chaque seconde, je ne torée pas pour vivre, je vis donc je torée, je n'écris pas pour vivre, ma vie est écriture.

Philippe Chauché




(1) "L'envers de la cape" Editions Fayard (Simon Casas est notamment directeur des Arènes de Nîmes)

(2) "Un vrai roman" Editions Plon

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