dimanche 2 août 2009

Journal d'Eté (3)



J'ai assisté dans la ville des Martinets et des Fées, au retournement des mots, à leur élévation dans le rouge de la nuit, c'est ce qu'il écrit dans son Journal d'Eté.
Le monde appartient à ceux qui sourient avec leurs mains, note-t-il plus loin, à ceux qui flirtent avec le bonheur, dans une Révélation permanente, à ceux qui savent embrasser l'Instant, sans que le Diable n'ait la moindre prise sur eux.
Le monde appartient à ceux qui savent consacrer leurs nuits aux dérives des corps et du verbe.
Au début, écrit-il aussi, au début, étaient les corps d'où sont nés les mots, au début était l'aventure du regard, de la peau, du verbe, de la transmutation du silence, au début était ce tout, et cela continue, il suffit pense-t-il, de savoir regarder, être dans la concordance de l'écoute, et dans celle de l'attente - quel merveilleux mot - dans l'évidence de la jouissance, mais qui peut ajoute-t-il, le vivre et l'écrire.
Le monde appartient à la musique des déesses, au savoir des alchimistes qui savent joindre leurs mains à celles d'élues libres et vibrantes, le monde appartient aux livres vivants, aux tableaux qui la nuit s'enlacent, aux envols des oiseaux de la ville Éternelle, aux projecteurs du Temps qui frisent l'Espace et rendent à la vie son mouvement soyeux.
Il note aussi sur son Journal d'Eté, que le renversement des mots désormais lui appartient, comme les corps qui retrouvent sur l'Instant, leur éblouissante intensité.

" Lorsque dans le lit, contre moi, je sens une tiédeur étrangère, sans tout à fait quitter mon rêve, je me jette sur ce corps bien réel, qui va me sauver : je monte dessus littéralement comme un naufragé sur une planche ou sur un radeau, avec l'énergie du désespoir, je fais la preuve que lorsque Stella se présente à la surface de l'eau, à la surface du lit, je sais la reconnaître et la saisir, m'emparer d'elle, la tirer à moi, la sauver de la noyade, me noyer en elle. " (1)

Il a repris la lecture du petit livre au titre magnifique, dont il s'est amusé à laisser la trace à la craie la nuit sur les affiches détrempées, à reproduire de sa fine écriture bleue l'écho, au dos des lettres qu'il lui adresse d'ici, vers là-bas, le petit livre, il lui lira une nuit peut-être, comme il se souvient lui avoir lu d'autres livres tous aussi sidérants.

" Assis à mon bureau, je contemple la mer. Vent léger, brefs embruns. Il fait beau. Je reste là des heures, longtemps, le temps qu'il faudra. Peut-être un jour me retrouvera-t-on mort sur ma chaise devant la fenêtre ouverte ? Passé lentement de l'autre côté. En rêve.
Le temps peut s'arrêter, fléchir, s'inverser, se redistribuer, il n'y a ni avant ni après dans l'étoffe des rêves dont je suis tramé ; figure, mouettes striant le ciel bleu, ça s'est arrêté.

Allons vite. La Bible est étrangère au temps linéaire, aristotélicien, s'écoulant d'un point à un autre. Elle le scrute mais il ne la constitue pas. Il est toujours possible de la lire comme une oeuvre historique en commençant " au commencement " pour finir par le Livre des Chroniques. Cela se résume à parcourir le clavier de cet immense instrument de musique dans l'ordre, note après note. On pourra y trouver quelque charme mélodique, du pittoresque, certes. On sera loin du contrepoint. La conception fondamentalement littéraire du temps biblique est proprement interne au flot de versets qui constitue cet immense texte car, clavier, il est également partition. Aussi, savoir lire sa musique peut-être de quelque secours.

Souvent, le texte biblique nous irradie d'un vif éclat temporel dont Isaïe livre le plus saisissant exemple : " J'annonce dès le commencement la fin, d'avance, ce qui n'est pas encore accompli, je dis : " Mon projet se réalisera, j'accomplirai ce qui me plaît " (Is. 46, 10). La temporalité se déploie de manière multiple et singulière car le " J'annonce dès le commencement la fin " s'entend immédiatement dans son tissu hébraïque :
" J'annonce dès le commencement la suite ",
et " J'annonce à partir du commencement la fin ",
et " J'annonce à partir du (mot) " commencement " (Gn. 1, 1) la fin/suite ",
et " J'annonce à partir du commencement de la fin/suite ",
et " Annonce (venant) du (mot) " commencement " : la fin/suite ",
et " Messager (venant) du commencement : la fin/suite ", etc.
Une prédiction devenue folle. Aussi, puisque rien n'est littéralement insignifiant dans la Bible - pas un mot, pas une lettre -, un examen attentif du texte montre que ce genre de frénésie temporelle apparaît toujours afin de contre-carrer une poussée de fièvre idolâtre ainsi qu'en témoigne une lecture complète du chapitre 46 d'Isaïe.
Le problème de l'idolâtrie est temporel, le temps linéaire la fonde. Elle cherche ainsi à glacer le temps, le raidir jusqu'à son rendement le plus fil puisque du religieux elle ne conserve que le pire : le religieux en soi. " (2)

Il lui dira qu'il s'agit là, d'une autre lecture du Texte, de sa confrontation à ses origines troublantes, par un travail de derviche écrivain. C'est ce qu'il note sur le petit carnet noir qu'il glisse dans la poche arrière droite de son pantalon de coton. Ce Journal d'Eté, ajoute-t-il n'a pas d'autre raison d'être que celle de saisir dans ses strates sa limeuse effervescence.

Sur la terrasse de son café de la place Pie, la chaleur s'annonce - foule amusée de jeunes gens, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, le Temps offre la jeunesse à ceux qui l'enlacent, il suffit de le savoir, pour profiter de cette floraison douce - il boit une boisson citronnée et glacée, et ouvre Le Monde, à la une, photo, lunettes noires, cheveux et barbe blanche, immense saxophone d'orfèvrerie, belle chemise de soie rouge, sur fond bleu, c'est Sonny Rollins, écho de ce qui s'est joué dans le Gers, pas de regrets, il faut les laisser aux émules du Diable et du vieillissement permanent, mais bonheur se dit-il, d'une plongée en quelque belles lignes dans ce qui s'est écrit à Marciac. Chapeau FM.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Alain Fleischer / Immersion / L'Infini / Gallimard
(2) Sandrick Le Maguer / Portrait d'Israël en jeune fille / Genèse de Marie / L'Infini / Gallimard

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