mardi 30 juin 2009

Pina Bausch



" On avait rendez-vous, Anna Livia et moi, au 21 quai de Gesvres, sur le trottoir, à midi. L'ai était chaud, on transpirait, j'étais très en avance. Le 21, c'est l'entrée des artistes du Théâtre de la Ville. C'est à Châtelet, là où Anna Livia m'avait invité à boire un café. Les arbres sont radieux, un peu de vent court dans la lumière, la Seine brille entre les voitures. J'avais envie d'une cigarette. Une femme est arrivée, vêtue de noir, mi bonze, mi-héron. Longue et fixe, comme un trait de fusain. Je me suis dit : tiens, une statue de Giacometti. C'était Pina Bausch.
Elle s'est adossée au mur, juste sous l'écriteau : " ENTRÉE DES ARTISTES ". Elle fumait une cigarette. Je lui ai demandé si elle en avait une pour moi. Oui, elle a dit, mais c'est au menthol. Elle a sorti son paquet, c'était des Kool. Parfait, j'ai dit, les Kool, ce sont mes préférées. Et puis je me suis adossé au mur, à côté d'elle, et j'ai fumé une cigarette.
On se regardait de temps en temps, Pina Bausch et moi. C'était agréable, ce silence. Du vert d'ombre avec des poussées de soleil entre les branches ; et puis la fumée gris-blanc des cigarettes. Je me disais : il y a des corps qui favorisent le silence. Autour du corps de Pina Bausch, les bruits s'écartent. Ils vont s'effacer plus loin. On voit le relief, comme si l'espace se dégageait. Bien sûr, il y a des voitures qui passent ; mais elle flottent entre les lignes bleues. La Seine glisse avec le ciel en dévalant les arbres. Un pinceau trace à main levée la scène. Il y a des oiseaux vert et jaune, ils réveillent les marronniers sous lesquels, là-bas, sur un banc, sommeille, allongé, un vieil homme. Les caisses des libraires scintillent. Le pont au Change lève sa grande masse vers les nuages, comme un pont-levis. On dirait un sentier de falaise. Pina Bausch est un roseau - un roseau sombre, un tube de bambou. Il y a de l'eau qui tombe en cascade. Et puis, sur toute la scène, passe un buvard qui en aspire le relief. L'espace vibre, c'est un poème vide. On est dans une estampe chinoise. " (1)

Pina Bausch vient de mourir. Le Rhône glisse avec le ciel qui dévale le Palais des Papes qui se souvient, elle y danse encore avec sa troupe. La statue de Giacometti renaît à l'instant dans le bal soyeux des martinets, c'est le silence absolu. Son corps, ses corps dessinent sur la rive sage le silence de l'Instant, une danse rouge et blanche, et le Temps les accompagne.

Merci

à suivre

Philippe Chauché

(1)Yannick Haenel / Cercle / L'Infini / Gallimard

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