samedi 10 novembre 2012

La Vie Légère


" Une contrefaçon du Génie du Christianisme, à Avignon, m'appela au mois d'octobre 1802 dans le midi de la France. Je ne connaissais que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord traversées par moi en quittant mon pays. J'allais voir le soleil de Provence, ce ciel qui devait me donner un avant-goût de l'Italie et de la Grèce, vers lesquelles mon instinct et la muse me poussaient. J'étais dans une disposition heureuse ; ma réputation me rendait la vie légère : il y a beaucoup de songes dans le premier enivrement de la renommée et les yeux se remplissent d'abord avec délices de la lumière qui se lève ; mais que cette lumière s'éteigne, elle vous laisse dans l'obscurité ; si elle dure, l'habitude de la voir vous y rend bientôt insensible....

Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à Avignon, fut obligé de s'arrêter à Tain, à cause d'une tempête. Je me croyais en Amérique : le Rhône me représentait mes grandes rivières sauvages. J'étais niché dans une petite auberge, au bord des flots ; un conscrit se tenait debout dans un coin du foyer ; il avait le sac sur le dos et allait rejoindre l'armée d'Italie. J'écrivais sur le soufflet de la cheminée, en face de l'hôtelière, assise en silence devant moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien et le chat de faire du bruit.

Ce que j'écrivais, était un article déjà presque fait en descendant le Rhône et relatif à la Législation primitive de M. de Bonald. Je prévoyais ce qui est arrivé depuis : " La littérature française, disais-je, va changer de face ; avec la Révolution, vont naître d'autres pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s'efforceront de sortir des anciennes routes ; les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides plus sûrs et des documents plus féconds. "

Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de l'histoire ; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle : " L'auteur de cet article, disais-je, ne se peut refuser à une image qui lui est fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de France. Sur deux montagnes opposées s'élèvent deux tours en ruines ; au haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des spectateurs ; mais personne ne s'arrête pour aller où la cloche l'invite. Ainsi les hommes qui prêchent aujourd'hui morale et religion, donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que le torrent du siècle entraîne ; le voyageur s'étonne de la grandeur des débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des souvenirs qui s'en élèvent, mais il n'interrompt point sa course, et au premier détour du fleuve, tout est oublié. "

Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des livres m'en offrit : j'achetai du premier coup trois éditions différentes et contrefaites d'un petit roman nommé Atala . En allant de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j'étais inconnu. Il me vendit les quatre volumes du Génie du Christianisme , au prix raisonnable de neuf francs l'exemplaire, et me fit un grand éloge de l'ouvrage et de l'auteur. Il habitait un bel hôtel entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid : au bout de vingt-quatre heures, je m'ennuyai de suivre la fortune, et je m'arrangeai presque pour rien avec le voleur...

Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c'était l'entrée de l'Italie. Les géographies disent : " Le Rhône est au Roi, mais la ville d'Avignon est arrosée par une branche de la rivière de la Sorgue, qui est au pape. " Le pape est-il bien sûr de conserver longtemps la propriété du Tibre ? On visitait à Avignon le couvent des Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand la tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des Célestins un squelette : c'était celui d'une femme d'une grande beauté qu'il avait aimée.

Dans l'église des Cordeliers, se trouvait le sépulcre de madonna Laura : François Ier commanda de l'ouvrir et salua les cendres immortalisées. Le vainqueur de Marignan laissa à la nouvelle tombe qu'il fit élever cette épitaphe :

En petit lieu compris vous pouvez voir

Ce qui comprend beaucoup par renommée :

O gentille âme estant tant estimée,

Qui te pourra louer qu'en se taisant ?

Car la parole est tousjours réprimée,

Quand le sujet surmonte le disant. " (1)



Quel imprimeur de talent se piquerait aujourd'hui de publier la contrefaçon d'un livre à succès ? Quel livre à succès mériterait aujourd'hui d'être publié sous le manteau ?

à suivre

Philippe Chauché

(1) Mémoires d'outre tombe / François René de Chateaubriand / Quarto / Gallimard / 1997




jeudi 8 novembre 2012

Comme un Peintre


" A la lettre, je prends de la hauteur.
Que tous les lieux de la Terre se trouvent rassemblés en un même lieu, et le nom de tous les saints.

Nous y sommes.
Je le rencontre une nouvelle fois, proche et difficile à saisir - certes. Autour de nous, les cloches sonnent rayonnantes, nous sommes dans l'envolée brusque des mouettes et l'étendue où elles s'élèvent.

Le son, le sens de cette musique brusquement me traversent.

Je l'entends encore.
Nous sommes dans l'oreille de cette sonorité du ciel.

Sur la mer Égée, le soir, le ciel étend dans la lumière : l'éternité d'une intelligence violette.

Métaphore florale dans un univers nouveau. Personne ne s'interroge. Les fleurs naissent du mouvement de sa main. La nature tout entière se réfléchit dans son amour et dans son coeur. Suzette Gontard eut à cet instant la blancheur d'une koré.

Ils sont là, à Venise. Liés à la sagesse Hölderlin a soudain la figure du cavalier solitaire des royaumes combattants.

Rien n'est perdu.

Lorsque je ferme les yeux, c'est toujours la guerre. Je vois cette lumière harmonique et tout ce qui ne cesse d'apparaître... campo San Trovaso, riva degli Ognissanti. "





Les livres n'ont pas d'âge, comme les peintres. Il revoit Matisse découpant ses papiers de couleur - qui oserait affirmer qu'il ne l'a pas vu ? - ou encore armé d'une canne pinceau traçant dans l'espace magnétique de la toile des haïkus,  ou encore auprès de son modèle ouvrant la toile aux éclaircies du Temps.
Les livres sont sans âge, comme les musiciens. Il se souvient de Glenn Gould, main gauche suspendue sur le clavier de son piano - qui peut affirmer qu'il ne la pas entendu - laissant venir la musique de plus loin que la partition de Bach, de territoires du Temps.
Les livres n'ont pas d'âge, comme les écrivains. Il se voit un soir d'hiver assis face à lui, dans la pénombre, un verre de Roaix dans un main, dans l'autre, l'un de ses livres sur Venise, c'est à dire sur les peintres, les musiciens et les écrivains, il se souvient lui avoir dit, " j'ai l'étrange impression de vous avoir lu depuis toujours... ".
Les livres sans âge l'accompagnent depuis longtemps, du temps où il ne mettait pas de majuscule à ce mot inouï, musical et vibrant comme une toile, il se souvient aussi des livres qu'il prévenait comme des pierres précieuses et sans âge, qu'il offrait parfois, qu'il perdait, retrouvait et qui la nuit l'embrasaient.  


Marcelin Pleynet est sans âge, ce n'est pas surprenant, il écrit depuis toujours, écoute et voit, les peintres, les musiciens et les écrivains le lui rendent bien et si n'est pas le cas, cela n'a aucune importance.

à suivre

Philippe Chauché




lundi 5 novembre 2012

Scott



" 1913 - Les quatre whiskies de défi Canadian Club au Susquehanna à Hackensack.
  1914 -  Le grand champagne occidental bu dans Trent House à Trenton et le voyage de retour hébété à Princeton.
  1915 -  Le bourgogne pétillant au Bustanoby. Le whiskey brutal à White Sulphu Springs dans le Montana, lorsque j'étais monté sur la table pour chanter Won't you come up aux cow-boys. Les Stringer au restaurant Tate à Seattle, écoutant Ed Muldoon, " ce type malin ".
  1916 -  Le calvados siroté dans les vestiaires du White Bear Yatch Club.
  1917 -  Un bourgogne de premier ordre avec monseigneur X au Lafayette. Cognac à la myrtille avec Tom au Nassau Inn.
  1918 -  Le bourbon apporté en cachette dans les chambres des officiers par les garçons d'étage au Seelbach à Louisville.
  1919 -  Les cocktails Sazerac rapportés de la Nouvelle-Orléans à Montgomery pour célébrer un évènement important.
  1920 -  Vin rouge chez Mollat. Absinthe dans une suite hermétiquement close au Royalton. Liqueur de maïs au clair de lune sur un terrain d'aviation désert en Alabama.
  1921 -  Abandonnant notre champagne au Savoy Grill le 4 juillet quand un ivrogne nous a rejoints avec deux dames qui venaient de toute évidence de Piccadilly. La chartreuse jaune à Rome, via Balbini.
  1922 -  Les cocktails à la crème de cacao de Kaly à St. Paul. Ma première et dernière fabrique de gin.
  1923 -  Océans de bière canadienne avec R. Lardner à Great Neck, Long Island.
  1924 -  Les cocktails au champagne sur la rivière Minnewaska et nos excuses à la vieille dame que nous avions tenue éveillée. Le graves Kressman à la villa Marie à Valescure et les disputes qui ont suivi avec la gouvernante à propos de la politique britannique. Porto blanc à des moments de tristesse. Mousseux offert par un Français dans un jardin au crépuscule. Chambéry fraise avec les Seldes pendant leur lune de miel. La production locale commandée sur le conseil avisé d'un prêtre sympathique à Orvieto, quand nous avions demandé des vins français.
  1925 -  Un vin blanc sec qui " ne voyagera pas ", fait au sud de Sorrente, que je n'ai jamais pu retrouver. L'intrigue coagulée - son de sabots et de clairons. Le splendide vin d'Arbois à la Reine Pédauque.
Champagne dans l'atelier du Ritz à Paris. Les vins pauvres de chez Nicolas. Kirsch dans une auberge de Bourgogne, après la pluie avec E. Hemingway.
  1926 -  Saint-estèphe peu intéressant dans un trou désolé appelé Salies-de-Béarn. Sherry sur la plage à La Garoupe. Le cocktail à la grenadine de Gérard M., la seule erreur pour rendre tout parfait dans la plus parfaite maison au monde. Bière et saucisses avec Grace, Charlie, Ruth et Ben à Antibes, avant le déluge.
  1927 -  Vin de Californie délicieux comme un bourgogne dans un des bungalows de l'Ambassador à Los Angeles. La bière que j'ai fabriquée dans le Delaware qui avait un sédiment sombre impossible à éliminer. Caisses de whiskey obscur, coupé et peu satisfaisant dans le Delaware.
  1928 -  Le pouilly avec la bouillabaisse chez Prunier à une époque de découragement.
  1929 - L'impression que tout alcool a été bu et que tout ce qu'il peut apporter a été déjà expérimenté, et cependant - " Garçon, un chablis Mouton 1902 et pour commencer une petite carafe de vin rosé. C'est ça - merci. " (1)

Il pourrait à son tour dresser une carte géographique et littéraire de ses aventures, de Bordeaux - vin de gloire -,  à Madrid - vin de héros -,  en passant par Barcelone, Biarritz, Paris et Cairanne, il pourrait.

A suivre

Philippe Chauché


(1) Une brève autobiographie / Un livre à soi / Francis Scott Fitzgerald / traduc. Pierre Guglielmina / Les Belles Lettres / 2011

dimanche 4 novembre 2012

Son Salon de Curiosité



Il y a le style, la manière, et la matière, cette façon si particulière de saisir l'enjeu du corps, qui n'est pas celui du délit, sauf à considérer qu'en ces temps où la vulgarité est  monnaie de singe,  que le corps du délice est celui du Code de Procédure Pénale. Il y a un regard, autrement-dit, dans ce qui nous occupe, un regard littéraire et frontal, comme s'il s'agissait une fois pour toutes d'écrire face à ce qui constitue la littérature : les écrivains, les moralistes, la joie, le désespoir, le sérieux absolu, la douceur d'un mouvement, un sculpteur royal, une certaine peinture, une musique du doute, le luxe aussi, comme une autre façon de renvoyer la moraline à ses prétentions et sa pauvre et néfaste pensée.
Il trouve amusant d'ouvrir ce livre, dont il ignorait jusqu'à la publication, n'ayant de la toute de charme Cécile Guilbert lu avec une belle jubilation que son Saint-Simon, son Warhol Spirit, et l'admirable Ecrivain le plus libre, amusant après avoir aperçu dans l'un des rayons de sa libraire, un nouvel essai du Petit Père des Philosophes  sur les Dandy, où, personne ne sera surpris, le chevalier blanc de la pensée moderne, s'en prend à ce qui le dépasse et le dérange, au nom de la mission humanitaire qu'il s'est donnée, en droite ligne de ses pauvres petits gribouillis qui plaisent tant aux humanistes, guévaristes, camusiens et autres analphabètes pubères et nubiles, amusant et pétillant comme une coupe de champagne bue en belle compagnie dans un salon  de curiosité, et qui vous met les mots aux  lèvres et à la peau.



" Faire l'amour habillé est impossible. Le faire entièrement nu trop trivial. Tous les baudelairiens d'âme comprendront cette vérité élémentaire qu'il n'est pas de volupté égalant celle de faire l'amour nu bien qu'habillé, déshabillé quoique encore vêtu, à la fois dénudé et paré - ce que justement le porte-jarretelles permet. "

" Qu'est-ce qu'être dévoré par l'art comme par un feu ? enflammé par la beauté ? consumé par l'insatisfaction sans pourtant cesser de renaître en brasier ? Qu'est-ce qu'être habité par une passion plus grande que soi, un talent divin, un génie subjuguant papes et rois ? Comment vit concrètement une incarnation humaine de la grandeur, une créature définie au superlatif, un être de chair que son tempérament accouple au surhumain et son nom à Dieu ? En trois mots comme en cent : qui est le Bernin ? "

" Swift : monosyllabe dont les trois premières lettres commencent phonétiquement par sourire avant de mimer, en leurs occlusives, le sifflement tranchant d'un rasoir - l'onomatopée d'un scalp. "

" Tout le monde connaît la célèbre définition qu'il a donnée de la morale : " Jouis et fais jouir sans faire de mal à personne. " Il est peu dire que cette forte sentence rend piètrement compte d'un système nerveux dans lequel la négativité s'est incarnée comme dans le corps de Robespierre la Révolution. Car toute sa vie Chamfort a été à la fois le plaie et le couteau, la victime et le bourreau, le marteau et l'enclume, tel l'Héautontimorouménos cher à Baudelaire.

" Souci de l'épurement des lignes et de la fluidité ; suprématie du noir et du blanc ; introduction-détournement du jersey, du tweed et de la flanelle dans le vestiaire féminin ; invention de l'imperméable, de la robe-chemise, de la petite robe noire, du tailleur gansé, de la jupe plissée, du pyjama, du sac à main en bandoulière ; avènement des bijoux fantaisie et des sautoirs, du béret et du canotier... Qui dit mieux ? "

Il y a chez Cécile Guilbert, un art du futile et du léger, un art de la distinction amusée, de la saveur et du savoir poivré, pas étonnant qu'elle écrive sur Sade, Novalis, Pound, Lamarche-Vadel ( dont il faudrait d'urgence relire ses écrits sur l'art ) Gongora, et Coco Chanel, écrire comme un tombé de veste en tweed est tout un art.


à suivre

Philippe Chauché




dimanche 28 octobre 2012

D'un Moraliste l'Autre



" Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même ;  il tend à de si grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur : il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solides pour remplir son coeur, et pour mériter ses soins et ses désirs ; il a même besoin d'efforts pour ne pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple ; mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe. " (1)





"  L'on ne saurait être maître de soi-même, que l'on ne se connaisse à fond. Il y a des miroirs pour le visage, mais il n'y en a point pour l'esprit. Il y faut donc suppléer par une sérieuse réflexion sur soi-même. Quand l'image extérieure s'échappera, que l'intérieure la retienne, et la corrige. Mesure tes forces et ton adresse, avant que de rien entreprendre ; connais ton activité pour t'engager ; sonde ton fonds, et sache où peut aller ta capacité pour toutes choses. (2)

Fréquentant depuis quelques décennies de mornes philistins et devant parfois  leur rendre des comptes, il a appris à flatter leurs bassesses, à éclairer leurs incapacités et leurs défaillances par quelques amusantes citations qui les laisse songeurs mais joyeux, pensant qu'il est de meilleur parti de faire sourire ces manants que de déclencher leur courroux, tout en ne manquant pas parfois de les attirer dans de subtiles pièges à pensées qui pour un temps les désarme, à condition de ne jamais en abuser, car, vous en conviendrez, rien n'est plus dangereux qu'un valet qui se voit nu, il sait de profession que rien ne dévoile mieux un serviteur servile qu'une royale remarque.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Jean de La Bruyère / Les Caractères / Édition de Roger Garapon / Classiques Garnier / 1995
(2) Baltasar Gracian / L'Homme de cour / Édition de Sylvia Roubaud / traduc. d'Amelot de La Houssaie /  folio classique / 2010

jeudi 25 octobre 2012

L'Art de la Fugue







La servitude volontaire consisterait à accepter comme livre comptant que si Sollers écrit beaucoup et un peu partout sur tout ce qui le chante et l'enchante, publie, fait publier, s'affiche avec la régularité d'un Maréchal sur les plateaux du petit écran, ne mérite pour le moins aucune attention, et au pire qu'il soit voué aux gémonies. Rarement écrivain, lecteur, éditeur n'a ainsi été visé et tiré en vol par une foule de chasseurs d'idées et de livres, qui sentent que leur petit commerce critique et éditorial, était là sur le vif, ébranlé par une vague de pensée - de savoir et de saveur dirait Barthes - qui les submerge et pour beaucoup les laisse nus et sans voix. Ils s'emploient donc à faire taire le Pape de l'Edition - c'est ainsi que certains aiment à le définir -, ou en parlent pour ne rien en dire - ce qui est la même chose -, et bien entendu ne le lisent pas, trop occupés semblent-ils et pour beaucoup par la moraline active qui coule dans leurs veines et l'insupportable que déclenche chez ces humanoïdes pressés et encombrés ce nouvel opus.


Et pourtant, il suffit de lire, - s’accorder à la fugue des corps, des notes et des phrases dirait ma chère voisine qui en sait beaucoup sur ces éclats – en oubliant tout prêt à penser et tout prêt à savoir : méthode de récolte à la main et à l’œil, vendange racée et élégante.


Lautréamont : « Dans les années à venir, le lecteur va se faire de plus en plus rare. On n’en sera plus à redresser des contresens ou à détruire des interprétations vaseuses, on sera confronté à des gens incapables de lire un langage un peu soutenu. Au fond, on en est déjà là. « Le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit », et pourtant « sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolées de ces page sombres et pleines de poison », cette figure devient de plus en plus virtuelle, pour ne pas dire improbable. Mais quelqu’un existera toujours au singulier : le lecteur. »


Destin du français : « Personne n’ose plus toucher à la Terreur. Maistre, là encore voit loin. Il n’oublie pas, lui, de situer le Diable dans cette affaire. C’est la grande question, néanmoins. Reprenons les choses de plus haut : le français est la langue où la Révolution s’est produite, il donc aussi la langue de la Terreur. Clemenceau disait : « La Révolution est un bloc. » Il a raison. On ne peut séparer la Révolution et la Terreur, elles sont indissociables. Pour autant, on aurait tort de se figer dans une position réactionnaire. Il n’y a rien à regretter. L’Eglise gallicane et la monarchie ont failli. Elles ont failli par rapport à l’Eglise catholique romaine. Erreur funeste du français de s’halluciner comme une langue nationale ! Là-dessus, les Jacobins n’ont fait qu’amplifier l’erreur gallicane.


Qu’est-ce que le français, destinalement ? C’est la capitale occidentale du trésor européen. »


Non omnis moriar : « Dans les sonates pour piano, le piano devient tout à coup autre chose que le piano, avec ses accélérations brusques, ses interruptions inouïes, pour faire entendre brusquement le silence – Gould a compris ça chez Haydn, de l’intérieur. »


Le Génie chinois : « Adieu, adieu, festivals, théâtre, cinéma, télé, polars, romans fabriqués, biennales sinistres, verbosités creuses, agitation politique, clichés, calculs, marchandisation du visible, falsification des sens, expositions déprimantes, laideur à tous les étages.


Vous voulez de la beauté et de la vérité. Vous entrez donc dans le mystère éclairant chinois qui ne se laisse ni dissoudre ni abattre. Sous la Chine, désormais en expansion folle, la Chine millénaire active. Le moine-peintre dont il est ici question est un des plus grands penseurs et artistes de tous les temps. Le barbare, en vous, fait la moue ? On pourrait être penseur et artiste en même temps ? Eh oui, et il y a là de quoi désespérer les philosophes occidentaux dans les siècles des siècles. »


Stendhal chez moi : « A la fin de l’année 1838, Stendhal, qui a retrouvé Giulia, son amour ancien et final, va se cloîtrer à Paris pour écrire à toute allure le plus beau roman du monde : La Chartreuse de Parme. Le 14 mars, il note au bord de la Garonne : « Ce matin, j’ai oublié la vie pendant deux heures. Je respirais les premières bouffées de l’air doux du printemps sur cet admirable quai… « Pas de doute, la vraie identité nationale se réfugie à Bordeaux, et Stendhal insiste sur le caractère « viveur » des corps qu’il a sous les yeux. Que ce soit une leçon pour ce morne pays actuel est donc clair. « A une époque d’hypocrisie et de tristesse ambitieuse, la « sincérité » et la « franchise » qui accompagnent le caractère « viveur » placent le Bordelais au premier rang parmi les produits intellectuels et moraux de la France. »


Métaphysique du dandysme : « Le dandy a besoin de masques, comme la vrai philosophie. Son rêve est d’être là comme s’il n’était pas là, visiblement invisible, insoupçonnable. Laissons la parole au surdandy Nietzsche, aventurier risqué de la vraie vie :


« Tout esprit profond a besoin d’un masque ; je dirai plus : un masque se forme sans cesse autour de tout esprit profond, parce que chacune de ses paroles, chacun de ses actes, chacune de ses manifestations est continuellement l’objet d’une interprétation fausse, c’est-à-dire plate. »


Voilà, note-t-il, un écrivain impossible, une langue admirable, un musicien inouïe, un penseur pêcheur chinois, un écrivain français admirable, la figure d’un dandy, mais aussi un Pape musicien, un aventurier italien, un sculpteur scandaleux, un peintre français : un roman permanent qui s’écrit devant vous, avec vous si vous le désirez ou sans vous, question musicale, et question théologique, qui resteront sans réponse.




à suivre

Philippe Chauché

L'Aimée des Dieux



à suivre

Philippe Chauché

mardi 23 octobre 2012

Lui Seul


" J'avais une autre exigence : je voulais étendre le laps de temps pendant lequel l'homme enferme la bête dans le cercle de son pouvoir ; prolonger l'hypnotisme qu'exerce le ralenti, et donner enfin une sorte de consistance à ce lien irréel que je tisse avec le taureau. J'ai donné une nouvelle dimension à l'enchaînement des passes. " (1)

" L'homme m'attendait à deux mètres de la porte de l'hôtel. Je devrais être plus précis, l'homme en noir était debout, cigarette entre les doigts de la main gauche - belles mains de pianiste - appuyé sur le mur blanc de la maison d'hôte où je me suis habillé Il m'attendait sans m'attendre, c'est ce que j'ai pensé quand je l'ai vu, une seconde nous nous sommes fixés. Il n'a pas détourné son regard, je ne détourne jamais mon regard, " tu regardes toujours étrangement ce qui va advenir " m'a-t-on dit un soir à Madrid, ciel strié de harpons, " ciel de fin du Temps " a-t-on ajouté, comme si le Temps devait finir, cette pensée m'a fait sourire, moi qui sourit toujours qu'avec précaution.

La longue voiture grise m'attendait, je m'y suis engagé, lentement, ma cape fleurie repliée sur l'avant bras gauche, cérémonial lumineux aux couleurs d'Aguascalientes. J'ai choisi, Adolfo l'a peint d'une aiguille juste et fine, point de Vierge, pas de Christ, mais les éclats entrelacés de la nature, peut-être Matisse sur le motif. Je choisi toujours le motif qui m'inspire et me délivre des griffes du démon, le démon, je le sais tremble devant les fleurs. Je ne tremble jamais devant les taureaux, question de style, question d'éthique et d'esthétique. " Lorsque je tremblerai, je partirai " avait écrit un styliste du vide et de la gravité, sa photo encadrée accompagne les instants où je laisse mon art naître, sa photo et des murs de miroir, non pour me voir toréer, mais pour saisir l'invisible de mon toreo.

Il y a eu l'attente et la rumeur, il y a eu la musique et les pas comptés à traverser l'ovale, et les éclats du Temps, il y a eu le regard retrouvé plus tard. Lorsqu'il m'a tendu son billet, " pour vous Monsieur, j'ai tout dans le corps, au plus profond des muscles et sur la peau, j'ai tout entendu et tout vu, ce Roman, que demain, dans cent ans, j'ouvrirai en souvenir de vous, je peux donc vous offrir la trace de mon passage ici ! ". J'ai conservé le billet : " Entrée B - Tribune Présidence - Porte 16 - Rang 1 - N° 17 ". Un billet pour l'Histoire, me dit-on.

" Ce n'est point assez qu'un héros,qu'un grand homme ait beaucoup d'esprit et que l'art ait achevé sur cela dans lui ce que la naissance avait commencé : il lui convient également d'être né avec du goût, et de perfectionner ce qu'il en a reçu de la nature. " (2)




à suivre

Philippe Chauché

(1) Le Calife / François Zumbeihl / Marval / 1995
(2) Le Héros / Baltasar Gracian / traduc. Joseph de Courbeville /  Distance / 1993

vendredi 19 octobre 2012

L'Européen



" C'est la paresse des gens d'esprit que j'aime. Mais les sots paresseux ressemblent à des valets dans une antichambre ; ils y deviennent menteurs, médisants, curieux et insolents. " (1)

" Il y avait deux gens d'esprit, quatre ou cinq sots, six importuns et trois importants dans ma chambre. Je ne pouvais pas m'entretenir avec  les premiers ; les seconds parlaient toujours ; les troisièmes s'obstinaient à croire que j'avais du crédit et me parlaient de leurs affaires ; les quatrièmes voulaient me faire croire qu'ils en avaient, et que je devais mettre mes affaires entre leurs mains. " (1)

L'agitation des fâcheux qui en ces temps bavent et hurlent aurait amusée Charles-Joseph de Ligne, courtisans du vulgaire, ils s'affichent ici et là, avec l'air supérieur d'une poule pondeuse, leur inconsistance mérite parfois l'épée, d'autre fois un soufflet et le plus souvent le retrait, nous n'avons que peu de temps à vivre pour le perdre avec la vermine.



à suivre

Philippe Chauché

(1) Pensées et Fragments / Prince de Ligne / arléa / 2000

jeudi 18 octobre 2012

Désinvolte



Il y a note-t-il des écrivains de la nuit et d'autres du jour, c'est ainsi, ce qui ne veut pas dire que l'un ne fréquente pas un temps les domaines de l'autre et inversement. Il y a ajoute-t-il, des écrivains qui d'un coup de dé traversent le Temps, et inversent la révolution en cours, dominante pourrions-nous écrire, ils n'accordent leur confiance qu'à quelques écrivains que peu lisent, et d'évidence à ce qu'ils vivent depuis qu'ils épousent le mouvement de leur vie et ne craignent aucune terreur et ni aucune transcendance qui en découle, l'humanité bruyante et criminelle leur ait aussi étrangère que la Joconde l'est à un aveugle.

" Avec moi, le monde a vendu la mèche tout de suite. On n'a pas pris soin de me dorer la pilule. On m'a obligé à saisir deux ou trois choses, de quoi faire sauter tous les boulons de l'amarrage social. Geindre ? Après tout, cela ne m'a pas brisé. Et puis le discernement, en général, vient comme une plaie. Alors voilà : j'ai discerné. Discerné comment, à tous les niveaux, la perversité ne se fait pas voir, même quand elle s'exhibe, et plastronne en habit de parade. Discerné comment on lui fait la courte échelle, quitte à se dédouaner en douce. Discerné comment ceux qui se calquent sur les autres se laissent facilement berner ; et d'abord parce qu'ils désirent être. Enfin, combien ne compte pour eux que le toc, ne percevant que des babioles, et ne déchiffrant que des brides, pour ne pas remarquer ce qui est sous leur nez. Alors, bon, celui qui fait ce genre d'expérience, et qui commence à voir, celui-là on l'étoufferait de bon coeur entre deux traversins, n'est-ce pas ? "

Il est évident pour qui sait voir et lire que Meyronnis est de la trempe d'un Lautréamont et d'un Sade qui avaient en leur temps discernés ce qui se jouait tout autour d'eux, leurs proses, leurs poésies et leurs vies ne cessent continûment de le prouver, l'évidence, c'est que cette traversée est aussi une traversée de l'écriture, et l'écriture est l'arme la plus juste pour à la fois mettre à nue le monde et s'en défaire.

" Cette fois, j'ai une trentaine d'années : dans le crâne, pas d'autres dessein que de m'approcher de la parole, et même d'être la parole " dans une âme et un corps ". Tous les jours, s'asseoir devant du papier pour que cela advienne. "

La suite, le lecteur désinvolte l'a connaît : la revue Ligne de Risque, Ma tête en liberté, L'Axe du néant, De l'extermination considérée comme un des beaux-arts, Brève attaque du vif, Poker, Prélude à la délivrance et aujourd'hui Tout autre, mais l'autre suite, comme chez Bach, est à découvrir, il s'agit encore une fois d'y voir clair, ce qui n'est pas donné à tout un chacun ! Et y voir clair avec la traversée de la mort ! Lautréamont est là ! Sade à deux pas !






Reprenant à l'occasion de cette lecture terrible, La Beauté de Schiffter, il se dit, tout en sachant que le Philosophe sans qualités, n'apprécie guère Meyronnis, et que ce dernier ne doit rien savoir du surfeur sentimental, il se dit, que les deux font la paire, nuit et jour, jour et nuit.

à suivre

Philippe Chauché


lundi 15 octobre 2012

Magie


" Magiques ai-je fait les arts, en volant ", nous confie Lope de Vega dans un vers merveilleux. Arts magiques du vol : le chant, la danse, les courses de taureaux espagnoles, comme la part d'improvisation sur la guitare qui accompagne le chant profond, tels sont les arts magiques qui s'envolent sans laisser de trace ni de trait signalant une route pour qu'elle se répète : arts purement analphabètes. Voilà c'est tout particulièrement en Espagne qu'il y eut et qu'il y a encore le flamenco, danse gitane qui est morisque ou simplement andalouse ; le chant profond, tout aussi impossible à transcrire musicalement que l'accord arpégé de la guitare qui l'inspire ou le freine ; les courses de taureaux, où la vive improvisation du toreo, signalée par des traits de raison fort précis, transcende et dépasse à chaque instant de son être - qui est de paraître vain - la définition ou figuration rationnelle qui apparemment le fonde : sa propre évidence ou révélation lumineuse encore rehaussée, cruellement, par l'obscure présence invisible de la mort, impétueuse comme le taureau, qui la rend possible, la soutient et paradoxalement l'affirme sous le masque de sa négation. La danse et le chant andalous semblent s'unir dans la figure lumineuse et obscure du torero et du taureau ; de la raison et de la passion ; de la vérité et de la vie ; pour, en définitive, jouer le tout à pile ou face, le tout pour le tout. " (1)

Ce que l'on prend là pour de l'improvisation s'avère être une construction des plus élaborées, d'une précision d'architecte, ce qui semble n'être qu'une transposition sévère de l'art du beau est en fait le signe d'un savoir qui laisse le bruit du temps le transformer, le modeler et l'offrir dans la pureté du diamant, ne montrant que la découpe la plus délicate et cachant celle qui paraîtrait plus brute et plus sauvage, l'art du beau est dans ce qui ici nous occupe, cette  magique rencontre que ne voient que les voyants.

à suivre

Philippe Chauché

(1) La solitude sonore du toreo / José Bergamin / traduc. Florence Delay / Seuil / 1989

samedi 13 octobre 2012

L'Or et la Soie

" C'était une robe-jardinière, un sarrau à l'ancienne dont les larges bretelles font de mes épaules des ailes repliées. Le buste m'est trop étroit, moi qui ai les seins lourds. Ainsi, quand je m'y glisse les jours de grand soleil et que je me penche sur les dahlias à cueillir, deux tétons s'échappent, et je me souviens qu'ils ont été objets de désir, objets nourriciers. Bien vite je me redresse, car en aucun cas je ne veux être prise pour une ménade de jardin. " (1)

" Je suis très belle ce jour-là.
Mes jambes le sont aussi qui sont longues et lisses. Une peau dorée m'enveloppe dont le grain est aussi fin que celui d'une peau de Japonaise. Précisément, je vais farder ces jambes, non pas d'une crème ou d'un hâle artificiel, mais d'un voile de nylon imprimé de plumes multicolores, falbalas imaginés par un styliste japonais. D'ordinaire, l'austérité de ses kimonos éteints et ses plissés serrés nous rendent graves, hiératiques. Cette fois-ci, il s'est joué de la chaussette en coton blanc des geishas la transformant en une chaussette de petite fille de Paris haute jusqu'au genou. " (1)

" Chez moi, rien n'est blanc ou noir. Chez moi règnent les couleurs rose, jaune, vert. Je mélange tout de façon gaie et neuve. Aucune maîtrise des tons et des styles, mais j'émerge de cette discorde avec hardiesse et assurance. Ce sombre fourreau me devient une étrange aventure. Je veux tant l'habiter que ce désir déjà me pose, me rend femme. Je prends un bain, je ponce mes coudes et mes pieds, je noue mes cheveux en torsade longue, j'ombre mes yeux et mes joues, je rougis mes lèvres et mes ongles. Un body noir et des bas à couture m'y préparent. Du parfum se renverse entre mes seins, derrière les genoux, dans mes mains. Ce soir, je serai une inconnue pour mon amour, tout à fait digne de la robe de moire. " (1)

" Il arriva, tard dans ma vie, qu'un simple métrage de crêpe me fit le plus joli buste qui soit. Ce fut une jupe à taille haute et qui m'enserrait jusqu'à la quatrième côte de sa douceur, soulignant de noir le globe blanc de mes seins encore beaux. Les plis froncés sur les hanches formaient une houle rendant sveltes mes lombes, longues mes cuisses, infléchis mes reins. Ah ! pouvoir sortir les seins nus, ceinte seulement de cet écran de soie voilant d'autres secrètes demeures. (1)

Toute manière de paraître, pense-t-il, est une façon d'être.
L'étoffe, le rouge qu'elle dépose sur ses lèvres, le mouvement de sa marche que révèle la soie qui l'habille, l'or de son oeil et le rythme qu'elle donne à ses phrases, même alchimie, même art, même éthique, le corps se livre aussi dans l'audace de ce qui le cache.
Regarder et se laisser embarquer, sans s'en laisser compter, par l'aventure des fils qui couvrent pour dire mieux ce qui s'offre en un éclair.



Le petit livre de cette anonyme qui affiche le nom d'une étrange dame, s'est offert, note-t-il, comme s'offrent des étoffes dérobées au Temps, des taffetas en disent beaucoup sur l'art de l'être qui s'en pare, ils sont le mouvement de cette femme unique, de son corps qui  n'apparaît que de la transparence secrètes de ses étoffes, et de ses silences ainsi dissimulés, la soie parle et le corps danse, et l'observateur privilégié s'en voit éclairé.



à suivre

Philippe Chauché

(1) Idelette de Bure / La Garde-Robe / arléa / 2008

mardi 9 octobre 2012

Fugitive Beauté.



" La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici !  trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! " (1)

Le jour se levait et avec lui l'étrange espace troublant et troublé de l'écrivain où il se glissait, à l'écart des invectives braillardes dominantes.

à suivre

Philippe Chauché

(1) A une passante / Tableaux parisiens / Charles  Baudelaire / Le livre de poche / 1961

lundi 8 octobre 2012

Lune d'Automne


" La lune d'automne -
j'ai erré toute la nuit
autour de l'étang "

Bachô

Il fixe le ciel d'automne, la lune s'y fond et disparaît, le cercle du Temps se moque éperdument des agitation terrestres, et il sait de longues heures que lorsqu'il fixe ainsi le ciel d'automne quatre ou cinq poètes japonais lui répondent d'un trait de pinceau.

à suivre

Philippe Chauché

dimanche 7 octobre 2012

La Danse.

" Dans la danse, les seins sont inégaux, capricieux. Il y en a toujours un plus long, beaucoup plus long que l'autre, qui descend de son côté tandis que l'autre remonte et reste comme accroché tout en haut, craignant de tomber. De la sorte, dans la danse, au coeur même de la danse de la femme, comme sur une scène en miniature, les seins dansent seuls une danse plus déchaînée, plus effrénée, une danse qui est comme le foyer de l'autre danse, une danse centrale, effrontée, désespérée, tourmentée, pleine de chocs douloureux et voluptueux ; la danse au cours de laquelle les seins des danseuses se pétrissent, se flétrissement et s'usent, et dont ils sortent chaque nuit plus moulus, macérés ; la danse qui les consume et les ramollit.
Sous la cadence, ils sont ce qui rompt le rythme, ce qui met une note de révolte, de désordre, de dérèglement. " (1)

Henri Matisse
Les hommes ont perdu la vue, alors que s'il voyaient ce leur dit la danse des seins, ils deviendraient légers et se tairaient.
à suivre
Philippe Chauché

(1) Seins / Ramón Gómez de la Serna / traduc. Benito Pellegrin / Babel

mercredi 3 octobre 2012

Cinéma




Quand nous avions dix sept ans, nous allions au cinéma pour embrasser notre voisine, qui trouvait cela agréable - Télérama n'existait pas -, puis nous y sommes allé pour découvrir des westerns, des films d'horreur de la Hamer et des films de guerre comme nous le disions - nous ne lisions pas Télérama -, ensuite nous y sommes allé pour nous ennuyer faute de voisine à embrasser  – nous ne lisions pas Télérama –, aujourd’hui nous y allons parfois pour nous amuser – nous ne lisons pas Télérama – et embrasser notre voisine qui à l’air d’aimer les plages de la Côte Basque !

à suivre

Philippe Chauché


samedi 29 septembre 2012

Des Dieux et des Hommes


" La veille de son départ, Maqroll eut une longue soirée de conversation avec sa logeuse. Ce voyage, qui devait être le dernier, comportait des risques évidents. Il lui laissa des instructions sur la conduite à tenir au cas où il y perdrait la vie : prévenir par télégramme la Banque de Trieste qui lui envoyait les mandats, et garder pour elle les deux livres qu'il laissait. Il y aura toujours quelque client francophone pour les lire ; brûler tous ses vêtements ainsi que les papiers qu'il conservait dans une sacoche de toile au fond de sa valise, sans rien montrer à personne ; dire à Amparo María que sa rencontre avec elle avait été pour lui le dernier bienfait et le plus magnifique que lui eussent jamais prodigué les dieux. Enfin, ils firent leurs comptes. Maqroll régla ce qu'il lui devait encore pour sa pension et s'en alla dormir car il lui fallait se lever tôt le lendemain. " (1)



à suivre

Philippe Chauché

(1) Un bel morir / Álvaro Mutis / traduc. Éric Beaumatin / Grasset / 1991

vendredi 28 septembre 2012

Impudeur



" On ne sait quand un plaisir pourpré
A être seule avec son eau distend le rire
Ouvre les jambes crues depuis longtemps fermées
Un estuaire que le poil fumant sépare
En déplaçant la position même du secret

Le sexe merveilleux qu'elle brise et retient
Qui la blesse toujours ; et l'eau inattendue
L'attend comme si cette eau noire était nue
Tant de chaleur bouillonne au carrefour
Suzanne retient l'eau arrière et se voit nue

Tant de vapeur remue avec les feuilles fraîches
Qui sont d'accord !  tant de puissant baiser
Se souvient et d'anciennes larmes s'accrochent
Tant de fauve pénètre leur délicatesse
Que Suzanne au pli profond du vert se meurt

Où rien ne joue que la tendre et tendre impudeur. " (1)

à suivre

Philppe Chauché

(1) Suzanne au bain / Matière céleste / Pierre Jean Jouve / Poésie / Galllimard / 1995

mercredi 26 septembre 2012

Le Corps est Musique


Que l'on ne s'y trompe pas Cécilia Bartoli n'est pas une star, mais une déesse, pas étonnant qu'elle se livre parfois à de surprenantes flâneries musicales avec Alessandro Scarlatti, George Frideric Haendel, Antonio Caldara, Antonio Vivaldi, ou aujourd'hui Agostino Steffani, des hommes d'église et de musique ; il fut un temps, pense-t-il, où les hommes de Dieu avaient ce talent, et les déesses le leur rendaient bien - les sacrements enjouaient les corps et les partitions - pas étonnant que son corps fasse ainsi corps avec la musique, tout chante en elle, tout est chant dans le mouvement de ses lèvres, de ses yeux, de ses seins, de ses hanches, tout est musique dans la musique, dans sa musique de déesse, tout est musique dans ses mots, ses passions et son savoir savoureux, sa musique se déguste comme l'on goûte à un corps accordé au Temps.


" Dans ce mauvais âge défini par la voiture, la radio, l'image, le journal, tous usages de la violence, il n'est plus de vérité pour certaine race que dans la beauté d'un vers, d'une ligne, d'une forme ; il n'est de vie possible que verticalement, en dehors, par un assemblage de sons, de couleurs et de mots. La beauté de quelques phrases d'hier est comme enduite d'éternité. Donnez-moi la puissance de me rapporter constamment à cette réalité redoutable ; donnez-moi de me sentir toujours capable de l'immuable langue qui, partant de nul lieu, de nul état, sous nul ciel, monte verticalement avec ce qui est dit et ce qui est antérieur au dit, pour vous rejoindre, Dieu  Tout est profondeur, oraison et salut, dans un poème d'airain en apparence, et de pure ascension en substance. " (1)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Beauté / Proses / Pierre Jean Jouve / Poésie / Gallimard / 1995

mardi 25 septembre 2012

Mots d'Automne


Claude Nori
" Solitaire automne -
un soupir ah ! le son
d'une cloche lointaine "

Yûsui

à suivre

Philippe Chauché