samedi 29 août 2009

La Courbe du Temps (35)



" La nuit ! Je l'avais oubliée à Paris. La nuit des villes n'est pas cette mort opaque dont il faut redouter je ne sais quelle invisible et brusque vie tout près. Nuit des villes, rouge et circulante, pleine de rumeurs, comparable à la fière. Plus lucide souvent que les jours. Ici, tout repose complètement. Un silence implacable et mat enserre l'homme qui chemine sur la route incertaine, au milieu des menaces originelles. " (1)

La nuit ! Tiens se dit-il, elle a d'autres éclats ce soir, comme si elle s'accordait a ses propres éclats lumineux. Il n'en est pas surpris, cela fait quelques temps que son accord à la Courbe du Temps, a des résonances sur tout ce qui l'entoure. Il n'est pas étonnant que la nuit se soit elle aussi transformée, la nuit a toujours était complice de ma vie, pense-t-il, de mes dérives et de son immobilité, elle y répond parfois par son silence, d'autre fois par " les rumeurs rouges et circulantes ", comme un livre qui circule de mains en mains, et qui à chaque fois est autre. Il se glisse avec légèreté dans les éclats de cette nuit, et se laisse entraîner par les chemins qu'elle ouvre, éclaire, de ses scintillements d'étoiles, et il se demande pourquoi cette nuit complice effraie tant d'humanoïdes. Il se dit aussi que la danseuse rouge des bords du fleuve et sous les arbres, par les mouvements éblouissants de son corps et de ses mots, révèle la nuit et ses éclats.

" Un geste délicat suffit à inventer le corps qui le rend possible. Faitez-vous l'esprit ouvert au secret. " (2)

Il a marché toute la nuit sans craintes, croisant des humanoïdes qui pensent que l'on renverse le temps, en perdant son équilibre, ils titubent et parlent fort, ils doutent de la beauté de leur corps, de leur résurrection et de leur propre révélation. D'autres plus loin l'interpellent et s'étonnent de la joie qui irradie ses mouvements, il est étrange doivent-ils penser, et même scandaleux de porter ainsi en soi cette Fontaine de Jouvence, alors que c'est une croix brûlée par les effets du temps qu'il faut avoir sur soi, étrange et scandaleux d'être ainsi accordé aux éclats de la nuit, alors que l'horreur et la domination dominent, que la falsification généralisée est visible partout, alors que les corps perdus sont consumés par le feu, à tout cela il répond par sa lumière, pense-t-il, par ses mots aussi, et ceux qui lui a offerts la danseuse rouge.
Quel cadeau, écrit-il au matin, quel cadeau d'avoir ainsi à portée de mots, de regard, de voix, de peau, une telle déesse qui a ouvert et continue d'ouvrir la Courbe du Temps. Il ajoute, elle porte sur l'épaule gauche, une fleur tatouée avec une racine de garance, j'y ai posé mes lèvres, et le miracle a eu lieu, note-t-il sur son cahier. Elle a dans le regard des éclats rouges de liberté absolue, autre scandale pense-t-il. Elle a dans le corps en mouvement, une musique qui transforme son propre corps et chacun de ses gestes. Il ajoute, " le corps des femmes couvre d'or ceux qui savent les embrasser ", " un baiser s'offre comme une fleur ", " une caresse est une Fontaine ", " un regard illumine chaque mouvement ", " les mots se transforment dans les bras des fées ", ils ont un autre éclat, et découvrent une musique dont ils ignoraient les premiers accords, et il poursuit, " les silences des femmes couvrent ma peau d'éclats de diamants ", tout cela je l'ai découvert dans la Courbe du Temps, tout cela je le lui dois, se dit-il, je le dois aussi aux éclats lumineux de la nuit complice, je le dois aux fleurs que sa peau découvre, aux mots qu'elle me souffle à l'oreille, je le dois aussi à ma permanence au Temps.


" Je n'ai pas peur du néant, c'est lui qui a peur de moi. " (3)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Journal d'une époque / 1926-1946 / Denis de Rougemont / Gallimard
(2) A mon seul désir / Yannick Haenel / Réunion des Musées Nationaux / Argol
(3) Mes inscriptions / 1943-1944 / Louis Scutenaire / Allia

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