dimanche 3 avril 2016

Sollers dans La Cause Littéraire

« Formé, tissé, façonné, brodé, inscrit, tracé, coup d’archet dans les profondeurs, étoffe, squelette, musique. Ce Dieu me convient, il voulait que je naisse. Je veux bien l’appeler Iahvé, mais il ne me commande rien, il me protège, il me sauve, c’est un roc, un rocher, un rempart, il détruit mes ennemis au dernier moment, il me tire du bourbier et de la fosse commune, il me ressuscite, il m’aime ».
 
Quel est ce mouvement toujours surprenant qui anime les grands romans ? Quelle est cette source, ces sources qui les nourrissent ? D’où viennent ces livres de grâce qui étonnent par leur foisonnement, leurs éclats, leurs parfums ? Tant de questions que l’on se pose parfois en lisant ces romans qui tranchent avec ce qui s’écrit ici et là, ces livres qui traversent le siècle, nourris de tous les siècles passés. Point de nostalgie dans Mouvement, mais une fidélité au passé mis au présent, au présent plus-que-parfait, au mouvement du futur-antérieur. Pas étonnant alors que l’écrivain bordelais ait un œil en Dordogne, l’autre en Chine, une oreille chez Rimbaud, l’autre chez Hegel, la troisième chez Bataille, une autre dans la Bible (on ne compte plus les oreilles dont est doté l’écrivain). Comme il sait lire, écouter, entendre ce qui s’écrivait, et qui s’écrit, ce qui se peignait et se peint, son roman est un puissant aimant qui tourne dans la nuit, et évite d’être consumé par les flammes de l’Enfer.
 
« J’ai compris, puisque j’avais soudain 15000 ans, pourquoi la Dordogne, en ces temps si anciens, avait pu être le centre du monde. Bataille parle de “cet éclat merveilleux de la richesse pour laquelle chacun se sent né”. Je ne savais pas que j’étais né pour une telle richesse ».
 
Mouvement est un livre infini, libre, musical (des Suites Françaises comme chez Bach), radical, où le mensonge mafieux dominant, le terrorisme barbu et barbant, les sautes d’humeur des Bourses, sont soumis à la question de Hegel, de poètes et de peintres chinois, l’un ne va pas sans l’autre (Yan Zhongdao, Wen Zhengming, He Jingming, et d’autres encore), d’animaux sauvages et de mains négatives de Lascaux, d’un cardinal très amoureux et grandement lettré, d’un mathématicien qui danse et d’un penseur retiré dans une tour miraculeuse, qui chaque matin regarde ses vignes. Ce roman est une bibliothèque vivante, chantante, dansante, où les écrivains immortels (rien à voir évidement avec ceux de l’Académie) s’invitent à des visites de courtoisie, prouvant s’il était besoin, que la littérature échappe au destin du temps. Il suffit naturellement de répondre à cette invitation des écrivains disparus, ils ne cessent de frapper aux pages des auteurs d’aujourd’hui, mais ils sont peu nombreux à le savoir, à y être attentifs, et à les inviter dans leurs romans. Philippe Sollers, livre à livre, façonne cette bibliothèque vivante, vibrante, brillante et libre. Les citations qu’il affectionne et collectionne depuis 1958 bâtissent ce roman français, qui serait aussi très italien, un peu basque espagnol, parfois américain, européen comme l’entendait Casanova, un roman pris dans le Mouvement permanent des phrases, des mots, des couleurs, des parfums et des fleurs, finalement un roman très chinois.
 
« Et voici de nouveau Hegel, que je ne remercie jamais assez de m’avoir contacté, pour me redire que l’infini est la négation de la négation :
“Le mouvement est l’infini en tant qu’unité de ces deux opposés, et le temps et l’espace”.
Il fait très beau. J’avais besoin de ce café fort ».
 
Dans le film Sollers, l’isolé absolu, d’André S. Labarthes, l’écrivain montre un manuscrit à l’écriture bleue comme la mer : « Si je vais très bien, ça coule, c’est fluide, et ça vient exactement comme ça, le souffle, le poignet, et la main, le vent et l’eau sont à égalité… voilà du repos, voilà quelque chose qui dort bien ». Point de doute, Philippe Sollers va bien, Mouvement, d’évidence, est un roman apaisé, reposé, un roman contemporain, brillant, lumineux, grave (la terreur, les attentats, les égorgements, ce théâtre noir qui prend Palmyre pour sa Cour d’Horreur), fort de ce souffle, de cette fluidité, et de ce calme qui n’annonce pas la tempête. Mouvement est le roman de cette mer apaisée de l’écriture où se posent des mouettes curieuses (Hegel, la Bible, quelques Chinois, Bataille, Hölderlin), et qui embrasse l’aube d’été.
 
« Qui n’a pas vu un massif vibrant de pivoines en sortant de la visite, en Chine, d’un tombeau froid de l’époque Han n’a rien vu ».
 
Philippe Chauché


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dimanche 13 mars 2016

André du Bouchet dans La Cause Littéraire









« Or, la langue ne relève pas de notre choix personnel, c’est notre point de départ, le matériau dont nous disposons, et il y a un mouvement qu’il s’agit de renverser : ne pas aller dans le fil de ce qui se détruit à chaque instant sous nos yeux, mais, tenant compte de ce qui est détruit, tâcher dans l’instant de renverser le mouvement et d’édifier quelque chose ».
 
Il s’agit bien de cela, de deux édificateurs, deux architectes de la langue qui se rencontrent. L’un, poète, loin du tumulte, des honneurs et des horreurs, dans la perspicacité de la langue, dans sa vibration profonde, dans sa nette simplicité, accordée à l’espace, à la terre, au sol : …chute de neige, vers la fin du jour, de plus en plus épaisse, dans laquelle vient s’immobiliser un convoi sans destination – je tiens le jour… La paupière du nuage porteur de la neige se levant, je me retrouve inclus dans le bleu de l’autre jour*. L’autre, interviewer sur France Culture, pour L’Autre Journal (qui fut une bien belle aventure) et Libération, mais aussi poète et écrivain.
 
Ces entretiens se nouent autour de la langue – Baudelaire, un temps vif qui traverse les mots –, du lecteur – Le vrai lecteur serait peut-être celui qui fait confiance aux mots, qui se fait confiance à lui-même dans le temps de sa lecture… –, de la peinture – Et ce que je voyais, le sol que je foulais, les accidents de lumière sur la Sainte-Victoire, les modifications de cette montagne dans le jour, me donnaient bel et bien le sentiment d’être dans la peinture que les tableaux de Cézanne, vus quelques heures plus tôt m’avaient ouverte –, de la nature. On y voit ces carnets qui n’ont cessé d’accompagner l’auteur, ces dessins offerts par ses amis peintres, ces chemins sauvages que les hommes délaissent, c’est tout un univers qui se dessine, des poésies qui s’esquissent, une pensée qui s’entend et un poète que l’on écoute.
 
« Je dirai que le travail de l’écrivain ne doit pas être une lecture. On s’appuie sur autre chose que des mots. Mais le travail… Vous dites lecture… S’agissant du travail du peintre, c’est une lecture à vol d’oiseau, qui s’appuie plutôt sur la matérialité des mots, sans réellement les déchiffrer, sur l’espacement, sur les rapports qui font une phrase, dans une articulation concrète, sur les blancs par conséquent, sur le décrochement des phrases ».
 
Précisions du regard, justesse du mot, l’interviewer et le poète sont dans une conversation – une fréquentation, un commerce, une intimité –, permanente. L’espacement des rencontres n’y change rien, les mots disent en écho, ce que d’autres mots ont dit quelques années plus tôt ou qui se dévoileront plus tard. C’est le cœur même de la poésie, l’articulation savante et si simple à la fois, des mots et des phrases qui sautent aux yeux, si l’on peut dire. Ce sont aussi des passions partagées, où la langue creuse, vrille, s’amaigrit, comme dans les sculptures de Giacometti, ou les toiles et les dessins de Pierre Tal-Coat – le portrait qu’il a réalisé à la mine de plomb est en couverture de ces entretiens –, se glisse au centre de ces éclats romanesques, poétiques et picturaux. Pour bien savoir lire, il faut aussi bien savoir écouter. Alain Veinstein écoute, en gardant en mémoire les poèmes d’André du Bouchet et leurs précédentes rencontres. André du Bouchet attentif, écoute les remarques de l’interviewer, la lecture de ses poèmes, les pistes qu’il propose, les éclairages qu’il avance. L’entretien est ce mano a mano, en le privant de ce qu’il annonce de compétition, cette courtoisie partagée, ces attentions, où chaque mot est pesé, chaque phrase avancée, soumise à cette double lecture, une écoute croisée, comme un portrait se reflétant dans une série de miroirs superposés.
 
« Tout a été dit par Rimbaud, ajouter quoi que ce soit serait incongru. Alors qu’avec Baudelaire, une conversation peut être engagée ».
 
Philippe Chauché
 
 

samedi 5 mars 2016

Gabriel Josipovici dans La Cause Littéraire




« La racine du mot inspiration est le souffle, a-t-il dit, et toute la musique est faite de souffle. Si j’ai donné quoi que ce soit à la musique, a-t-il dit, c’est lui rendre la conscience de l’importance de respirer, de la respiration. On l’appelle ruach en hébreu, et avec ce ruach Dieu a créé le monde et avec ce ruach Dieu a créé Adam, et c’est ce ruach qui nous fait vivre et aussi qui fait de nous des êtres spirituels ».
 
Infini est le roman d’un compositeur de notre temps, le portrait d’un musicien, Tancredo Pavone, révélé par Massimo, son ancien homme de confiance, son majordome. On découvre sa vie et sa musique, ses musiques, ses écarts, ses amours, ses envolées, ses passions – Purcell mais aussi Bach et Mozart, leurs petites oreilles écoutaient les sons intérieurs et pas les sons extérieurs – ses fictions sonores et ses frictions musicales – Schoenberg était un vrai musicien, a-t-il dit, mais il a été un désastre pour la musique. Schoenberg, a-t-il dit, a ramené la musique cinquante ans, sinon cent ans en arrière. Pavone compose au cœur de l’Europe, entre Londres, Monte-Carlo, Paris et Vienne, au centre de cette Europe qui vibre, puis se désaccorde dès les années 30 en Allemagne puis en Italie, alors il choisit la Suisse comme ligne de fuite.
 
« La malédiction de l’époque, Massimo, a-t-il dit, est que les gens sont trop aisément satisfaits. Ils ont oublié d’écouter avec leur oreille intérieure, d’écouter le silence et d’écouter le moment ».
 
Infini est le roman d’un aigle qui vit loin du monde et de son tumulte, à Rome dans sa maison au-dessus du Forum, protégé des intrus – admirateurs, musiciens, photographes et journalistes – par son fidèle majordome. Il voit tout, entend tout, et ne dit que ce qui doit l’être, même si… Ce roman est celui de sa déposition, de sa confession, de son admiration pour Pavone. Cet aristocrate italien, ce gentleman singulier, proche de Michaux et Jouve qui va publier ses premiers poèmes, qui joue aux échecs avec Marcel Duchamp – Il était à un tout autre niveau comparé aux surréalistes et aux dadaïstes. Mais personne n’a construit sur son héritage. C’était impossible, parce que son héritage était du sable mouvant –, qui installe des musiciens dans sa grande demeure pour qu’ils travaillent, et qu’ils jouent pour lui. Pavone qui ne va cesser d’évoquer l’émotion qu’a suscitée en lui l’écoute des trompettes solennelles de temples au Népal – on s’approche vraiment près du cœur du son, de la lave fondue qui bouillonne dans chaque son comme dans les recoins reculés de la terre –, sa musique va en être habitée et transformée. Fidèle des fidèles, le majordome déroule cette vie musicienne, ce mouvement, cette vie réelle ou imaginée, entre partitions et passions, vérités ou mensonges, vérités et mensonges ?
 
« Bach ne réfléchissait pas, a-t-il dit, il dansait. Mozart ne réfléchissait pas, il dansait. Stravinsky ne réfléchissait pas, il priait. Mais à Vienne, ils avaient oublié comment danser, ils avaient oublié comment chanter, ils étaient tous des Juifs laïques qui avaient oublié comment prier ».
 
Infini est le roman de l’exigence et de la résistance. La musique avant toute chose, et parfois, une seule note suffit, la musique et le silence qui en découle, silence nécessaire, vital au compositeur, remède à la superficialité qui s’impose partout. Infini est un roman voyageur, qui arpente les territoires d’un musicien solitaire et studieux, qui s’attaque aux pianos et qui écoute le chant des cigales, le roman révélé, comme une musique révèle un compositeur, dont l’Infini est ici aussi la lente et inexorable chute.
 
Philippe Chauché


 
http://www.lacauselitteraire.fr/infini-l-histoire-d-un-moment-gabriel-josipovici

samedi 20 février 2016

Thibault Biscarrat dans La Cause Littéraire



« Ma vie ne fut qu’éclat, abîme, au cœur de la toile, derrière ces longues draperies qui séparent notre regard de ce dernier royaume. Ma vie n’est qu’une prière pour un Dieu absent ou non révélé ».
Dolmancé est un livre minuscule, une arme légère prête à servir, une grenade littéraire qui ne demande qu’à être dégoupillée, nourri du sang littéraire de Sade et Lautréamont. Les deux écrivains du risque absolu hantent les hauteurs de ce roman. Dolmancé est une aventure littéraire des sommets, des aiguilles arides, des précipices, du déséquilibre, de l’essoufflement où le lecteur se risque à chaque page. Dolmancé, au talent de diamant brut, semble la proie d’une frénésie, d’un mystère, est insaisissable, ils sont légion à en témoigner et le livre en porte les traces acérées : ses femmes, la Consolatrice, le journal intime d’Emeline, et le carnet de Dolmancé, cette colonne vertébrale du roman aux éclats tranchants comme des poignards.
« J’assigne au lieu des vocables, des phonèmes, j’assigne au temps une nouvelle grammaire. Mon présent est un futur à l’abandon : organique pensée de la matière, humus, corps, viscères que j’offre aux saisons ».
Dolmancé est un poète dont la plume est un baromètre, un sismographe de l’état du monde. Il voit ce qu’il écrit, et écrit ce qu’il devine de la dévastation du monde, sous ses yeux, le venin s’insinue. Pour écrire, il s’accoude à l’humanité pour y desceller la trace du Diable et de ses serviteurs – Satan, dans sa forme contemporaine, pourrait n’être qu’un logiciel, un site communautaire dont vous ne pourriez jamais plus vous passer. Comme Maldoror, il dirige ses talons en arrière et non en avant. Il voit l’insensé, et l’invisible, jette sur la page blanche les ombres noircies de ses visions terribles, mais aussi de ses sensuelles admirations.
« L’écriture seule reste une lumière ténue dans l’obscurité de ce siècle. Lorsque ce qui nous entoure n’est qu’un ersatz d’apocalypse où chercher l’éclaircie ? Dans les yeux d’Emeline, dans la littérature ou peut-être à défaut dans la mort ».
« Il me disait que mes seize printemps ne connaîtraient jamais l’hiver, que ma beauté serait éternellement conservée par mes yeux. Il m’a dit qu’il m’aimait. Moi aussi je t’aime, mais il y a ce monde et mes frères… »
Dolmancé n’a pas face à lui la jalousie maladive de petits barons ou de têtes molles, mais la fureur destructrice des frères de son amour, qui n’acceptent pas qu’il s’emploie à sauver du nihilisme et de la servitude la jeune femme. Sa réponse : la juste fuite à Venise, au cœur de l’absolue beauté, comme d’autres prirent la route de l’Abyssinie, ou d’un Château de la subversion*, une fuite pour se sauver, car si la langue sauve, elle ne suffit pas, en cas d’imminent danger, il convient de disparaître, la liberté est à ce prix. De cette liberté Thibault Biscarrat tisse un roman de la cristallisation, où l’amour, les récits, les points de vue, les poèmes, les effusions, les doutes, les musiques, gravent dans le marbre son chant où le bonheur est simple comme le silence.
* Annie le Brun, éd. Jean-Jacques Pauvert
Philippe Chauché
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dimanche 14 février 2016

Pascal Louvrier dans La Cause Littéraire



« Les spectateurs pénètrent dans le ventre de la baleine, ils sont Jonas. Le verre sublime le génie du compositeur. Le rouge des parois, l’aluminium moulé, c’est l’écrin de mes songes.
Mon nom à présent peut s’effacer ».
 
L’état du monde selon Sisco est le roman d’un architecte, de l’art de l’architecture, de son monde, celui qu’il invente tous les jours crayons à la main, mais aussi celui de la dévastation annoncée, des résistances timides ou foudroyées. Marc Sisco est un architecte choyé, un artiste de la courbe, du verre, du béton, de l’aluminium, de la suspension, de l’espace conquis, du mouvement. Après des années de recherches, de lignes et de traces, de calculs, il se voit choisi pour construire ce qui s’annonce comme son chef-d’œuvre, le T40, le nouvel opéra de Venise, un défi à l’espace et au temps. Tout semble sourire à l’architecte romantique, il vagabonde à Paris et à Venise. Son univers : ses dessins, ses équations, son bureau, sa Ferrari, ses cigares. Tout sourit à l’éternel insoumis, sauf l’état du monde, son monde qui se fissure et celui qui l’entoure qui s’effondre.
 
« Que reste-t-il de notre jeunesse, de nos premiers émois, de nos rendez-vous avec le destin. Un petit village, un vieux clocher, un paysage, répond l’éternel Trenet. Oui, il reste des lieux, des lieux avec des signatures d’architectes, célèbres ou oubliés, des lieux flamboyants, des lieux vétustes, en pierre, en béton, brique, verre, mais des lieux où s’enchâssent, malgré soi, des souvenirs ».
 
Le roman de Sisco est alors traversé par une rupture, des échanges de coups et une garde à vue, un visage tuméfié et un abandon, cet à quoi bon qui ne dit pas son nom. Ce choc le transforme, son visage n’est plus le même, ses mots, ses attitudes, ses attentions, tout explose, il s’emploie à se faire détester. N’existe que le T40, ce rêve de T40, Venise, l’opéra, Mozart, cette illusion ? Point d’illusion, comme l’on dirait Point de lendemain*, mais le réel révélé, la mort annoncée de sa mère – Elle était là, dans son fauteuil roulant, devant la fenêtre. Je me suis approché sans faire de bruit, elle somnolait. Je l’ai embrassée sur le front, respirant son odeur, comme si c’était la dernière fois que je pouvais le faire–, son couple en fusion, sa fille perdue, sa jeune amie, ses collaborateurs, n’y peuvent mais. Il fond comme le métal de ses constructions et dérive comme un vaisseau de verre sur le Grand Canal. Tout le monde de Sisco file entre ses doigts, ses amours, ses passions, son corps, il ne reste que ses hallucinations et des « accords de tristesse ».
 
« J’ai éteint la lumière. La demi-sphère noire, je l’imaginais au large de Venise, la mer frappait contre elle, les notes assemblées par Mozart déclenchaient une vive émotion, le cœur s’emballait, et l’âme soudain pouvait croire de nouveau en la beauté ».
 
L’éternel Sisco comme le Samouraï de Melville voit sa fin venir, le dernier clap, il laisse filer sa société, le T40, sa vie, pour devenir invisible. Il a tout donné, tout inventé et personne n’a vraiment voulu le croire. Le jeu social est dévoilé. Pascal Louvrier écrit là un surprenant roman, vibrant, vif, mélancolique – Le rôle de l’architecte : être le metteur en scène de notre nostalgie future – désenchanté, nourri d’architecture et de littérature. Un roman dont le héros croise là Sollers, ici Jacques Laurent ou plus loin la crinière blanche de Roda-Gil, entraîné par ce rêve fou de construire envers et contre tout, envers et contre tous, de bâtir – cette aventure humaine incomparable –, d’être ce qui s’élève de ses dessins, de devenir ce qui va s’élancer, défiant toutes les règles humaines de la pesanteur et de la lourdeur des assis, c’est ce même défi que se lance l’écrivain.
 
Philippe Chauché
 

vendredi 12 février 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Delay (Florence)

Florence Delay




Avant d'être Immortelle, elle a interprété Jeanne d'Arc sous la direction de Robert Bresson,  fréquenté le Festival d'Avignon, écrit des romans, lu et traduit notamment José Bergamín, Lope de Vega et Calderón. Son grand père fut maire de Bayonne, son père a donné son nom à une clinique (proche de René Char, le poète de l'Isle sur la Sorgue lui offrit l'année de ses quinze ans les œuvres complètes de Lorca), elle a souvent (j'ignore si c'est encore le cas aujourd'hui) franchi les portes des arènes Marcel Dangou.  " Il fut non seulement l'ami des toreros vivants (Ordoñez, Bienvenida) mais du plus ancien d'entre eux, Sénèque de Cordoue, que Nietzsche surnommait toréador de la vertu. Le maître et l'ami non seulement d'une génération de Républicains éternels mais de leurs petits-fils qu'il éveilla aux luttes contre le sommeil instauré par la dictature ". (à propos de Bergamín dans  Mon Espagne Or et Ciel). 
 
Philippe Chauché   

jeudi 11 février 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Vargas Llosa (Mario)

Mario Vargas Llosa

 

Tout autant péruvien qu'espagnol, il ne cesse d'écrire et de lire depuis plus de cinquante ans. Prix Cervantès, Prix Nobel de Littérature, anobli par le Roi d'Espagne,  l'auteur de La ville et les chiens n'a  de cesse de défendre la tauromachie, plume à la main, comme s'il s'agissait d'une muleta, un art de la trinchera romanesque qui a rencontré celui de José Tomás :  " Vous avez raison, maestro de maestros. Dans les feintes et les leurres dont est fait le toreo, dans ces jeux d'ombres chinoises, des passes et de postures, une vérité crue, essentielle, surgit avec une force imparable. C'est le grand paradoxe de la condition humaine, quand la vie est inséparable de la mort, quand rien ne donne plus de flamme, d'intensité et de passions à la vie que la proximité de l'extinction, surtout lorsque l'esprit humain, dans un ultime défi, construit une autre vie faite de grâce, de formes, d'élégance, de rythme et de beauté, l'art, en somme, une vie qui nous fait pressentir la chimère de l'éternité. "
 
Philippe Chauché

mardi 9 février 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Wolff (Fancis)

 
 
Francis Wolff




On a beau avoir vu, dix, vingt, cent, mille corridas, la dernière est toujours la première. On a beau savoir tout ce que l'on sait, on recommence à jamais la même histoire. La corrida est une éthique et parfois une esthétique.  Francis Wolff qui fréquente les arènes depuis fort longtemps a tenté et réussi le projet d'écrire cette " Philosophie de la corrida ". Et comme un torero juge la force, les défauts, le danger, la noblesse, d'un taureau,  l'écrivain philosophe pèse chaque mot qu'il définit, chaque concept qu'il construit, il choisit ses réflexions, ses esquives, comme un maestro mise sur telle ou telle corne, la pensée est aussi affaire de vista et de sitio. " Le olé qui ponctue une passe n'est que l'espérance du suivant, tantôt déçue, tantôt comblée. L'art naît de la syntaxe, de la pensée de la série. Penser à la passe suivante. Placer son corps pour la répétition, le retour, l'enchaînement. La fin de la passe est là où devra être le début de la suivante. "
 
Philippe Chauché


lundi 8 février 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Léger (Jack-Alain)

Jack-Alain Léger


Il aura porté autant de masques que de pseudonymes, Jack-Alain Léger, dont Gallimard publia Maestranza, " ni essai ni roman ce qu'on voudra " dédié " Aux amis qui ne disent que ce n'est pas fini, aux amis, donc, et à Julian Lopez " El Juli " pour ouvrir le nouveau siècle. Mais aussi Dashiell Hedayat, traducteur de Bob Dylan, Eve Saint-Roch, et Paul Smaïl. De ses livres refusés par les éditeurs, il  parlait de romans romans romans, comme l'on évoque les toros toros. Rêvant d'aristocratie, de belles manières, d'élégance naturelle, il ne pouvait que franchir les portes des arènes, et accompagner les Pasos de la Semaine Sainte. " Le grand portail des arènes était encore ouvert. Je suis allé repérer par quelle porte j'accéderais à ma place le lendemain soir. J'ai relu le cartel : Curro Romero, Espartaco, Rivera Ordoñez, taureaux de Juan Pedro Domecq et Parladé.  Une allégresse irraisonnée m'envahissait avec la force d'un pressentiment : je ne sais pourtant pas ce que je ressentirais devant la fatale réalité de la corrida. "

Philippe Chauché

dimanche 7 février 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Bergamín (José)

José Bergamín



Ecrivain de l'art du birlibirloque, du tour de passe-passe, du jeu, José Bergamín se glisse avec aisance et élégance dans la peau (Piel de toro) des toreros. L'absurde lui va à ravir, comme sa passion pour les toreros fantasques, il va d'ailleurs dédier La solitude sonore du toreo à Rafael de Paula. Il aura incarné avec beaucoup d'élégance l'Espagne de la vie, face à celle de la Mort que distillait Franco et sa clique, au sein notamment de l'Alliance pour la défense de la culture. Proche de Bernanos, de Mauriac et de Malraux, et lecteur du Cantique spirituel, il ne cessera de déranger ses amis comme ses ennemis, et consacrera deux petits livres aux effervescences taurines. " Deux fois je l'ai vu faire et dire admirablement le toreo, avec une finesse et une profondeur de style incomparables. Et, les deux après-midi, il a demandé à l'orchestre de ne pas jouer. "
 
Philippe Chauché
 

samedi 6 février 2016

Jean-Jacques Schuhl dans La Cause Littéraire



« …c’était la terre, la terre avec ses bruits, ses passions, ses commodités, ses fêtes ; c’était une terre riche et magnifique, pleine de promesses, qui envoyait un mystérieux parfum de rose et de musc, et d’où les musiques de la vie nous arrivaient en un amoureux murmure » (Déjà !, Charles Baudelaire).
 
Le Ghost writer est de retour. L’écrivain fantôme, qui n’écrit presque pas, dont la présence est fantomatique, glisse sous nos yeux et y dépose Obsessions, un recueil de nouvelles, que l’on peut lire comme un roman fragmenté. Dandy rêveur, témoin complice d’artistes et d’anonymes qu’il a croisés au hasard de ses escapades romanesques, Jean-Jacques Schuhl se délecte d’associations d’idées, mêle souvenirs, visions, situations, rues et villes mots qui s’ouvrent comme une boite à malices, pour faire naître ses envolées romanesques, un peu comme dans les vieux films de Raoul Ruiz – Entrée des fantômes – avec le même sérieux amusé, la même gourmandise pour raconter des histoires à faire sourire les enfants et éloigner le néogâtisme gélatineux qu’épingle le Pataphysicien Daniel Accursi.
 
« Vue du quai Voltaire, sous cet angle, là-bas la gare d’Orsay, palais de verre renfermant une lueur bleu aquatique avec au-dessus le ciel plombé, nuages noirs ici et à frangés de rose, je me suis retrouvé dans le Londres ancien, époque du Crystal Palace : ce mélange d’inquiétude et de féérie. C’est comme avec les gens, les visages, je ne peux m’empêcher, c’est parfois un détail, trois fois rien, de substituer à un lieu un autre, éloigné de préférence : le Bosphore et les Dardanelles dans un coin perdu du quinzième, ou Gethsémani, Jérimadeth, j’en oublie. Rêveur forever ! ».
 
Le Ghost writer est un oiseau de nuit, croisant ici Paloma Picasso et Helmut Berger, là Warhol et Basquiat, un peu plus loin Jim Jarmusch et Betty Boop, ou encore le Docteur Death, ce médecin légiste dont il pense un temps faire le portrait pour un magazine, Jean Eustache qui voulait recueillir à l’extrême surface de la pellicule tout ce qui ne veut rien dire, Werner Schroeter et son aristocratique solitude, une courtisane un peu déjantée, une couturière à l’amateurisme ravageur de tissus rares. Vivants ou morts, fantômes à fictions, et fictions de vivants, qui ne manquent pas un rendez-vous depuis la parution d’Ingrid Caven.
 
« Je regardais les petits bouts d’étoffe par terre, en rubans comme ceux, en papier, de mes lambeaux de manuscrits ou de bords annotés et découpés des journaux dont j’aurais pu faire des bracelets ».
 
Le Ghost writer traverse avec une certaine nonchalance les jours et les nuits parisiennes et new-yorkaises, à ses côtés Baudelaire, autre dandy rêveur et raffiné. La nouvelle La cravache pourrait lui être offerte, comme l’on offre une rose blanche à une actrice de cinéma allemand, ou à un couturier céleste. Jean-Jacques Schuhl écrit comme l’on dessine, coupe dans de la soie, comme l’on surpique et assemble ce qui va en un coup de ciseaux magiques devenir une seconde peau encore plus légère et soyeuse que la sienne.
 
« Cette image d’éphémères dessins disparaissant m’a rappelé aussitôt les empreintes accidentelles d’un pied sur la toile de Jean-Michel Basquiat. C’était deux fois, sans doute, une intervention du hasard, et deux fois une empreinte : du pied de Jim Jarmusch, de l’ongle du pouce de Michelangelo Antonioni, et que l’une demeure tandis que l’autre disparaît n’était qu’accessoire, seule comptait pour moi la marque en creux d’une chose absente. Il existe certaines empreintes de pattes d’oiseaux plus délicates que des rameaux de givre… »
 
Avec ce qu’il a vécu, avec ce qu’il a vu, entendu, le Ghost writer pourrait écrire dix, vingt, trente romans électriques, Obsessions est leur concentré chimique, persuadé, et c’est son beau principe romanesque, que les gens gagnent à être connus : ils y gagnent en mystère.
 
Philippe Chauché
 

vendredi 5 février 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Cau (Jean)


Jean Cau



Son nom reste à jamais attaché à celui de Jean-Paul Sartre - il sera son secrétaire et tout porte à croire qu'ils ont parlé toros -, au Général de Gaulle - admiration totale pour l'homme politique -, au Sud dont il ne se détachait jamais et aux toreros. Il avait cette science de l'observation qui parfois transforme un journaliste en écrivain et un écrivain en aficionado. Proche de Paco Camino et de Litri, nous croisions parfois son ombre dans les rues de Nîmes. Il était farouche comme pouvaient en ces temps l'être les pensionnaires de Don Eduardo Miura, insaisissable, mouvant, fidèle à sa terre et au sable des arènes. " Des milliers de gamins, en Espagne, dans les parcs, les fermes ou les terrains vagues s'entraînent  ainsi à toréer des toros d'ombre. Parfois les copains s'arrêtent pour regarder l'un d'entre eux. Quelque chose se passe. Il n'y a pas de toro, pas de spectateurs, pas d'arène mais l'enfant, sous les yeux de ses copains médusés, opère des gestes magiques. Les copains voient l'arène, voient le toro. Ils entendent les Olé de milliers de spectateurs déferler en vagues. " (Les oreilles et la queue)
 
Philippe Chauché

samedi 30 janvier 2016

Le Saint-Simon d'Olivier Baumont dans La Cause Littéraire



« Saint-Simon sut écouter son temps, et s’il ne fit peut-être qu’en entendre la musique, il eut soin cependant de tout mémoriser. Les échos musicaux qui nous parviennent aujourd’hui sont magnifiés par son génie littéraire ; ils ne laissent d’être passionnants, surprenants, et riches de perceptions nouvelles tant sur la période que sur l’auteur lui-même ».
 
L’écrivain des Mémoires danse et écoute. Le mémorialiste de la Cour se fie tout autant à sa mémoire qu’à son corps. Il écrit comme l’on danse à Versailles – Savoir danser chez le roi, c’était savoir y vivre. Olivier Baumont le lit en admirateur de son siècle et de son art, et le traduit en musicien. Saint-Simon a toujours une oreille aux aguets et une main prête à saisir ce qu’il entend et ce qu’il voit, à la volée dirions-nous, comme un compositeur. Il se glisse au centre de ces divertissements qui font le sel de la Cour, où l’on doit être vu, où se jouent des parties d’échecs invisibles, où se nouent des conquêtes, où se règlent des comptes. Saint-Simon qui n’est jamais dupe de rien, sait les avantages et les risques d’être au cœur du volcan, au centre tellurique du pouvoir, ses Mémoires en prolongent l’écho. Il faudra pour ce livre d’Histoire et d’histoires miser sur l’esquive, mais aussi les sauts et les bonds, tout en gardant l’oreille éveillée et la plume accordée.
 
« Danser était montrer à tous que l’on est vivant, que l’on était à sa juste place, que l’on tenait son rang, et que l’on défiait guerres, maladies, soucis et tracas ».
 
 
 
« Un jour même, le Roi voulut que tout ce qui étoit à Marly de plus grave et de plus âgé se trouvât au bal, et masqué, hommes et femmes ; et lui-même, pour ôter toute exception et tout embarras, y vient, et y demeura toujours avec une robe de gaze par-dessus l’habit ; mais cette légèreté de mascarade ne fut que pour lui seul, le déguisement entier n’eut d’exception pour personne ».
L’écrivain passe d’un siècle à l’autre, du Grand Siècle à celui des Lumières, d’un bal à l’opéra, d’une messe à Versailles à Notre-Dame d’Atocha avec force tambours, il collectionne des partitions, il écoute ces timbales sonnantes, il note et ne cesse de noter tout ce qu’il voit de son siècle sans se douter qu’il ne cessera d’être lu et relu, par Chateaubriand, Stendhal et Proust – l’auteur consacre dans son Final quelques lignes au Pastiche Dans les Mémoires de Saint-Simon, mais aussi Philippe Sollers, qui ne manque jamais d’en faire un Héros et qui aujourd’hui publie cet Opéra. Saint-Simon musicien ? Saint-Simon amateur au diapason des musiques qu’il croise et qu’il entend ? Olivier Beaumont répond aux questions qu’il se pose, en cadence, comme le Mémorialiste. Le danseur de la cour est familier dans branles, menuets et contredanse, il a assisté à l’opéra d’Issé qu’il juge fort beau et très bien joué, il a encore dans l’oreille les musiques des musiciens du roi à la Chapelle, et les mots de la musique deviennent sous sa plume de justes métaphores – le bruit de leur canon étoit une musique piquante à entendre. Saint-Simon sait que la cour est un théâtre permanent, il en va de même des affaires du Monde, l’écrire c’est le dévoiler, alors il l’écrit. Sa plume, si elle sait être acide, se coule aussi dans l’encre de la douleur, il voit comme personne et saisit comme d’aucuns une perte qui s’annonce : (à propos de la duchesse de Bourgogne) Avec elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes, et toutes espèces de grâces. Les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour.
 
« Cette belle moisson dans les Mémoires est principalement un corpus avec musique plutôt qu’un corpus de musique. Là n’est pas son moindre intérêt : peu d’auteurs peuvent en apprendre autant sur les conditions dans lesquelles celle-ci était perçue, écoutée, entendue et interprétée, dans les nombreux lieux où elle avait sa place. Saint-Simon ne fait pas que rendre compte, il donne aussi son avis en un constant mélange de bienveillance et de malveillance ».
 
A l’Opéra, monsieur ! est cette belle moisson dans les blés et les chaumes des Mémoires, et Olivier Baumont en lecteur musicien est fidèle à la lettre et aux mots. Il donne à entendre et à voir ce que Saint-Simon a saisi, ce qui l’a troublé, agacé, ce qu’il a ressenti et senti, ce qu’il a esquivé et résumé. Les danses et les chants, les notes et les mots qui ont nourri le récit d’une vie, d’un siècle à la cour, dans les bals et les loges royales. Il nous donne a entendre – et nous invite à lire et à relire les Mémoires sous un nouveau jour, et à entendre de ce siècle : la voix inspirée et splendidement indépendante de l’un de ses auditeurs privilégiés.
 
Philippe Chauché
 
 
 

dimanche 24 janvier 2016

Pascale Petit dans La Cause Littéraire





« comme si d’emblée on connaissait la fin et qu’on faisait semblant de se concentrer sur le comment le pourquoi
un scénario si impeccablement logique qu’ils n’en ont plus eux-mêmes le véritable usage
aucun mobile »
 
 
Les équations comme les romans recèlent des inconnues, des variables, et le lecteur se doit de tenter de résoudre, de se prêter à ce réjouissant jeu littéraire. Pascale Petit s’emploie tout d’abord à brouiller les règles de la ponctuation, de la composition littéraire, point de virgule, ni de point-virgule, perdus les points qu’ils soient uniques ou de suspension, point de point pour fragmenter le roman, pour le relancer, pour qu’il se pose, qu’il retrouve des forces. Seuls perdurent parfois quelques exclamations ! Cette équation introuvable et inachevée, enquête sur la narration, sur la naissance du roman, sur l’auteur et ses propres équations impossibles, sur ses hésitations, ses doutes, ses rêves et ses envies. Les phrases de cette équation du roman s’allongent comme les vagues d’un dialogue, échange d’associations et de mots que l’on aurait pu entendre dans un film romanesque de Jean-Luc Godard, ou sur la scène d’un théâtre. Un roman dialogué sur le fil du rasoir, sur le fil de la rencontre amoureuse, de l’image, de la perte et du saisissement.
 
« un sac de voyage   un plan de ville    un paquet de cigarettes rouge et blanc    un jeu de cartes    une lettre un livre ouvert à la page tant   comme une page dans une machine à écrire dans un film  on l’arrache   on la lit   on la froisse  comme la photo d’une femme qu’ensuite on défroisse et replace un peu plus loin dans le livre chapitre tant »
 
L’équation du nénuphar est un jeu de piste où les phrases se suivent et se ressemblent parfois, privées de virgules et de points, elles gagnent en légèreté, en espace, comme si elles avaient été écrites pour être lues à haute voix. Comme si l’auteur ne cessait de nous dire : respirez, respirez, respirez quand vous lisez ! Ces phrases esquissent le mouvement circulaire d’un dé que l’on jette et qui roule et tourne sur une page blanche avant de dévoiler son six attendu ou son noir absolu. Cette équation est aussi une histoire d’amour, le rêve d’un film d’amour, celle d’un inconnu qui se dévoile, de phrases qui s’écrivent seules à même la nuit, d’un sourire, d’un silence, des images qui se saisissent des phrases, des mots qui échappent à la routine, une immersion dans l’océan romanesque, comme une chanson qui parle des oiseaux du paradis.
 
« dis-moi que la pierre est toujours dans ta poche   dis-moi ce qu’il y a d’écrit    dis-moi ce qu’il y a d’écrit  dis-moi ce qu’il y a d’écrit au dos des images  parle-moi parle-moi parle-moi dans le dos   parle-moi des oiseaux et de la rose de cayambe  ne me dis pas qu’on ne peut pas passer d’un visage à l’autre  d’un corps à l’autre »
 
L’équation du nénuphar a l’ampleur d’une odyssée, la force d’une adresse, elle se déroule comme un manuscrit ancien, d’où jaillissent des voix qui se répondent, roman nouveau, comme on le dit d’un vin jeune qui déploie ses arômes dans un beau verre en cristal et qui porte en lui les traces des milliers de vins déjà tirés, des millions de grappes de raisins foulées, il en va ainsi de l’art du roman. Pascale Petit pèse ses mots et ses phrases comme s’il s’agissait de poudre d’or, et les assemble avec la précision d’un joaillier, et son équation les met en lumière.

Philippe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/l-equation-du-nenuphar-pascale-petit




jeudi 21 janvier 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Magnan (Jean-Marie)

Jean-Marie Magnan

Jean-Marie Magnan, Lucien Clergue et El Cordobès


Ecrire le Roman de la Corrida, comme celui de Jean Genet, de Picasso, de Cocteau, croiser Paco Ojeda et Michel Tournier, se glisser dans des arènes, comme l'on se faufile dans un roman, c'est tout l'art de Jean-Marie Magnan. Il a tant de vu de toreros et de toros, qu'il pourrait entrer à l'Académie du Ruedo si elle existait. Il tant entendu, tant écouté, tant admiré, tant craint lorsqu'une corne s'aventure au plus près du fil de la vie, qu'il en a fait un Roman, une aventure céleste : " Avec Atrevido (audacieux), mythique taureau blanc d'Osborne, l'incarnation fut complète et sa ville se rendit à lui. Madrid avait perçu le raffinement de sa manière, son charme mélancolique et vulnérable, sujet à éclipses. Reste que, cette fois encore, son départ silencieux resta inaperçu. " (Antonio Chenel Albaladejo Antoñete)
 
Philippe Chauché
 
 

dimanche 17 janvier 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromachie : Zumbiehl (François)

François Zumbiehl


 
La diplomatie s'applique aussi à la tauromachie. François Zumbiehl, le plus madrilène des français qui l'a exercée notamment en Espagne, a su mettre son savoir au cœur de sa passion : faire parler les toreros et surtout les écouter - Des taureaux dans la tête -. Il voit sa première vraie course à Bayonne en 1956, sur le sable de Lachepaillet : " Aparicio - visage impassible avec je ne sais quoi de vulnérable, peut-être à cause de ses paupières lourdes et de son nez aplati comme celui d'un boxeur - ; Litri, au costume de pénitence (violet "nazaréen" et or), faisant virevolter la mase noire, tandis que son regard était dans les nuages ; Antonete, dont la figure un peu molle était cependant tendue par la concentration. " (Taurines)
Il reste de ce qu'il a vu, des livres, traces de ses tauromachies décomposées. Il écrit sous l'inspiration d'une saeta flamenca, au plus près du doute, du drame et parfois du triomphe, au cœur d'un battement, d'une respiration, d'un silence, comme les toreros on le rassure des barrières, on lui souffle le mot, la phrase, une métaphore :  bien, bien torero !
 
Philippe Chauché

samedi 16 janvier 2016

Blaise Pascal dans La Cause Littéraire





« En l’absence de son père et ignorant des secrets, Blaise trace ses triangles et ses cercles à la craie sur le sol, assis pendant des heures sur le carrelage de la salle à manger devenu pour lui une immense ardoise de calcul ».
Cette jeunesse est le roman d’un génie, l’enfance romanesque d’une aventure qui va transformer le monde, ou, pour le moins, le regard que ses contemporains et leurs descendants vont porter sur lui. Ce roman est celui de l’enfance d’une pensée en mouvement – un trait continu (…) efficace et incontestable – qui va très vite sauter aux yeux de son père et de ses amis mathématiciens. Cette jeunesse est l’enfance d’un mouvement, le geste ample de Blaise Pascal, qu’éclairent les phrases souples, vives et élégantes de Marc Pautrel. Cette jeunesse est aussi celle de l’absence, de la perte, d’un trouble profond, Baise Pascal ne cessera de se demander où se trouve sa mère, pourquoi est-elle morte, quel mal l’a traversée et terrassée, pourquoi n’était-il pas là pour la sauver. Cette douleur habitera sa jeunesse, comme celles qui ne cesseront de l’assaillir, jusqu’à la dernière qui fécondera ses Pensées.
« Parce qu’il a lui-même un corps en lambeaux, qui certains jours le porte et d’autres jours l’entrave, Pascal pense que tous ceux qu’il côtoie sont dotés d’une force supérieure et sont indestructibles ».
Le jeune Blaise Pascal dessine, il projette ses cercles, ses droites et ses angles dans un siècle qui l’attendait. Il conçoit et fait fabriquer la pascaline, sa machine arithmétique qui a libéré son père du poids des calculs quotidiens. Il expérimente et fait expérimenter ses théories, le vide le passionne, il ne cesse de vérifier ses gestes d’enfant surdoué, de prouver qu’il est un génie, et son nom résonnera de mille éclats dans les bulletins de la météo marine, de pascal en hectopascal – son nom devient alors aventure marine. De mathématicien il se fera philosophe, penseur, écrivain, maître de sa langue, celle du 17° siècle, il fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine*.
« Les flammes lui ouvriront la voie, des formes particulières de lumière, un brasier délicieux envahira son être, et pendant deux heures qui sembleront deux ans ce feu habitera son crâne ».
Cette jeunesse est un roman qui met à nu les secrets du mathématicien et du moraliste, comme il l’avait fait avec Ozu, Marc Pautrel s’y livre ici avec justesse, finesse et précision. Il dessine ce visage, ces mains, ce corps, ces pensées en ébullition avec cet art du trait et de l’esquisse, l’art du trait est ici l’art du roman. Les faits commandent la plume. Les faits et les situations font de cette jeunesse un roman de l’épure, de la vision, de la passion et de la langue. Elle va jaillir dans son infaillibilité avec l’accident que l’on connaît, cette suspension dans l’espace, pendu par les pieds Blaise Pascal est saisi par une autre révolution – un Feu –, elle ne sera pas mathématique cette fois, mais théologique et philosophique, et sa portée sera tout aussi exceptionnelle.
« Pascal écrit, il note à grande vitesse tout ce qu’il vient de voir, très exactement ce qu’il a vécu, les versets de la Bible, Feu, la langue vivante, le fleuve des mots français, éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre, il n’y a rien d’autre à ajouter ».
Philippe Chauché
* François-René de Chateaubriand

samedi 9 janvier 2016

Thomas Vinau dans La Cause Littéraire


« Nuits rouges. Murs bleus de glace. Le sol est une peau, je n’ai pas froid. Un homme me souffle une fumée épaisse sur le front et la poitrine. Il frôle ma bouche et mon ventre avec ses doigts dans le geste de chasser une mouche » : Blanc.
 
« Ce jour-là, à cet instant, le jour ne ressemblait pas à un compte à rebours. Ce jour-là, à cet instant, Cioran n’écrivait rien » : Bleu de travail.
 
« Les jeunes martinets redescendent en piqué vers le champ de luzerne. Leur vol est encore approximatif, deux ou trois moniteurs expérimentés piaillent les recommandations de route. Leurs cris sont comme des clous dans le ciel » : Autre chose.
 
Il faut toujours prendre au sérieux et avec le sourire les petits livres de Thomas Vinau. A chaque nouvelle parution, il nous invite à un Tour du jour en 80 mondes – les livres sont des mondes qui éclairent ou assombrissent le Monde. Il écrit toujours avec un temps d’avance, question de rythme, de la lune au soleil de midi, des étoiles à la terre – d’un pays où la lumière marche sur les murs –, sur un tempo renversant, comme chez Julio Cortázar. Les romans de Thomas Vinau sont des fils qui se tissent de page en page, il faut les tirer un à un, pour en découvrir la trame subtile, le drame intérieur, la fureur, la stupeur, la révolte – Tous ceux qui cassent les murs m’intéressent. Que ce soit au marteau-piqueur ou à la cuillère*. L’écrivain est un tisseur d’histoires – Mes yeux m’affûtent en grisaille –, un diseur d’aventures, un lieur de couleurs, du bleu du ciel au gris du monde. Un air frais et vif souffle sur ses romans.





« Manger nos bravoures sans éclats. Nos petits pains. Nos petits matins. Mordre dans l’eau froide du temps qui passe. Laper l’onde glacée » : Bleu de travail.
 
« Je fais quelques pas. L’immensité et la densité de la blancheur m’aveuglent » : Blanc.
 
« La nuit fut assourdissante. Des rêves remplis d’explosions. De fusées cinglantes. De cratères. De sang et de lymphe. Toutes les aubes sont des carnages » : Autre chose.


Il faut toujours être sur ses gardes lorsque l’on lit un livre de Thomas Vinau, c’est d’autant plus vrai avec ces trois derniers, Blanc, Bleu de travail et Autre chose, le temps de quitter sa lecture du regard, et de nouvelles péripéties s’installent.

Blanc est une nouvelle glacée et glaciale, une traversée sanguine où le corps du narrateur s’enneige et frissonne. Blanc est un rêve qui saigne, habité par le Grand Nord et les chiens, un cauchemar où tout est blanc, chaque phrase coupante comme du cristal. C’est vif, net et brillant, effrayant par instants, un rêve blanc qui retourne le cœur – Je suis pauvre des autres. Je suis vide. Je suis blanc. Je n’ai plus d’histoire.
 
Bleu de travail, c’est l’art du scat, des mots qui sonnent et résonnent, qui se mesurent et s’affrontent, tout un art de bouche à bouche pour dire ce qui se joue et s’écrit sous les yeux de l’écrivain – Je nage entre les nuages. Entre les nuances et les nuisibles. Scrute la tendresse de l’horizon, qui brille, sur la solitude de chaque brindille. Thomas Vinau porte des attentions très particulières à la rosée du matin, aux oiseaux, au(x) ciel(s), aux matins piquants et aux nuits extravagantes. Il ne cesse de donner del’air aux mots. Il joue aux dés, et multiplie avec la chance du talent les double six. Tout est évident chez cet écrivain, en deux phrases, en trois mots, en six points, il embrasse et embrase chaque petite histoire qu’il va déployer et qui vont fonder son roman. Ses personnages, ses témoins aux aguets sontdes lucioles qui grignotent le crépuscule. Thomas Vinau fait tourner les mots dans sa bouche et sur sa feuille, en une valse perpétuelle.

Autre chose, est placé sous la protection de Franz Kafka et Lucien Suel, et sous les yeux du monde, de ce monde qui griffe, gifle, vibre, chante sous son regard plongeant – Le soleil fait scintiller les draps de son lit. La poussière qui danse dans la lumière lui laisse une impression de présence. La nature est toujours à portée de plume – comme chez Francis Ponge – avec ses bruits et ses fourmillements, ses insolences et ses éclats, ses secrets et ses accoutrements, celle qui foisonne et celle des hommes, naturellement humains, ils sont le cœur vibrant de cette narration intime*.
L’écrivain est un colporteur de mots et d’histoires, il se contente parfois d’arpenter son jardin, de vagabonder dans sa maison, à d’autres reprises, la fièvre romanesque l’entraîne sur une place, une colline, un café, sur les bords desrus toniques – la pluie fait souvent des claquettes dans les livres de Tomas Vinau –, dans sa musette une collection de mots simples et rares, de phrases vibrantes et coupantes comme des haïkus, frémissantes comme la queue d’un serpent. Douloureuses, drôles, tendres, surprenantes, fragiles, des histoires à lire et à dire debout en plein vent, sous l’ombrage d’un platane, des histoires légères et tranchantes, soyeuses et rugueuses, tremblantes, à couper le souffle ou à le rendre par instants plus puissant, des histoires de colporteur, de vagabond bondissant.

Philipe Chauché

http://www.lacauselitteraire.fr/trois-livres-de-thomas-vinau-blanc-bleu-de-travail-autre-chose

jeudi 7 janvier 2016

Dictionnaire amoureux de la Tauromochie : Montcouquiol (Alain)

Alain Montcouquiol

Son visage est à jamais lié à celui de son frère Christian, Nimeño, le torero disparu le 25 novembre 1991 après son terrible accident dans les arènes d'Arles où un toro de Miura a fracassé son destin. 
Avant d'accompagner son frère sur la planète des toros, Alain Montcouquiol a lui aussi porté l'épée et la montera. Aujourd'hui,  il écrit avec la même science et la même ferveur, le même doute et la même grâce.
Alain Montcouquiol continue d'accompagner son frère par ses livres - ces anges de sollicitudes -, il y a Recouvre-le de lumière, Le sens de la marche, Le fumeur de souvenirs, il y a des souvenirs qui nourrissent l'imaginaire et des imaginaires qui naissent des souvenirs. 
" La corrida est finie. Le lit est défait, les draps froissés, tous les tiroirs et les portes des armoires sont ouverts, les cendriers sont pleins... il y a du sable sur la moquette à l'endroit où Christian s'est déshabillé, une serviette encore humide pend au robinet du radiateur... il flotte dans la chambre une tiède odeur de lessive : c'est la buée de la douche, l'odeur du shampooing et la fumée du tabac brun mélangées... Aujourd'hui, comme l'a répété Federico en débarrassant la chambre : " La chance n'était pas là. " 

Philippe Chauché 

dimanche 3 janvier 2016

Dictionnnaire amoureux de la Tauromachie : Joselito


Joselito ( José Miguel Arroyo Delgado )


Lorsque l'on se souvient de ses faenas à Nîmes, à Bayonne ou à Dax dans les années 90, on se demande s'il n'a pas toujours été là au cœur des arènes, il faut  dire que ce surnom habite la tauromachie depuis le début de l'ancien siècle, l'âge d'or de la tauromachie qui voyait s'opposer José Gómez Ortega (Joselito) à Juan Belmonte. Dans les années 90, Joselito défilait souvent aux côtés d'Enrique Ponce, deux épures qui se toisent. Il avait cette élégance discrète, ou ce discret savoir qui le rendait inimitable. Un après-midi à Bézier alors que la Présidence invitait la musique à accompagner sa faena, avec la fermeté nécessaire, il demanda le silence, glissant simplement à quelques mots près, que la musique vient de là, du ruedo, du sable,  du toro et de sa muleta. Sa tauromachie était ce silence musical. Récemment il a raconté tout cela dans un petit livre.
 
Philippe Chauché