lundi 17 août 2009

La Courbe du Temps (27)




" Seul, assis, je contemple l'eau et la montagne,
Appuyé contre un mol oreiller, j'écoute le vent et la pluie.
Tous les jours des amis viennent et s'en vont,
Tous les ans des fleurs éclosent et tombent. " (1)

" Éblouissement : ses manières d'être. " C'est ce qu'il nota sur son écritoire en ce matin d'été, il rajouta de son écriture bleue : " Éblouissements : ses silences et son sourire. ", puis il quitta son ponton, et s'enfonça dans la ville blanche et rouge, chacun de ses pas le rapprochait de cet espace qu'elle avait ouvert, de cette fracture de vie qu'elle avait fait fleurir, de ce mouvement qu'elle avait initié, les vierges perchées se réveillaient dans la grande douceur du jour naissant. Ses mots avaient une autre saveur, ses gestes une légèreté retrouvée. Lenteur des bras, silence des jambes. Il s'arrêtait pour les saluer dans leurs niches brodées de sable blanc. Il remonta la rue des Martinets, croisa des hommes pressés par le Temps dont ils n'avaient, les malheureux pas saisis l'heureuse musique naissante, il pensa à ce mouvement qui avait fait naître la Courbe du Temps, dans une danse rouge, comme la rivière là haut où il l'a voyait se baigner. Tout en marchant il écrivait, il dessinait des phrases libres et humides qui nourrissaient le terreau de son écritoire, toutes différentes, comme par exemple : " Toute la lumière de son regard est une révélation. " ou encore : " Le mouvement de ses mains qui se croisent et se décroisent sur les bords du fleuve et sous les arbres est une vague blanche où je nage. " mais aussi : " D'un mot elle m'entraîne dans le sillage de la Baleine Blanche. ". Tout en marchant, il lisait le livre chaman dont une à une les pages s'ouvraient comme des fleurs de nénuphar, il pouvait sauter une page, revenir en arrière, avancer, chaque phrase retrouvait sa juste place, son rythme, sa musique, ses éclairs et ses éclats, ses silences, ses brillances, ses fulgurances, ses envolées, ses retenues, ses doutes, ses voyances, ses lueurs et ses flammes, un livre brûlait dans ses mains lorsqu'il s'assit prés du fleuve sur le petit muret de pierre d'où il l'avait aperçue la première fois. Il s'allongea et laissa le sommeil s'installer. Il ne rêvait pas, il était bien là, près du fleuve et sous les arbres, dans la vibration de sa respiration, dans un regard offert un soir accoudé à un comptoir dans une lointaine ville solaire, dans ces phrases livrées au vent et qui descendaient de la montagne, dans ses silences qu'elle faisait fleurir dans un sourire troublé, tout était là, tout était en lui, tout son corps épousait ce mouvement. Tout était tremblant d'une poussée solaire qui retourne le monde, tout était lisible dans la Courbe du Temps.

" La passionnante éternité d'une journée. " (2)

à suivre

Philippe Chauché



(1) Hsu Pen ( XV°siècle ) / La poésie chinoise / Anthologie des origines à nos jours / traduct. Patricia Guillermaz / Club des Libraires de France / 1960
(2) Louis Scutenaire / Mes Inscriptions 1943-1944 / Allia

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